Russie / Etats-Unis : le grand paradoxe Trump (PARMENTIER – Atlantico)

1/ Dans quelle mesure faut-il penser, alors que l’administration Trump multiplie les
entorses au droit international (opération Maduro) et cumule les menaces (Groënland)
que la politique de Washington tend à « se russifier » ? Est-ce le cas aussi bien à
l’intérieur qu’à l’extérieur ?

L’idée d’une « russification » de la politique de Washington remonte au premier mandat de
Donald Trump : en février 2017, le journaliste Roger Cohen publie dans le New York Times un
article intitulé « The Russification of America » 1 . Il évoque alors les similitudes en matière de
politique intérieure, avec l’installation à Washington d’un style « macho autoritaire »
poutinien : mépris pour la presse libre, moquerie de la vérité, « faits alternatifs » et discours
populiste-nationaliste. Entre les allégations d’ingérence russe dans l’élection de 2016,
l’admiration affichée de Trump pour Poutine, et les scandales comme les mensonges sur la
foule à l’inauguration, les occasions d’effectuer ce rapprochement sont nombreuses. Les
critiques voient dans le système américain une érosion démocratique similaire à la Russie
post-soviétique (contrôle des médias, culte du chef).
Le passage du concept de « russification » passe dans le champ de la politique étrangère plus
tardivement, essentiellement lors du second mandat : ainsi, une chronique dans La Presse
(Canada) intitulée « La russification des Etats-Unis se poursuit » 2 lie la Stratégie de sécurité
nationale 2025 (NSS) à une vision conservatrice extrême : critique des politiques
progressistes (avortement, DEI, transitions de genre, immigration) comme violations des
droits humains, écho aux positions de Poutine sur la « famille traditionnelle ».
La métaphore suggère donc des pistes intéressantes, mais doit être complétée pour remporter davantage l’adhésion. Il y a en effet clairement un hiatus entre ce que la Russie est (régime politique, pratiques de pouvoir, économie politique), ce qu’elle projette (récits, normes, stratégie d’influence) et ce que les Etats-Unis internalisent (dynamiques endogènes,
instrumentalisées ou non par Moscou). Dans ces conditions, la « russification » des États-Unis
est avant tout un phénomène américain, pas une victoire russe.

2/ Dans quelle mesure cette « russification » de la politique américaine pourrait-elle ou
non permettre à Washington de se rapprocher de Moscou ? Ou faut-il penser, à
l’inverse, que ces initiatives tendent à éloigner le Kremlin de la Maison-Blanche ?

L’élément à garder en tête est que la « russification » ne signifie pas que les Etats-Unis
deviennent la Russie, mais que certains traits caractéristiques du système politique russe
trouvent des équivalents fonctionnels dans le contexte américain. Certes, certaines évolutions récentes rapprochent les Etats-Unis des « autoritarismes compétitifs » : contestation de la légitimité électorale, politisation du système judiciaire, centralité du chef charismatique et affaiblissement des normes informelles.

Or, la convergence politique ne facilite pas nécessairement la relation bilatérale. En effet, à
mesure que leurs systèmes politiques et sociaux développent des traits similaires, les tensions risquent de s’intensifier au lieu de s’apaiser. Deux dynamiques complémentaires permettent de comprendre ce paradoxe.
D’une part, la rivalité mimétique, au sens René Girard, joue à plein : plus deux acteurs se
ressemblent dans leurs fragilités, leurs obsessions ou leurs dérives, plus ils se perçoivent
comme des menaces directes. La proximité nourrit la répulsion. D’autre part, une asymétrie
morale inversée s’installe : chaque camp accuse l’autre de dérives qu’il est lui-même en train
d’épouser, créant un jeu de miroirs où la dénonciation sert autant à se protéger qu’à se définir.
Le résultat en découle : la relation russo-américaine n’est plus idéologique au sens classique,
structurée par des doctrines opposées. Elle devient existentielle, chargée d’affects, de
ressentiments et de projections identitaires. Ce n’est plus seulement une rivalité de puissance, mais une confrontation émotionnelle entre deux systèmes qui se ressemblent trop pour se tolérer.

3/ Un pétrolier fantôme, connu sous le nom de Bella 1 et placé sous sanctions
américaines pour des liens présumés avec l’Iran comme le Hezbollah, aurait été saisi par les forces américaines dans l’Atlantique Nord. Qu’est-ce que cette opération traduit,
exactement, des relations entre Washington et Moscou ?

La saisie du pétrolier Bella 1 battant pavillon russe en Atlantique Nord a suscité des réactions
contrastées au niveau international. On observe une polarisation évidente : les alliés des États-Unis soutiennent l’action comme une application légitime des sanctions ; par contraste, la Russie et ses partenaires la dénoncent comme une violation du droit international.
Ainsi, les actes maritimes contemporains relèvent rarement ni du pur droit, ni de la guerre
ouverte. Bien davantage, lls relèvent de ce qu’on peut décrire comme des actes hybrides de
souveraineté, politiquement intentionnels mais stratégiquement ambigus. La saisie du
pétrolier peut ainsi être lue comme un acte de police internationale sur le plan formel, ainsi
qu’un acte de puissance géopolitique sur le plan substantiel.
L’opération traduit donc le fait que l’Atlantique est redevenu un espace pleinement
géopolitique. Elle éclaire donc ce que devient la rivalité russo-américaine quand elle ne peut
ni s’institutionnaliser (Guerre froide) ni s’assumer comme guerre ouverte.

4/ Quelles pourraient être les conséquences, en matière d’ordre international autant que du point de vue purement occidental de ces tentatives, si elles ne permettent pas
nécessairement à la Maison Blanche de détacher Moscou de Pékin tout en fragilisant
potentiellement les relations entre l’Europe et les Etats-Unis ?

Distinguons les effets pour le système international avant de nous intéresser aux conséquences pour l’Occident. Une lecture réaliste pourrait conclure à l’échec du découplage sino-russe. En effet, aucune manœuvre tactique américaine ne peut détacher Moscou de Pékin tant que la pression occidentale demeure structurelle et que la Chine reste le seul partenaire stratégique crédible de la Russie. Résultat : une dépendance stratégique accrue de la Russie vis-à-vis de la Chine favorise un basculement durable vers un ordre post-occidental.
Au sein des Occidentaux, le schisme s’amplifie transatlantique ; la « vassalisation heureuse »
(Gilles Gressani) laisse la place à une anxiété stratégique croissante. Les Européens
perçoivent ces gestes trumpiens comme imprévisibles, juridiquement agressifs et peu
concertés. Le gain est indéniable à court terme, mais questionnable à moyen terme :
fragilisation du lien transatlantique renforcée à l’occasion du différend sur le Groënland, perte de crédibilité normative, sur fond de dispersion stratégique américaine.

1 https://www.nytimes.com/2017/02/21/opinion/the-russification-of-america.html
2 https://www.lapresse.ca/international/chroniques/2025-12-10/strategie-de-securite-nationale/la-russification-des-etats-unis-se-poursuit.php

L’article a été publié ici.