L’Atlantique oriental, futur pilier d’un monde multipolaire ? (PARMENTIER / MACHROUH- Hespress)

A l’aube de la Coupe du monde 2030, organisée conjointement par le Maroc, l’Espagne et le Portugal, une nouvelle dynamique intercontinentale pourrait voir jour, notamment celle d’une Communauté de l’Atlantique oriental. L’Europe et l’Afrique ont aujourd’hui l’opportunité de bâtir ensemble une coopération stratégique ambitieuse, fondée sur la complémentarité, la résilience et l’innovation, a relevé une récente analyse du Think tank Le Grand Continent.

L’organisation conjointe de la Coupe du monde 2030 n’est plus seulement un événement sportif d’envergure. Elle ouvre une brèche dans le mur de la géopolitique mondiale, en esquissant les contours d’une coopération transcontinentale inédite entre l’Europe et l’Afrique. Ce qui pourrait sembler n’être qu’un projet sportif prend une tout autre dimension lorsqu’on envisage son potentiel transformateur, celui d’un levier pour bâtir une « Communauté de l’Atlantique Oriental » (CAO), véritable pilier stratégique entre les deux rives du plus ancien océan du monde. C’est ce que voient les auteurs Jamal Machrouh et Florent Parmentier et analysent à travers leur pièce de doctrine baptisée « Vers une communauté de l’Atlantique oriental » , publiée par Le Grand Continent.

Selon les chercheurs, l’Atlantique oriental, espace au potentiel stratégique immense, reste curieusement en marge. Le moment est donc venu d’ancrer un axe géopolitique vertical durable entre l’Afrique et l’Europe, du Cap jusqu’aux rivages nordiques, en passant par le Maghreb et la péninsule ibérique. Cette « grande verticale » permettrait de transformer la relation historique entre les deux continents en une coopération stratégique égalitaire et proactive, portée par une communauté des Etats riverains de l’Atlantique.

« L’Afrique est courtisée par les deux grandes puissances : la Chine y poursuit une stratégie d’investissement massif tandis que les Etats-Unis tentent de regagner leur influence en soutenant des projets de développement et de coopération dans le domaine sécuritaire » , rappellent les auteurs.

Ils précisent que l’Europe et l’Afrique doivent impérativement éviter le déclassement stratégique dans un contexte de bouleversements géopolitiques majeurs, affirmant que la CAP constituerait une réponse à ces défis et offrirait aux deux continents un espace d’action commun.

Par ailleurs, la CAO pourrait se structurer autour de piliers fondateurs, avancent-ils, notamment l’économie, l’énergie et la stratégie. Dotée d’une démographie dynamique, de la ZLECAf et d’un besoin colossal en infrastructures modernes, l’Afrique représente un marché d’avenir pour l’Europe. En retour, l’Europe pourrait offrir expertise, technologies vertes et investissements durables. L’enjeu est double, permettre à l’Afrique de sortir d’une dépendance importatrice et offrir à l’Europe une alternative au découplage sino-américain en matière de chaînes de valeur.

Quant au deuxième pilier, les chercheurs soulignent que l’Afrique est riche en ressources énergétiques, tant fossiles que renouvelables. L’Europe, en quête d’indépendance énergétique et engagée dans une transition écologique exigeante, trouve en l’Afrique un partenaire naturel. De nouveaux corridors énergétiques et des projets conjoints dans le solaire, l’hydrogène vert ou l’hydraulique pourraient garantir sécurité et durabilité énergétique pour les deux rives.

Concernant la stratégie, ils mettent en exergue le rôle que pourrait jouer la CAO incarnant une forme d’autonomie stratégique partagée. Sécurité maritime, cybersécurité, lutte contre la piraterie, coopération militaire, entre autres, autant de domaines dans lesquels l’Europe et l’Afrique gagneraient à unir leurs forces pour protéger leurs intérêts communs.

D’un autre côté, la connectivité maritime est la clef de voûte de cette vision. Aujourd’hui, les ports africains, malgré des rôles stratégiques, souffrent d’un déficit en infrastructures modernes, d’un manque d’intégration logistique, et de problèmes de sécurité, poursuit la même source, précisant que l’Europe, riche d’une longue tradition portuaire et d’un savoir-faire logistique éprouvé, pourrait devenir un catalyseur de transformation pour les ports africains, dans une logique de codéveloppement.

Mais au-delà de l’infrastructure, c’est toute l’économie bleue qu’il convient de repenser, notamment la valorisation durable des ressources marines, chaînes de valeur locales et corridors logistiques verts. L’objectif étant de transformer la façade atlantique de l’Afrique en moteur de croissance régionale, capable de réduire les vulnérabilités extérieures.

Pour Machrouh et Parmentier, l’innovation ne doit pas seulement concerner les projets, mais aussi la gouvernance. Plutôt qu’une organisation lourde et bureaucratique, la CAO pourrait adopter un modèle minimaliste, souple et orienté résultats. Chaque projet serait porté par des Etats moteurs, appuyés par des partenaires techniques et financiers. Les sommets des chefs d’Etat, tenus annuellement, assureraient la cohérence stratégique, la mobilisation des ressources et l’évaluation des progrès.

Cette « union de projets » permettrait d’impliquer activement les sociétés civiles, les entreprises et les universités des deux continents, afin d’ancrer la coopération dans la réalité locale et de lui donner une véritable légitimité démocratique, notent-ils.

Au-delà des infrastructures classiques, ajoutent-ils, la CAO pourrait se projeter vers les secteurs d’avenir : intelligence artificielle, cybersécurité, climat, spatial. La récente création du Conseil spatial africain ouvre la voie à un partenariat euro-africain dans l’observation terrestre, la gestion des ressources, l’alerte climatique. Dans le domaine du numérique, des programmes conjoints de formation et d’innovation permettraient de construire une souveraineté technologique partagée.

« La Communauté de l’Atlantique Oriental pourrait légitimement incarner un espace de coopération intercontinentale innovant, transcendant les clivages traditionnels et devenir un laboratoire de coopération Nord–Sud face aux grands défis globaux », assure la pièce doctrine.

L’article a été à l’origine publié ici.