Le Conseil européen des 27 et 28 juin vient de rappeler son soutien à l’Ukraine, à l’orée d’une période d’incertitudes multiples : présidence hongroise du Conseil de l’UE, élections américaines, reprise des offensives russes, etc.. Cette déclaration de soutien intervient aussi à période cruciale pour l’économie ukrainienne : la récolte des céréales et leur exportation. Cela remet en lumière l’importance stratégique de la capacité du pays à s’assurer d’une certaine liberté de navigation en mer Noire. Cet espace est devenu tout à la fois un champ de bataille et une zone de transit critique pour les grains et les oléagineux.
Cette capacité à exporter par la voie maritime est surtout l’occasion de revenir sur l’exploit naval ukrainien de ces derniers mois : la mise en échec par l’Ukraine de la flotte russe en mer Noire, sans même disposer d’une flotte au-delà de quelques vedettes : 24 unités détruites dont certaines majeures comme le croiseur Moskva, les navires amphibies Yamal et Azov, ou leur patrouilleur le plus récent le Sergueï Kotov représentant au total 30 % des capacités russe en mer Noire. En outre, les bâtiments restants sont désormais cloitrés dans leurs ports.
Ce succès, comparable à celui que l’Ukraine continue de remporter dans le champ cyber malgré les attaques russes, mérite notre attention. Non seulement il fait évoluer le rapport de force à l’échelle du théâtre, mais plus globalement il peut constituer une source d’inspiration dans le contexte actuel du conflit et nous ouvre une opportunité de réflexion sur l’avenir des combats navals.
1. Le trafic maritime des grains en Mer Noire a retrouvé son niveau d’avant guerre
Au cours des trois premiers mois de l’année 2024, l’Ukraine a exporté, selon son ministère de l’économie, environ 17 millions de tonnes de produits agricoles dont 12 millions par la mer Noire.
Grâce à ses trois ports de la région d’Odessa, ouverts 24 heures sur 24, l’Ukraine fait fonctionner l’exportation des grains, mais aussi de fer et d’engrais, atteignant des niveaux quasi-équivalents à ceux d’avant-guerre et retrouvant leur place cruciale dans le commerce mondial. Rien qu’au mois de mars 2024, 231 navires ont quitté les ports d’Odessa. À titre de comparaison, l’Ukraine contribuait davantage au marché mondial des céréales que l’ensemble de l’Union européenne avant le conflit.
Cette dynamique est permise car la flotte russe, fortement diminuée, reste cloîtrée dans ses ports et ne s’aventure plus dans le nord-ouest de la mer Noire. À ce jour, la flotte de la mer Noire, pourtant réputée puissante, ne participe plus directement à l’offensive et ne dispose plus de bâtiments amphibies susceptibles d’effectuer un débarquement sur les côtes ukrainiennes, laissant ainsi l’Ukraine, bien que sans flotte militaire substantielle, exploiter pleinement l’espace maritime pour soutenir son économie.
2. Les raisons d’un succès naval et maritime
Le plan originel de la Russie visait à transformer la mer Noire en un lac russe (comme elle avait été un lac soviétique) en écrasant la marine ukrainienne, composée alors de quelques patrouilleurs et vedettes qu’une unique frégate obsolète que les Ukrainiens décideront de saborder quelques jours après l’invasion. Ces navires étaient les seuls à avoir survécu à l’invasion de la Crimée en 2014, au cours de laquelle 80 % de la flotte ukrainienne avait été détruite.
Convaincu de son rapport de force favorable en mer Noire et conscient de l’impact qu’un isolement économique pourrait avoir sur l’Ukraine, Poutine avait même ordonné à sa marine d’imposer un blocus des ports ukrainiens une semaine avant l’offensive terrestre de 2022.
À première vue, la supériorité russe semblait incontestable tant les efforts financiers, technologiques et humains nécessaires pour construire une marine capable de rivaliser avec celle de la Russie exigent du temps et des moyens considérables.
Cependant, l’Ukraine a réussi à inverser la situation en mobilisant trois leviers à son avantage : l’innovation technologique, le soutien des alliés et la diplomatie. Grâce à ces stratégies, elle a pu reprendre l’avantage et contrecarrer les ambitions russes en mer Noire.
3. La bataille navale en Mer Noire, un combat de drones?
Capitalisant sur ses capacités existantes, l’Ukraine a obtenu son premier succès majeur dès avril 2022 avec la destruction du croiseur Moskva grâce à des missiles anti-navires de fabrication ukrainienne tirés depuis la terre.
Cependant, la véritable innovation technologique est venue, comme sur le champ de bataille terrestre, de l’utilisation intensive et créative des drones. À l’été 2022, les drones aériens et, surtout, les drones de surface, capables de transporter des charges explosives de 800 kg, ont bouleversé la donne. Ces drones ont été responsables de la destruction de 24 unités russes, soit 30 % des capacités de la flotte russe en mer Noire. L’un d’entre eux a même réussi l’exploit de parcourir 800 km avant de frapper le « Caesar Kunikov »à près de Novorossiysk., situé au Nord Est de la mer Noire.
Ce succès met en lumière les capacités de production de drones en Ukraine. Selon The Guardian, il existe environ 200 entreprises de drones dans le pays, financées notamment par le crowdfunding. Le ministre de la Transformation digitale a déclaré qu’en décembre 2023, l’Ukraine avait produit 50 fois plus de munitions téléopérées que sur l’ensemble de l’année 2022, illustrant ainsi la rapidité et l’efficacité de cette montée en puissance alliant préservation des combattants, précision et volume pour conduire des attaques saturantes.
4. Le soutien des alliés: images satellite et missiles
Au-delà de ses capacités propres, l’Ukraine a réussi à reprendre l’initiative en mer Noire grâce au soutien crucial de ses alliés dans les domaines du renseignement et des missiles.
Les alliés ont fourni non seulement des informations vitales pour frapper les moyens navals russes, en mer comme à quai, mais aussi des moyens de défense permettant de renforcer la protection des ports ukrainiens des frappes russes ciblant les infrastructures énergétiques et les habitations à proximité.
En complément de l’utilisation des drones, les Ukrainiens ont également bénéficié de missiles de croisière franco-britanniques. Ces missiles ont permis de frapper des infrastructures stratégiques, l’état-major de la flotte de Crimée, ainsi que des bâtiments à quai en Crimée. Ces frappes ont eu un impact significatif, entraînant le départ de l’amiral de la flotte russe, Nikolai Yevmenov. Cette aide internationale a donc joué un rôle déterminant non seulement dans la défense des territoires ukrainiens, mais aussi dans la capacité de l’Ukraine à mener des actions offensives contre des cibles stratégiques.
En utilisant des technologies modernes et en tirant parti du soutien international, l’Ukraine a démontré qu’elle pouvait non seulement résister à une puissance militaire supérieure, mais aussi reprendre l’initiative sur des terrains critiques comme celui de la mer Noire.
5. La diplomatie et l’ordre international
Même si le maître du Kremlin est plus sensible au rapport de force qu’à la diplomatie et au respect des accords internationaux, ces dernières ont joué un rôle clé dans le succès de l’Ukraine.
De juillet 2022 à juillet 2023, la communauté internationale, sous l’égide l’ONU et de la Turquie, avait réussi à mettre en place un accord quadripartite permettant de continuer à exporter le blé ukrainien. Durant un an, l’accord a permis l’exportation de 33 millions de tonnes de denrées alimentaires et de céréales, dont une part substantielle vers des pays en développement. Premiers fournisseurs de blé du Programme alimentaire mondial (PAM), les navires affrétés en Ukraine ont ainsi servi aux opérations du programme des Nations unies en Afghanistan, en Éthiopie ou encore au Yémen.
En juillet 2023, la décision unilatérale de la Russie de sortir de l’accord en réaction aux sanctions occidentales à son égard n’a pas eu un effet aussi important que lors des premiers mois de 2022. En effet, des voies alternatives par le fleuve Danube jusqu’en Roumanie ou la mise en place d’un corridor maritime passant par les eaux territoriales des pays de l’OTAN tels que la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie avant d’atteindre le détroit du Bosphore, a été une stratégie diplomatique et logistique efficace Ce corridor, dont les premiers miles dans les eaux ukrainiennes ont été sécurisés par l’absence de la marine russe dans cette partie de la mer Noire, a non seulement assuré la continuité des exportations ukrainiennes, mais a également renforcé la sécurité maritime en protégeant les navires ukrainiens des attaques russes.
Un autre acteur clé dans cette dynamique a été la Turquie, qui a non seulement animé le canal diplomatique, mais aussi strictement appliqué la Convention de Montreux de 1936. Cette convention interdit le passage des navires de guerre par les Dardanelles et le détroit du Bosphore en cas de guerre en mer Noire, empêchant ainsi la Russie de renforcer sa flotte dans cette région stratégique. La stricte application de cette convention par la Turquie a limité les capacités russes et contribué à maintenir un certain équilibre des forces en mer Noire.
En somme, la diplomatie ukrainienne, soutenue par ses alliés internationaux, a su exploiter efficacement les mécanismes diplomatiques et les accords internationaux pour maintenir ses exportations vitales et contenir les menaces russes.
7. Quelles sont les perspectives pour les deux camps en mer Noire ?
La sécurité des voies maritimes en mer Noire demeure extrêmement fragile car elle représente un enjeu crucial pour les deux belligérants. Cette sécurité repose actuellement sur un accord verbal entre les Russes et les Ukrainiens, stipulant de ne pas cibler les navires de commerce, en particulier lorsqu’ils transitent dans les eaux internationales. Toutefois, cet accord, de nature informelle, peut être révoqué à tout moment et sans préavis, ajoutant une couche d’incertitude supplémentaire dans une région déjà instable.
L’objectif stratégique de l’Ukraine est de maintenir l’interdiction faite à la flotte russe de naviguer librement en mer Noire. En attendant de disposer de moyens permettant de frapper en profondeur, l’Ukraine cherche à maintenir une pression constante sur la Crimée. Cette stratégie vise à empêcher la Russie de ravitailler ses forces à partir de la Crimée pour le front de l’Est et d’utiliser les plateformes navales pour lancer des missiles sur le territoire ukrainien. Plus largement, le but est de rétablir la souveraineté ukrainienne sur ses eaux territoriales, largement amputées par l’annexion de la Crimée et les avancées russes.
Cette approche a pour but de modifier la dynamique de la guerre pour la Russie, rendant l’occupation de la Crimée et le soutien logistique au front de l’Est beaucoup plus difficiles. Si l’Ukraine parvient à maintenir cette pression, la Russie pourrait se retrouver contrainte de revoir ses stratégies et de redistribuer ses ressources, compliquant ainsi ses efforts pour maintenir ses positions en territoire ukrainien.
À l’inverse, l’objectif de la Russie est en premier lieu de consolider ses positions en Crimée, en particulier le port de Sébastopol, mais aussi ses autres ports de mer Noire. Cette sécurisation constitue un préalable avant de probables tentatives de reprise du contrôle du nord-ouest de la mer Noire sous réserve que la menace ukrainienne soit au préalable affaiblie.
L’intention russe restera néanmoins probablement centrée sur l’interruption ou du moins la perturbation du commerce maritime ukrainien. Si les attaques sur les infrastructures portuaires continuent à se produire, les principales questions portent sur les navires eux-mêmes. La Russie s’autorisera-t-elle à frapper ces navires dont la très grande majorité ne sont pas sous pavillon ukrainien ? Le fera-t-elle dans les eaux territoriales des pays de l’OTAN ou en haute-mer, par exemple en méditerranée, où elle dispose de moyens navals puissants ?
8. Les trois leçons de la Mer Noire pour le combat naval
Sur le plan militaire, malgré une situation initialement très désavantageuse, l’Ukraine a réussi en mer Noire à inverser la tendance. Ce retournement de situation illustre la capacité des Ukrainiens à intégrer rapidement des systèmes d’armes innovants, comme les drones, et complexes, tels que les missiles de croisière, qui nécessitent des capacités de planification et de renseignement avancées. En outre, cette situation met en lumière la perméabilité des défenses russes face à ces missiles précis et destructeurs, prouvant qu’une force bien équipée et renseignée peut infliger des dégâts significatifs sans nécessiter un grand nombre de munitions.
Au niveau stratégique, les attaques sur la Crimée, longtemps considérées par les Russes comme une ligne rouge infranchissable, ont été une source de crainte pour les Européens, qui redoutaient une dangereuse escalade du conflit. Toutefois, ces attaques n’ont pas provoqué la réaction catastrophique que beaucoup redoutaient. Cette auto-dissuasion occidentale a souvent joué en faveur des Russes, au détriment des Ukrainiens, en limitant les actions potentielles de ces derniers.
Enfin, sur le plan diplomatique, la Turquie joue un rôle crucial dans ce contexte, en raison de son contrôle du détroit du Bosphore. Historiquement, la Turquie a su utiliser cette position géographique avantageuse pour servir ses propres intérêts. Bien que fournissant des drones aux Ukrainiens, la Turquie s’abstient d’appliquer les sanctions à l’encontre de la Russie. En menaçant de laisser passer des navires de combat russes ou en interrompant le flux des exportations ukrainiennes, la Turquie pourrait potentiellement modifier de manière significative le cours de la guerre. L’intérêt des deux camps à l’égard de la Turquie souligne l’importance de son rôle et de ses décisions dans l’évolution du conflit.
5. Quelles leçons pour les Européens ?
Il est impératif de se garder de trop vite généraliser les leçons tirées des conflits en mer Noire, car cette région, tout comme la mer Rouge, possède une configuration géographique et stratégique très particulière. Chaque théâtre de guerre a ses propres spécificités, qui influent les tactiques et les résultats des opérations militaires.
Néanmoins, comme on le voit également en mer Rouge, les drones se sont imposés comme l’arme nouvelle et révolutionnaire du XXIe siècle. Leur utilisation intensive et innovante en mer Noire a démontré leur efficacité et leur potentiel disruptif. Qui aurait imaginé, il y a seulement quelques années, qu’un drone de surface pourrait parcourir 800 km et frapper avec précision un navire ennemi ? Cette avancée technologique a non seulement surpris les experts militaires, mais a également changé les paradigmes de la guerre navale moderne.
Les technologies et les tactiques déployées en mer Noire ne resteront pas limitées à ce conflit. Elles vont inévitablement être adoptées par divers acteurs étatiques et non étatiques à travers le monde. Les drones, en particulier, représentent une double menace : d’une part, ils peuvent être utilisés par des forces armées régulières pour des opérations de défense et d’attaque, et d’autre part, ils peuvent être détournés par des organisations terroristes ou criminelles.
Bien que chaque contexte géopolitique soit unique, les innovations militaires observées en mer Noire, surtout l’usage des drones, marquent une nouvelle ère dans les conflits modernes. Il est impératif de comprendre et de prévoir comment ces technologies seront utilisées à l’avenir, non seulement par les forces armées des États, mais aussi par des groupes illégaux, qui pourraient exploiter ces avancées à des fins malveillantes. La vigilance et l’adaptation sont essentielles pour anticiper et contrer ces nouvelles menaces dans un monde où la technologie redéfinit constamment les règles de la guerre et de la sécurité.
En conclusion, la situation militaire en Ukraine démontre que rien n’est jamais définitivement perdu ou gagné. La capacité d’adaptation, l’intégration rapide de technologies avancées et la gestion habile des alliances et des perceptions internationales sont autant de facteurs, qui peuvent influencer de manière décisive l’issue d’un conflit comme cela a été démontré en mer Noire. L’exemple de l’Ukraine met en lumière la complexité des guerres modernes, où les aspects militaires, diplomatiques et technologiques s’entrelacent pour créer des dynamiques en constante évolution.
