L’actualité internationale a, plus que jamais, relancé les débats sur la nécessité d’une défense européenne. La guerre en Ukraine aux portes de l’Union européenne a renforcé l’attention des pays de l’Est de l’UE pour leur sécurité face aux menaces multiples. Quelles politiques de défense nationale portent-ils et quels rapports entretiennent-ils dans ce cadre au sein de l’UE et avec l’OTAN ? Renaud Bellais, Amélie Zima, Florent Parmentier, Céline Bayou et Thibault Delamare apportent des éclairages sur les questions de défense vues de Varsovie, Sofia, Tallinn et Bucarest.
Introduction, par Renaud Bellais
L’Union européenne est composée de pays d’une grande hétérogénéité en termes de perceptions de menaces, de ressources militaires, de géographie et d’histoire. Penser la défense européenne uniquement depuis Paris est, de ce fait, insuffisant. La compréhension des enjeux – et des réponses à y apporter – requiert de connaître et comprendre les positions des autres pays en Europe, en particulier lorsqu’ils sont à proximité de l’Ukraine et donc confrontés au retour de la guerre interétatique sur le sol européen.
La défense du territoire européen et des nations qui le composent doit se construire en prenant en considération cette diversité. Cette dernière constitue à la fois un défi pour converger vers une approche commune et une opportunité afin de croiser les regards et ainsi mettre en place une défense commune répondant aux attentes de l’ensemble des citoyens européens.
Ce détour par d’autres pays européens s’impose afin d’éclairer les discussions en France sur la défense nationale et les orientations collectives en Europe, car la géographie s’impose à tous. Sur un continent aussi composite que le nôtre, il est donc nécessaire de composer avec les regards de tous au risque, sinon, de ne pas être capables de construire un projet partagé de sécurité collective.
L’adoption de la Boussole stratégique de l’Union européenne a constitué un progrès notable en mars 2022, mais nous sommes loin de parvenir à un Livre blanc de la défense européenne. Pour aller plus loin, que disent nos partenaires d’Europe de l’Est ? Quelles sont leurs analyses des menaces et des besoins en sécurité internationale ? Comment envisagent-ils de se protéger et avec quels partenaires ?
Sur le chemin de Bruxelles, il est indispensable de passer par Varsovie, Sofia, Tallinn ou Bucarest pour identifier le projet de défense collective que nous, Européens, pouvons construire ensemble. L’Observatoire de la défense de la Fondation Jean-Jaurès est très heureux d’avoir pu regrouper dans cette note les éclairages d’experts renommés qui nous apportent leur lecture des enjeux de défense dans l’Est de l’Europe.
Amélie Zima analyse l’exemple de la Pologne. Docteure en science politique, Amélie Zima est chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Elle a notamment publié le Que sais-je ? sur l’OTAN (PUF, 2023) ainsi que l’article « La politique de défense de la Pologne dans le contexte du Brexit : bilatérale, multilatérale ou flexilatérale ? » (Politique européenne, vol. 70, n°4, 2021).
Florent Parmentier porte son attention sur la Roumanie et la Bulgarie. Secrétaire général du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), il est chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a notamment codirigé, avec Pierre Verluise, la publication de l’ouvrage Géopolitique de l’Europe trois décennies après l’ouverture du Rideau de fer (Diploweb, 2020).
Céline Bayou apporte son expertise sur la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. Docteure en civilisation russe et est-européenne de l’Inalco, elle est rédactrice en chef de la revue Regard sur l’Est, revue en ligne spécialisée sur l’espace post-communiste, et chercheure associée au Centre de recherches Europes-Eurasie de l’Inalco. Elle a récemment publié l’entretien « Pour les Baltes, la Russie n’a jamais cessé d’être une menace désormais primordiale » dans L’éléphant (n°41, janvier 2023) et les articles « Les États baltes et l’indispensable défaite stratégique de la Russie » (Servir, n°518, 2022) et « Pays baltes : les prochains sur la liste ? » (Politique internationale, n°175, 2022).
Ces trois contributions soulignent la diversité et parfois les divergences des approches sur le territoire européen. Elles montrent à quel point les Français doivent prendre un certain recul par rapport à leur propre regard sur la défense de l’Europe. Ceci ne signifie pas d’abandonner notre compréhension des fondements de la politique de défense, mais de l’enrichir à l’aune des attentes de nos amis est-européens.
La Roumanie et la Bulgarie face aux conséquences de la guerre en Ukraine, par Florent Parmentier
Pays ayant appartenu à l’Empire ottoman, au bloc communiste et maintenant à l’espace euro-atlantique, disposant d’un accès à la mer Noire et d’une proximité avec l’espace balkanique, la Roumanie et la Bulgarie partagent des perspectives communes en matière de sécurité internationale, distinctes de celles de l’axe Pologne/États baltes. La guerre en Ukraine vient toutefois bouleverser un environnement régional de sécurité complexe, laissant ces deux États de la frontière orientale face à des défis conséquents.
Une intégration européenne réussie couplée à une faible influence interne
À la faveur de la politique d’élargissement des structures euro-atlantiques dans les années 1990, la Roumanie et la Bulgarie sont devenues membres de l’OTAN en 2004, puis de l’Union européenne en 2007. À ce titre, ces deux États participent aux exercices militaires et aux missions de maintien de la paix, et sont soumis aux règles et aux institutions de l’UE.
Bien qu’appartenant aux mêmes structures, il est important de préciser que les relations respectives des deux pays avec la Russie sont différentes : là où la Bulgarie a connu des relations étroites avec la Russie, pour des raisons historiques, culturelles (Slaves orthodoxes), politiques et économiques (notamment en matière de politique énergétique), la Roumanie, pays latin, en a toujours été plus éloignée. Ainsi, la Bulgarie est certainement davantage perméable aux entreprises de manipulation de l’opinion publique par la Russie, même si la Roumanie n’est pas immunisée non plus.
Toutefois, la capacité de ces deux États au sein des institutions européennes reste limitée. Ils n’ont pas pu créer une alliance régionale comparable à celle du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie) afin de faire maximiser leur influence. En effet, la réputation de ces États est entachée par l’importance de la corruption et de la criminalité organisée, justifiant pour l’Autriche de les laisser en dehors de la zone Schengen. De fait, les deux pays ont été critiqués par les institutions européennes au sujet de l’État de droit (en particulier les réformes en matière judiciaire) et leur niveau de développement économique reste sensiblement en deçà de celui de l’Europe centrale. Ainsi, ils participent activement à des initiatives de coopération régionale, telles que la coopération des pays des Balkans occidentaux, la coopération de la mer Noire et la Stratégie de l’UE pour la région du Danube, mais ils n’y exercent pas de leadership fort.
La guerre en Ukraine bouscule un environnement régional complexe
Avec les guerres de décomposition de la Yougoslavie dans les années 1990, la Roumanie et la Bulgarie avaient déjà été confrontées à des menaces de sécurité à leurs frontières : tensions ethniques et nationalistes, conflits non résolus, migrations et réfugiés, corruption et criminalité organisée, entreprises de déstabilisation régionales et internationales et enfin fragilités économiques et sociales.
Toutefois, la guerre en Ukraine vient davantage encore perturber cet environnement régional de sécurité, dès 2014 avec l’annexion de la Crimée, puis en 2022 du fait d’un afflux de réfugiés jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale et de transferts massifs d’armes en soutien aux troupes ukrainiennes, réduisant significativement les réserves stratégiques. De plus, la situation de la mer Noire n’a fait qu’accentuer leurs préoccupations géostratégiques en termes de sécurité maritime, de sécurité environnementale et d’accès aux routes commerciales, notamment à l’occasion de la conclusion de l’accord céréalier de la mer Noire. Pour l’heure, l’essentiel du pouvoir dans cette région se partage entre la Russie et la Turquie, les autres États riverains (Ukraine, Bulgarie, Roumanie, Géorgie) jouant un rôle plus limité.
Les élites politiques roumaines, si elles se méfient de la Russie, ne sont guère proches historiquement de l’Ukraine, notamment dans les milieux nationalistes (ces derniers étant plus intéressés par le sort de la Moldavie). Ainsi, en mars 2023, la sénatrice nationaliste non affiliée du Parlement roumain Diana Shoshoake (Sosaca) a soumis un projet de loi proposant d’annexer une partie de la région sud de l’Ukraine à la Roumanie et de dénoncer l’accord de bon voisinage et de coopération entre l’Ukraine et la Roumanie. Elle a également appelé à l’annexion du nord de la Bucovine, de l’Île aux Serpents et d’une partie de la Bessarabie (le sud de la région d’Odessa). Cependant, cette voix marginale est isolée dans ce type de demande. La Roumanie a été considérée comme un lieu possible pour entraîner les pilotes ukrainiens pour les F-16, ce qui montre l’implication du pays dans les opérations de soutien militaire à l’Ukraine.
La situation est assez différente en Bulgarie, qui a connu cinq élections en deux ans, entraînant une instabilité politique. Entre un tiers et une moitié des Bulgares nourrissent des sentiments pro-russes profondément enracinés (notamment au sein du parti socialiste et de la droite nationaliste). Dans la sphère politique, le président bulgare Roumen Radev, adroit politicien, est généralement considéré comme conciliant envers la Russie. De fait, l’actuel ministre de la Défense, Todor Tagarev, a déclaré qu’il était « très inquiet » de l’influence russe dans le pays, cherchant à en minimiser les effets. C’est avec difficulté que les législateurs ont pu donner en décembre 2022 leur feu vert à un paquet d’aide militaire à l’Ukraine après de nombreuses luttes intestines (bien que cela ait concerné essentiellement des armes légères, dans lesquelles la Bulgarie s’est spécialisée depuis la période soviétique). Pourtant, le pays aurait secrètement fourni jusqu’à un tiers des besoins en munitions de l’Ukraine dans les premières phases de la guerre de la Russie par le biais d’intermédiaires autorisés par son précédent gouvernement pro-européen.
Perspectives stratégiques sur la guerre en Ukraine : éléments de prospective
Face à l’évolution et à la durée du conflit, le risque de lassitude des opinions publiques est réel en Roumanie comme en Bulgarie. Si la première année a vu des succès de l’armée ukrainienne, un relatif consensus politique entre gauche et droite européennes et le sentiment d’un regain de l’Occident, l’automne 2023 commence avec un sentiment de résultats mitigés de la contre-offensive ukrainienne. La dispute polono-ukrainienne au sujet du blé, suivie par la Hongrie et la Slovaquie, illustre cette fatigue de la guerre en Ukraine.
Du fait de la guerre, les deux États ont compris l’importance d’une augmentation des budgets et de la participation à des programmes d’armement et de modernisation. Le ministre bulgare de la Défense Tagarev a ainsi déclaré que le pays était sur la bonne voie pour respecter l’engagement de l’OTAN d’augmenter les dépenses pour l’alliance à 2% du PIB « d’ici 2024 », tandis que la Roumanie est remontée à 2,5% du PIB en 2023. Les deux pays participent, avec 12 autres États membres ou partenaires de l’OTAN, à un programme d’acquisition des systèmes « Patriot » et « Arrow 3 », produits par Boeing et Israel Aerospace Industries, suivant la lettre d’intention signée en octobre 2022.
Les deux États ne rejettent pas pour autant le concept d’autonomie stratégique européenne : la Roumanie a ainsi rejoint en mars 2023 le programme d’acquisition collaborative de munitions (obus et missiles de 155 mm), à destination de l’Ukraine et des réserves nationales, dépendant de l’Agence de défense européenne. La Bulgarie a décidé de rejoindre officiellement le groupe en juillet 2023. Cela pourrait être nécessaire selon les résultats des prochaines élections américaines, qui pourraient être moins favorables aux intérêts ukrainiens et à une implication des États-Unis en Europe. Il ne suffit pas seulement de vouloir plus de présence américaine en Europe. Encore faut-il que ce souhait soit réciproque de l’autre côté de l’Atlantique. De fait, l’autonomie stratégique européenne est donc la meilleure boussole de long terme pour les intérêts des Européens.
