Pourquoi les pays du Sud sont ambivalents face à la guerre en Ukraine (PARMENTIER – Radio Canada)

Le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, a provoqué bien des remous, ces derniers jours, en raison de ses propos sur la guerre en Ukraine. Mais il n’est pas le seul à vouloir ménager la chèvre et le chou.MM. Xi et da Silva devant des militaires au garde-à-vousOuvrir en mode plein écran

Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva a été accueilli à Pékin par son homologue chinois, Xi Jinping. La Chine est le plus grand partenaire commercial du Brésil.

PHOTO : GETTY IMAGES / POOL/KEN ISHII

Publié le 29 avril à 3 h 34

Un an après le début de la guerre, les appels occidentaux aux pays en développement pour sanctionner la Russie ne donnent pas les fruits escomptés. Lors du vote à l’Assemblée générale de l’ONU exigeant le retrait immédiat de la Russie du territoire ukrainien, le 23 février dernier, 141 États ont voté pour, mais 32 se sont abstenus.

Il ne s’agit pas là d’États comme la Syrie ou la Corée du Nord, qui défient ouvertement l’Occident, mais plutôt de pays alliés tels que l’Inde, la Chine et certains États africains.Début du widget . Passer le widget ?

https://datawrapper.dwcdn.net/W9qa5/1/Fin du widget . Retourner au début du widget ?

Les votes à l’Assemblée générale ne sont nullement contraignants, mais ils révèlent quand même un certain état d’esprit.

PUBLICITÉ

Alors que le président américain, Joe Biden, présente la guerre en Ukraine comme une lutte pour la défense de la démocratie et que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, dénonce un affront à notre conscience collective, ce langage trouve de moins en moins d’écho auprès des pays du Sud global.

Discrédit des Occidentaux

Ce qui a été vendu pendant très longtemps comme la communauté internationale est aujourd’hui une communauté internationale plus limitée que par le passé, note Florent Parmentier, secrétaire général du Centre de recherches politiques de Sciences Po, à Paris, et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC.

Les Occidentaux ne peuvent pas compter sur l’appui sans équivoque des pays qui, auparavant, pensaient-ils, étaient acquis à leur cause.

Ce désalignement avec l’Occident n’est pas un phénomène nouveau en soi, mais la guerre en Ukraine l’a mis en évidence, souligne Florent Parmentier.

C’est comme si les Africains nous disaient : il y a eu la guerre en Érythrée, vous n’avez rien fait, il y a eu la guerre dans la région des grands lacs africains, vous n’avez rien fait. Il y a eu pendant plusieurs années une guerre qui est en train de se terminer dans un silence assourdissant au Yémen, vous n’avez rien fait. Vous vous en moquiez totalement parce que ce n’était pas chez vous, eh bien là, ce n’est pas chez nous, donc c’est à notre tour de nous en moquer.

Il y a une forme de désoccidentalisation, de désalignement sur les préférences occidentales.Une citation deFlorent Parmentier, chercheur à Sciences Po Paris

L’intérêt national avant tout

L’Inde est l’une de ses puissances émergentes qui, coincées entre leurs intérêts nationaux et les pressions occidentales, se sont abstenues lors des votes condamnant Moscou en mars 2022, en octobre 2022 et en février 2023.

La vision du conflit qu’ont les Indiens n’est pas nécessairement la même que celle des Occidentaux.

En Europe centrale et orientale, c’est facile : le Russe est un salaud, illustre M. Parmentier. Mais si vous êtes Indien, le salaud de l’histoire, c’est l’Anglais qui vous a colonisé. La puissance anti-impérialiste, le pays sur lequel on pouvait compter […] c’est la Russie.

D’ailleurs, un sondage du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) mené au début de l’année montre bien cette façon de voir la Russie qui, pour 80 % des Indiens, est plutôt positive.Début du widget . Passer le widget ?

https://datawrapper.dwcdn.net/qWdjR/1/Fin du widget . Retourner au début du widget ?

Les Américains ont longtemps appuyé le Pakistan, alors que la Russie, elle, se rangeait du côté de l’Inde, rappelle le chercheur. Les Indiens disent : quand il s’agit de taper sur nous via les Pakistanais, vous vous en donnez à cœur joie. Et là, il faudrait qu’on soit au garde-à-vous pour aller soutenir les Ukrainiens?

À un moment donné, on récolte ce que l’on sème.Une citation deFlorent Parmentier, chercheur à Sciences Po Paris

Fortement dépendante de l’armement russe, l’Inde ne peut pas se permettre de s’aliéner la Russie.

Plus de 90 % des véhicules blindés de l’armée indienne, 69 % des avions de combat et 44 % des sous-marins et navires de guerre sont russes, selon les données de l’International Institute for Strategic Studies.Des soldats tenant des armes d'assaut.Ouvrir en mode plein écran

Des soldats de l’armée indienne lors d’une parade militaire.

PHOTO : ISTOCK / SUMAN BHAUMIK

New Delhi tente bien de diversifier ses fournisseurs, mais c’est un processus à long terme.

Elle ne peut pas changer de fournisseurs militaires d’un coup sec, explique Serge Granger, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Si elle brise ses relations avec la Russie, d’un point de vue purement défensif, ça va augmenter sa fragilité, dans un contexte de tensions accrues avec ses voisins chinois et pakistanais.

Couper les liens avec la Russie, ce serait un peu suicidaire pour l’Inde.Une citation deSerge Granger, professeur à l’Université de Sherbrooke

Début du widget . Passer le widget ?

https://datawrapper.dwcdn.net/gALR5/2/Fin du widget . Retourner au début du widget ?

De plus, elle dépendra encore des Russes plusieurs années pour l’entretien et les pièces de rechange de son arsenal.

Coopération militaire tous azimuts

Cette dépendance des armes en provenance de la Russie, deuxième exportatrice mondiale, est un enjeu également en Afrique, où Moscou a des accords militaires avec une vingtaine d’États. Elle est actuellement la première fournisseuse d’armes du continent.

Cela motive, du moins en partie, certaines prises de position. Lors du vote à l’Assemblée générale de l’ONU en février dernier, 17 pays africains se sont abstenus et l’un d’entre eux, le Mali, a voté avec la Russie.

La résistance de quelques pays africains à voter contre la Russie s’explique par l’héritage du non-alignement, cette volonté de ne pas être ancrés dans un conflit entre l’Occident et la Russie, note Adib Benchérif, professeur adjoint à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.Des gens tiennent des pancartes sur lesquelles il est écrit : « Dégage, la France »Ouvrir en mode plein écran

Manifestation anti-française dans la capitale du Mali, Bamako, en février 2022.

PHOTO : AFP

S’ajoute à cela une tendance anti-impérialiste et, dans le cas de certains pays, une longue relation avec la Russie, datant de l’époque de la guerre froide.

Par ailleurs, depuis plusieurs années, les Russes s’installent en Afrique, particulièrement en Afrique de l’Ouest, au Mali et au Burkina Faso, où ils soufflent sur les braises du sentiment anti-français.

La Russie saisit ce momentum pour travailler avec ces États et leur offrir une assistance grâce [aux paramilitaires de] la milice Wagner, souligne M. Benchérif.

Depuis l’invasion de l’Ukraine, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, a effectué trois tournées africaines, au cours desquelles il a visité une douzaine de pays. Il y a été question de coopération militaire, de lutte antiterrorisme et de l’éventuel établissement d’une base russe en Érythrée.Début du widget . Passer le widget ?

https://datawrapper.dwcdn.net/dq184/1/Fin du widget . Retourner au début du widget ?

Les Russes ont déjà des accords de coopération de différentes sortes avec une trentaine de pays africains et vendent des armes à plusieurs d’entre eux. Les Américains, pour leur part, disposent de bases dans 15 pays de la région, notamment dans le Sahel et dans la Corne de l’Afrique.

Hésitation latino-américaine

Cette réticence à prendre parti est également visible dans une région du monde qui se range traditionnellement du côté des Américains, l’Amérique latine.

Le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, a provoqué bien des remous, ces dernières semaines, en raison de ses prises de position sur la guerre en Ukraine.Luiz Inacio Lula da Silva.Ouvrir en mode plein écran

« Il faut que les États-Unis arrêtent de stimuler la guerre et parlent de paix », a déclaré le président brésilien lors d’une récente visite en Chine.

PHOTO : REUTERS / ADRIANO MACHADO

À plusieurs reprises, il a laissé entendre que la guerre était autant la responsabilité de la Russie que de l’Ukraine, et a critiqué les États-Unis et l’Europe, qui selon lui contribuent à la poursuite du conflit et encouragent la guerre.

Lula estime également que l’Ukraine devrait faire des concessions territoriales et propose la création d’un groupe de pays non alignés, une sorte de G20 de la paix, pour pousser la Russie et l’Ukraine à négocier.

À l’instar de la plupart des pays latino-américains, le Brésil a condamné l’invasion de l’Ukraine, mais rejette les sanctions contre la Russie. Il a, en outre, refusé de vendre des armes à l’Allemagne pour armer l’Ukraine.

Le ministre des Affaires étrangères de la Russie, Sergei Lavrov, s’est rendu à Brasilia le 17 avril denier, dans le cadre d’une tournée qui le mènera au Venezuela, à Cuba et au Nicaragua.

Il y a une forme de désalignement [avec l’Occident], qui se reflète également dans cette ambition des BRICS, menés par le Brésil, de créer une monnaie pour concurrencer le dollar américain, observe Florent Parmentier.MM. Scholz et Boric devant des drapeaux de leurs pays respectifs.Ouvrir en mode plein écran

Le président du Chili a accueilli le chancelier allemand, Olaf Scholz, au palais de La Moneda, à Santiago, le 29 janvier 2023, dans le cadre d’une tournée sud-américaine de M. Scholz.

PHOTO : GETTY IMAGES / JAVIER TORRES

Toutefois, si les propos du président brésilien dérangent, il ne faut pas y voir un désaveu, estime Marie-Christine Doran, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa

Plusieurs pensent que les présidents de gauche en Amérique latine, que l’on parle de Gustavo Petro, en Colombie, de Lula Da Silva, au Brésil, ou de Gabriel Boric, au Chili, vont appuyer la Russie, mais en fait, ce n’est pas du tout le cas, soutient Mme Doran.

Les liens des Latino-Américains avec leurs voisins du Nord demeurent très solides, notamment sur le plan diplomatique et militaire.

On n’est pas en train de basculer dans la zone d’influence stratégique de la Russie et de la Chine, mais on est clairement dans une perte d’hégémonie mondiale des États-Unis, ajoute-t-elle.

Sortir de la dichotomie

Les pays du Sud ne souhaitent pas s’engager dans le récit manichéen des Américains, où il y a un agresseur, la Russie, et une victime, l’Ukraine, souligne Adib Benchérif.

L’Amérique latine, l’Afrique et d’autres se disent : ne nous entraînez pas dans votre récit binaire, affirme-t-il. Ils veulent se tenir à distance.

Le récit occidental [aspire à être] universel, mais les pays d’Amérique latine et d’Afrique n’y croient pas vraiment.Une citation d’Adib Benchérif, professeur à l’Université de Sherbrooke.

La Russie, pour la plupart d’entre eux, ne représente pas une menace directe. Ils ne souhaitent donc nullement prendre parti dans une compétition idéologique entre l’Occident, d’un côté, et la Chine et la Russie de l’autre. Ils demandent plutôt, comme le fait Lula, de faire partie de la solution.

L’article a été publié ici.