L’Effroyable : l’essence d’un Frankenstein ? (Theo LAMBALLE sur Eurasia Prospective)

Le 20 février 2019, le Chant du loup sortait en salles : il compte aujourd’hui plus d’un million de spectateurs. Outre la grande qualité du film, il semble pertinent d’analyser les problématiques qu’il soulève auprès d’un grand public généralement peu confronté à son sujet. Bel hommage en surface, le Chant du Loup s’infuse doucement et quasi inconsciemment en profondeur chez chaque spectateur sitôt qu’il a quitté la salle, conduisant in fine chacun vers un dilemme interne riche d’inconfort.

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Un nouvel être est créé par l’homme à partir de métaux inertes : l’Effroyable, sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE). L’homme lui insuffle la vie : il crée une machine défiant presque les lois de la nature, et en confie la garde à des individus faisant naturellement corps avec la chose sitôt l’écoutille fermée. L’Effroyable devient à cet instant un monstre dormant, pouvant chaque seconde surgir et éradiquer des millénaires de civilisation humaine en une fraction d’instant. Le Chant du loup interroge toutefois subtilement ce danger. Il semble s’inscrire dans un mouvement spécifique de remise en question du progrès technique symptomatique de l’hybris humaine. Cette impression semble renforcée par celle d’une tendance recrudescente du nucléaire militaire, marquée notamment par les retraits de Moscou et Washington du traité INF visant à limiter le développement des armes nucléaires.

« N’est-on pas allé trop loin ? » : sans être explicitement formulée, cette question prend forme autour d’une expression très juste du rapport naissant entre l’humain et la machine. À l’instant où l’immersion débute, les hommes semblent perdre leur qualité d’individus pensants pour prendre place à bord d’une machine dans laquelle aucun geste n’est laissé au hasard. En poste, les ordres remplacent la réflexion. L’individu s’intègre ainsi dans l’équipage, au sein duquel l’extrême confiance rassemble les 111 marins pour ne former qu’un être. L’osmose entre ces êtres et la machine est si forte qu’un point de jonction semble venir se former pour qu’ils ne fassent plus qu’un. Le spectateur hésite, l’assemblage parfait de tous ces éléments pouvant paraitre sublime, mais aussi inquiétante, tant l’homme semble se dissoudre en la machine. De cette fusion naît l’interrogation : dès lors qu’il est sous ordre de tir, le l’Effroyable devient un monstre indépendant en acte, ayant perdu la première condition des relations humaines : la communication. La dissuasion nucléaire française repose en effet sur un principe clé, source de sa crédibilité : l’irrévocabilité de l’ordre de tir. Une indication contraire de l’Élysée ne saurait détourner les sous-mariniers de leur ultime mission. Une fois l’ordre de tir authentifié, plus aucun individu à Terre ne contrôle le SNLE. La remise en question de l’ordre dans l’œuvre joue un rôle important, marquante en ce qu’elle intervient toujours trop tard. La prise de conscience par l’équipage des conséquences néfastes de l’ordre empêchera une éradication instantanée de la race humaine. Elle mènera toutefois à un choc émotionnel bien plus puissant pour le spectateur.

L’expression d’un retournement de la création contre son créateur a pu se matérialiser différemment à travers les époques. Prométhée, après avoir modelé l’homme, est connu pour lui avoir offert un élément volé aux Dieux : le feu. Le Titan subit leur châtiment : son crime met à la disposition de l’humain un élément divin, puissant et destructeur. En possédant le feu, l’homme pensera pouvoir se prétendre Dieu. En 1831, dans son « Prométhée moderne », Frankenstein, Mary Shelley assimile le protagoniste au Titan, créant un être vivant aux capacités destructrices à partir d’organes sans vie. Le point essentiel de ce roman s’insère dans son ambivalence, montrant à la fois un pouvoir de création sans limite de l’homme, parvenant à s’approprier le mystère ultime de la vie, et l’absence de sa capacité d’en assumer les conséquences, incapable d’arrêter ce monstre semant la mort. Il n’est point ici pour objet de s’intéresser à l’intrigue du roman, mais bien davantage aux questions que, déjà, il posait sans formuler. La première remet en cause le progrès scientifique : ne prend-on conscience qu’il est allé trop loin que lorsqu’on en perd le contrôle ? La seconde remet en cause l’œuvre même de l’homme : quand doit-elle s’arrêter ? Shelley énonce une crainte se matérialisant différemment à travers les époques, mais restant omniprésente et résistant à la force du temps.

Le Chant du loup laisse le doute s’installer en montrant au grand public la procédure irrévocable de l’ordre de tir, quand bien même celui-ci fut erroné. Le spectateur hésite : que doit-on mettre en cause ? Le processus, les hommes, le principe même de la dissuasion ? Il ne saura trouver de réponse dans l’ouvrage. En montrant cet être né des mains l’homme, arrachant son indépendance à la race humaine pour la détruire, cette œuvre semble s’instaurer dans la lignée d’un Frankenstein.

Outre l’aspect comparatif , le parallèle entre le roman de Shelley et le film de Baudry permet d’identifier la crainte millénaire que nous avons observé. La forme de son expression diffère, mais pas le fond. Ces considérations semblent aujourd’hui revêtir un aspect tout à fait concret, dans un contexte marqué par l’impression d’un retour en puissance d’une course aux armements nucléaires. La récente médiatisation de plusieurs événements a contribué a concrétiser auprès de la société civile le retour d’un doute des populations quant à l’usage effectué de l’arme atomique. Le retrait mutuel des États-Unis et de la Russie du traité INF au début du mois de février 2019 en est un facteur majeur, ravivant les craintes de la Guerre Froide.

De manière plus inédite, l’escalade diplomatique autour de la puissance nucléaire Nord-Coréenne, suivie heure par heure par les chaines d’informations , montrent l’avènement de nouveaux acteurs dans l’arène des puissances nucléaires, facteur nouveau depuis la Guerre Froide. L’inquiétude des populations face à de tels évènements semblent marquer deux tendances. D’abord, celle du retour d’une crainte de la société civile, peut être trop marquée par ces événements isolés et suivis de manière discontinue. Ensuite, celle d’un retour concret de l’arme nucléaire dans les relations internationales : moins médiatisé, l’exemple chinois illustre le retour des stratégies de fond visant à propager la dissuasion nucléaire au delà des frontières nationales. En se concentrant sur ces événements isolés et très médiatisés, le retour d’une course à l’armement nucléaire peut ainsi paraître relever d’une peur du passé dont l’avènement semble peu probable. Cependant, la multiplication des détenteurs de l’arme nucléaire et la facilité avec laquelle celle-ci peut être brandie semblent constituer un réel signal d’alerte : si la course à l’armement revient, celle-ci sera bien plus dangereuse, la satisfaction d’intérêt multilatéraux étant bien plus complexe que la gestion d’une crise bilatérale. Le Chant du loup semble ainsi marquer au grand écran, par l’inquiétude profonde de la société civile, le risque réel d’un retour d’une escalade nucléaire majeure à l’avenir.

IMG_5188.jpegThéo Lamballe a vingt ans. Originaire d’Orléans, il étudie le droit et la philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. En 2018, il fonde « Livre Arbitre » (https://www.instagram.com/livrearbitre/) dans le but de diffuser la lecture sur les réseaux sociaux. Ses dernières publications sont accessibles sur theolamballe.blog.lemonde.fr.