1) Pierre Andrieu, vous venez de publier un ouvrage remarquable aux Presses universitaires de France intitulé Géopolitique des relations russo-chinoises. Les deux Etats ont communiqué, au début de la guerre, autour de leur « amitié qui ne connaît aucune limite ». Votre travail ne met-il pas en avant, par contraste, une relation longtemps indifférente et parfois même très tendue entre les deux Etats ?
« L’amitié sans aucune limite » , dont se gargarisent à l’envi les deux dirigeants russe et chinois, est un slogan de propagande qui n’est étayé par aucun texte juridique qui en ferait une alliance en bonne et due forme. Elle laisse aux protagonistes la faculté de s’en détourner si un jour leurs intérêts le leur commandait. Nous n’en sommes naturellement pas là et ce rapprochement de circonstance reste très solide face aux Etats-Unis et à l’Occident et à leurs valeurs. Les relations russo-chinoises ont traversé plusieurs étapes au cours de leur longue histoire. D’hostiles, lorsque l’Empire russe, puissance coloniale, avait annexé près de 2 millions de km2 de territoire chinois au cours du 19e siècle, elles sont devenues plus chaleureuses lorsque la jeune république soviétique, après la Révolution d’octobre, avait soutenu la révolution chinoise, non sans ambigüités. Puis, au cours de la seconde moitié des années 1940, les deux puissances communistes avaient célébré la « grande fraternité socialiste », l’URSS de Staline aidant la jeune RPC de Mao Zedong, période qui s’est poursuivie jusqu’au début des années 1960. Elles sont ensuite devenues exécrables au cours des années 1970 et 1980, amenant les deux pays au bord de la guerre nucléaire. Avec l’arrivée au pouvoir de dirigeants pragmatiques à Moscou et à Pékin, elles sont redevenues bonnes jusqu’à ce jour. Mais, indépendamment de leurs fluctuations, ces relations ont toujours été traversées par un sentiment de défiance réciproque et de ressentiment nourris par le souvenir des territoires perdus que l’URSS n’a jamais voulu rendre, ainsi que par les déséquilibres actuels au profit de la Chine, devenue à présent la puissance tutélaire. La question territoriale est actuellement mise sous le boisseau par les dirigeants chinois, très pragmatiques, qui font toutefois régulièrement des « piqures de rappel » par le biais de la publication de cartes où ces territoires sont indiqués comme chinois.
2) La perspective de devenir un simple « junior partner » de la Chine est-elle un facteur d’inquiétude pour les cercles dirigeants russes ?
La situation de « junior partner » de la Russie par rapport à la Chine est le résultat de l’inversion des équilibres économique et commerciaux ente les deux pays. De « grand frère » qu’était l’URSS de Staline puis de Khrouchtchev, la Russie, Etat successeur, est devenue un « junior partner« . Ses exportations vers la Chine sont presque exclusivement composés de matières premières et énergétiques dont ce pays a besoin pour alimenter son développement économique et dont il fixe les tarifs. La Chine de son côté inonde le marché russe de ses produits industriels à haute valeur ajoutée, et notamment les voitures électriques, qui ont pris la place des marques occidentales. Mais les dirigeants russes paraissent s’accommoder d’être devenus le « junior partner« , pourvu que cette position ne menace pas leur pouvoir et leurs richesses. Elle correspond du reste au « tournant vers l’Asie » et surtout vers la Chine engagée dès avant les années 2000 et dont le rythme s’est accéléré avec l’invasion russe de l’Ukraine. Frappée par les sanctions occidentales, coupée de l’Europe, rejetant les « valeurs occidentales » au profit de ses « valeurs traditionnelles » très réactionnaires, la Russie de Poutine n’a d’autres choix que de se tourner vers la Chine pour se jeter dans ses bras. Certains propagandistes n’hésitent d’ailleurs pas faire un parallèle avec le « joug mongol » au 13e siècle, lorsque les grands princes moscovites versaient tribut au grand khan, qui ne se mêlait pas de l’arrangement intérieur de la principauté tout en favorisant leur renforcement politique et économique. Cette sombre période a pourtant permis à Moscou de commencer son extension territoriale.
3) Comment la guerre en Ukraine a-t-elle fait évoluer cette relation ?
La guerre en Ukraine a naturellement accéléré ces tendances tout en renforçant « l’alliance stratégique » russo-chinoise. Tout en feignant de développer une action diplomatique destinée à régler le conflit, Pékin continue à soutenir l’effort de guerre russe dans un certaine mesure mais en se gardant de fournir des armes létales et en fixant des « lignes rouges », dont la non utilisation de l’arme nucléaire. En fait la Chine a un certain intérêt à la prolongation de cette guerre, qui a l’avantage de concentrer l’effort militaire américain en Europe au dépens de l’Asie orientale et de maintenir la Russie dans une situation de dépendance vis-à-vis d’elle.
Géopolitique des relations russo-chinoises (ANDRIEU – Eurasia Prospective)
