Atlantico : La guerre en Ukraine apparaît au-devant d’un nouveau tournant. Les États-Unis et la Russie se sont effectivement rapprochés en vue de négociations, et l’Europe tente désormais de s’inviter à la table des discussions. Quel bilan peut-on faire de la situation actuelle ?
Florent Parmentier : Le premier point à évoquer, c’est, assez naturellement, l’état du front ukrainien. Il ne s’est effondré nulle part, mais il est attaqué de partout. Il est essentiel de tenir compte de cette réalité militaire pour bien comprendre ce dont on parle. Elle est stable depuis la fin de l’année 2023, environ, et l’échec de la contre-offensive ukrainienne face à la Russie. Il n’apparaît pas possible, sauf concours de circonstances, de voir l’Ukraine récupérer l’ensemble de son territoire aujourd’hui. La guerre qui se poursuit est un conflit d’attrition, qui voit les deux protagonistes camper sur leurs positions respectives : la Russie ne progressera sans doute pas davantage à court terme, et elle n’a d’ailleurs pas su reconquérir la ville de Kherson, qu’elle avait dû quitter fin 2022 à grand bruit. Cette situation militaire, que le général Zaloujny décrivait il y a plus d’un an, ne saurait être renversée d’un coup de baguette magique.
Il faut aussi parler du jeu diplomatique, qui est probablement celui qui a le plus évolué ces dernières semaines. Cela s’explique aisément : la position des Européens demeure – et cela peut sembler étonnant ! – relativement cohérente depuis trois ans. Bien sûr, certains États nourrissent des préférences différentes concernant la conclusion du conflit, mais d’une façon générale, la position européenne est restée stable. Elle s’appuie sur des sanctions économiques qui sont appliquées globalement, malgré l’inflation et la dégradation des conditions économiques dont l’Europe (aussi) fait les frais. Les Allemands en sont les premiers concernés, puisqu’ils ont perdu leur accès à une énergie relativement bon marché et se trouvent désormais dans une situation économique complexe. Tout cela pourrait bouger, puisque de potentiels mouvements d’opinion pourraient avoir lieu en raison de l’usure économique.
Faut-il penser de l’Europe qu’elle a fait preuve, dans le cadre du conflit ukrainien, d’une certaine inconséquence ?
Oui, tout à fait. L’Europe a assez mal anticipé la guerre, quoique l’on puisse difficilement lui faire ce reproche. D’abord, parce que les États-Unis ont, par le passé, abusé de leur pouvoir d’anticipation en manipulant les faits et les opinions pour convaincre les Européens de participer à certaines de leurs politiques d’invasion (d’aucuns pourraient citer l’Irak, par exemple) et, en 2021-2022, le refus des Européens de croire à la possibilité même d’une attaque russe émane de la méfiance placée dans les propos américains à ce sujet. Il y avait, alors, une réelle réticence à écouter Washington. D’autant plus que, si les États-Unis savaient ce qui se jouait, qu’ont-ils fait pour empêcher la guerre ? L’Ukraine n’aura-t-elle été qu’un pion dans la guerre par procuration que l’Amérique mène à la Russie ? C’est une question à laquelle il est aujourd’hui difficile de répondre, mais pour Donald Trump, il n’y a pas de doute : les démocrates ont utilisé Kiev de façon cynique et les Européens ont suivi comme un seul homme sans jamais s’interroger sur les raisons réelles qui auraient pu pousser au sabotage du gazoduc dès la fin de l’année 2022.
Pour autant, il n’y a pas qu’un défaut d’anticipation à retenir contre l’Europe. Elle n’a pas produit le moindre plan de paix depuis le début du conflit. En mars 2022, elle a même enjoint l’Ukraine à ne pas accepter l’accord négocié avec la Russie, qui aurait sans doute permis à Kiev de s’en tirer avec des dispositions plus favorables qu’aujourd’hui. Boris Johnson, alors Premier ministre britannique, s’était personnellement engagé contre l’application de cet accord. Faut-il penser qu’il l’a fait pour ne pas céder au chantage international d’une puissance révisionniste ? Peut-être. On peut aussi supposer qu’il était plus simple pour le Premier ministre britannique de conserver son poste et son ministère en alimentant une guerre à l’est. Posons-nous sincèrement la question principale : qui a le plus profité de la guerre en Ukraine ? Ce n’est clairement pas l’Europe, tant sur un plan économique que sur un plan politique. L’Inde, par exemple, en a profité bien davantage en revendant le pétrole russe (moyennant une solide marge) à l’UE. De même, les États-Unis ont pu relancer leur industrie d’armement et refaire leurs stocks…
Incapables de produire un plan de paix, les Européens n’ont pas non plus su envisager un plan pour gagner la guerre. Il est désormais difficile de s’inviter à la table des négociations alors même qu’ils refusent catégoriquement de parler avec Vladimir Poutine, mais ne disposent pas d’un levier ou d’un rapport de force suffisamment fort pour s’y imposer. On ne peut pas s’installer à une table de négociation sans reconnaître les principaux protagonistes du conflit. C’est, là encore, une inconséquence européenne.
Dans quelle mesure peut-on dire des États-Unis qu’ils ont également fait montre de réelles inconséquences dans le cadre de ce conflit ?
Comprenons bien, tout d’abord, qu’il y a deux temps dans la politique américaine. La première question à poser concerne le début du conflit, et nous l’avons abordée : si les États-Unis étaient en mesure d’appréhender et d’anticiper la guerre avec autant de précision, qu’ont-ils fait pour l’empêcher ? Il faut aussi évoquer l’inconséquence dans la politique menée par Joe Biden, qui s’est assuré que l’Ukraine ait toujours assez pour garder la tête hors de l’eau sans jamais lui permettre de nager réellement. Ce pari résulte peut-être de l’idée qu’il ne faudrait pas jouer la carte de l’escalade, ou alors a-t-il pensé qu’en procédant ainsi, il pourrait épuiser l’appareil militaire et industriel russe ? Sans doute a-t-il misé sur le différentiel de capacité économique entre la Russie et les États-Unis. Le fait est, désormais, que la Russie occupe un cinquième du territoire ukrainien. On parle de quelque 600 kilomètres carrés dans la région de Koursk.
Donald Trump a également fait montre de réelles inconséquences : il a choisi de changer d’alliance et de s’asseoir sur les Européens, contre qui il a tenu (ou fait tenir) des propos particulièrement durs. Le secrétaire d’État à la Défense a dit à l’OTAN qu’il n’entendait plus porter ce fardeau, tandis que pour J.D. Vance, la véritable menace qui guette l’Europe, c’est la Commission européenne et non Vladimir Poutine. Il a aussi reproché aux Européens de se désindustrialiser alors même que cette désindustrialisation est partiellement organisée par les États-Unis, à qui elle a d’ailleurs largement profité.
D’autant plus que l’on demande maintenant à l’Europe de payer pour la reconstruction de l’Ukraine tout en s’assurant que cela bénéficie aux entreprises américaines. L’administration Trump ne perçoit pas l’Europe comme un partenaire, mais bien comme un valet de chambre.
Qui, des États-Unis ou de l’Union européenne, a fait montre de l’inconséquence la plus dangereuse ?
Si l’on mesure l’inconséquence par rapport aux torts faits à leurs propres intérêts, il faut malheureusement admettre que les Européens se sont fait plus de mal que les États-Unis. Il n’est pas certain qu’ils avaient le choix de faire autrement, et il n’est pas plus certain qu’il aurait été possible d’envisager d’autres négociations. Pourquoi Vladimir Poutine voudrait-il négocier avec l’Allemagne ou la France, quand on sait que François Hollande et Angela Merkel ont tous deux été des négociateurs des accords de Minsk II et qu’ils affirmaient déjà à l’époque avoir voulu acheter du temps pour permettre aux Ukrainiens de se réarmer ? Reste à voir ce qu’il sera possible de faire, pour Trump, afin de limiter le rapprochement du Kremlin avec la Chine, la Corée du Nord et l’Iran, mais j’ai peur que le prix à payer soit plus conséquent que les seuls 20 % du territoire ukrainien.
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