Législatives en Moldavie – « C’est une partie de l’avenir de l’UE et de la politique d’élargissement qui se joue » (PARMENTIER – Institut Montaigne)

Des élections législatives en Moldavie se sont tenues le 28 septembre, huit mois après une élection présidentielle qui s’était déroulée dans un climat d’extrême tension et s’était doublée d’un référendum sur la constitutionnalisation de l’intégration européenne, où le “oui” l’avait emporté de justesse avec 50,35 % des voix (50% de participation). Ingérence russe, débats intérieurs et place de l’UE dans ce petit pays de 2,6 millions d’habitants à la frontière de l’Ukraine : quel bilan peut-on dresser de cette nouvelle élection ? Un entretien avec Florent Parmentier.

Quel premier bilan de la présidence de Maia Sandu peut-on établir et comment la présidente s’est-elle positionnée durant la campagne ?
La récente séquence électorale correspond bien au mouvement de balancier qui caractérise la vie politique moldave depuis 1991 : une préférence européenne contrebalancée par les effets de la dépendance envers la Russie. Longtemps, les Moldaves se sont accommodés d’une double logique : se rapprocher de l’UE tout en entretenant de bonnes relations avec la Russie. Ainsi, lors de la présidentielle de 2020, Maia Sandu a été élue sans disposer de la majorité requise pour satisfaire son ambition pro-européenne. En revanche, en 2024, elle a eu suffisamment de voix pour mettre en œuvre une politique de rapprochement avec l’UE. L’invasion russe, et la guerre en Ukraine, étaient passées par là : la guerre aux portes de l’UE est une véritable source de terreur, d’autant plus forte que ses conséquences sont tangibles : les Moldaves ont vu défiler sur leur territoire un million de réfugiés ukrainiens, dont 110 000 sont restés dans le pays.

Le pays était jusqu’alors considéré comme secondaire dans la politique de partenariat oriental.

La menace de la guerre a ainsi permis de faire évoluer le positionnement géopolitique de la Moldavie, aussi bien côté moldave que côté européen. Le pays était jusqu’alors considéré comme secondaire dans la politique de partenariat oriental, ce volet de la politique européenne de voisinage lancé en 2009 à l’adresse de six pays partenaires d’Europe orientale, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie et, bien sûr, la Moldavie.

Cette dernière pesait peu politiquement, ses dirigeants étaient peu visibles et mal connus, face au mastodonte ukrainien, qui représente 60 % de la population, des richesses et de la superficie de tous les pays concernés par la politique de partenariat oriental. Le revenu par tête en Moldavie était moitié moins important que celui de l’Ukraine.

L’invasion russe a tout changé : la Moldavie n’est plus un pays parmi d’autres, dans l’ensemble de ceux qui veulent se rapprocher de l’UE. Elle est devenue, du fait de sa frontière partagée avec l’Ukraine, un pays prioritaire dans un contexte régional fortement perturbé : la Biélorussie est sous l‘emprise des Russes. L’Ukraine est en guerre. La Géorgie a tourné le dos à l’UE depuis les élections législatives du 26 octobre où le parti “Rêve géorgien” fondé par l’oligarque Bidzina Ivanishvili l’a emporté avec 54 % des suffrages et que le Premier ministre Kobakhidze, prorusse, a annoncé le report des négociations d’entrée dans l’UE jusqu’en 2028 (alors même que cet objectif était inscrit dans la Constitution de la Géorgie). Les relations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie sont peut-être en voie de normalisation mais Erevan et Bakou regardent vers Washington et ne comptent plus guère sur l’Europe. Le bilan est donc bien que la Moldavie est le seul pays pour lequel la politique de voisinage fait encore sens. Volodymyr Zelenski s’en est fait l’écho, en déclarant à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU le 24 septembre “nous avons déjà perdu la Géorgie, ne perdrez pas la Moldavie” et l’UE en est consciente : Ursula von der Leyen, en déplacement à Chisinau en octobre 2024, avait annoncé un plan d’aides de 1,9 milliard d’euros pour la Moldavie, approuvé en mars par le Parlement. Ce regain d’intérêt des Européens était aussi manifeste le 27 août dernier, lors de la visite à Chisinau des dirigeants du triangle de Weimar, le Polonais Donald Tusk, l’Allemand Fridrich Merz et Emmanuel Macron, à l’occasion de la fête de l’indépendance.

Ces investissements européens et cette prise de conscience moldave expliquent la netteté du résultat des scrutins.

Mouvement alternatif national de Ion Ceban, PAS, Bloc électoral patriotique (communistes et socialistes, pro-Russes) : quelles sont les principales forces politiques moldaves et comment les caractériser ?
Longtemps, les clivages partisans dans la République de Moldavie n’ont pas recouvert les clivages qui sont classiques dans la culture ouest-européenne. Les partis dits de gauche étaient plus favorables aux valeurs traditionnelles, tournés vers Moscou, favorables aux minorités russophones mais très éloignés de la défense des minorités “culturelles” (de genre etc.). Les partis de droite quant à eux étaient plutôt favorables aux partenariats avec la Roumanie et l’UE, partagés entre la promotion des valeurs traditionnelles ou des valeurs de tolérance. Un certain consensus, quels que soient les partis, était la règle concernant les sujets économiques : lutte contre la pauvreté et l’inflation.

Le Parti action et solidarité créé en 2016 par Maia Sandu, économiste qui a travaillé pour la Banque Mondiale, et présidé depuis 2020 par Igor Grosu, est un parti de centre droit pro-européen, qui serait assimilé au PPE. Il s’agit d’un parti gestionnaire, favorable à un rapprochement pragmatique avec la Roumanie, ce qui explique le poids de la diaspora au sein de son électorat : le parti dispose d’un fort socle électoral sur le territoire national, 44 %, mais il ne dépasse la majorité que grâce à sa diaspora (+ 6 points, ce qui est considérable).

La diaspora moldave joue d’ailleurs un rôle fondamental dans la dynamique électorale. L’Italie compte par exemple 110 000 Moldaves, qui ont souvent la double nationalité (avec la roumaine) et sont largement spécialisés dans les fonctions liées au soin. Cette migration de travail, installée en dehors des frontières moldaves sur le long terme, est acquise au PAS. 75 bureaux de vote pour cette diaspora étaient installés en Italie, où Maia Sandu s’était d’ailleurs rendue avant les élections législatives pour rencontrer Giorgia Meloni et le pape Léon XIV. Le PAS a ainsi obtenu 80 % des suffrages des Moldaves établis en Italie.

C’est une tendance spécifique à la Moldavie : la diaspora roumaine, elle, avait plutôt soutenu les candidats nationalistes (George Simion, qui a repris le flambeau de l’ex-candidat d’extrême-droite à la présidentielle Călin Georgescu, dont l’élection en novembre 2024 avait été annulée en raison de soupçons d’ingérence étrangère)

Face au PAS, on trouve une alliance de trois partis pro-russes, anciennement hégémoniques : le “Bloc des Patriotes”, composé des socialistes d’Igor Dogon, des communistes et du Parti de la Renaissance). Il a remporté environ un quart des voix, soit environ trente députés.

Le Parti des socialistes de la République de Moldavie (PSRM), dirigé par Igor Dodon, constitue le pilier du bloc prorusse. Issu d’une scission du Parti des communistes en 2011, il a rapidement gagné en influence, remportant les législatives de 2014 et propulsant Dodon à la présidence de la République entre 2016 et 2020. Défenseur d’un rapprochement stratégique avec Moscou, le PSRM milite pour l’intégration à l’Union économique eurasiatique et affiche son euroscepticisme. Son discours conservateur et souverainiste séduit une partie de l’électorat rural et russophone. Mais depuis la montée en puissance du PAS pro-européen, le PSRM recule : il ne recueille plus que 24 % des voix aux législatives de 2025, malgré une alliance avec les communistes et d’autres formations prorusses

Le Parti des communistes pèse particulièrement lourd dans ce bloc. Il avait remporté la majorité absolue au Parlement en 2001 (il avait même la majorité constitutionnelle, c’est-à-dire le seuil de voix à partir duquel un parti peut modifier la Constitution à lui tout seul) et 2005. Eurosceptique sans être anti-européen, le PC moldave veut favoriser le rapprochement avec Moscou, escomptant ainsi bénéficier d’une énergie à bas coût. Le prédécesseur de Maia Sandu à la présidentielle, Igor Dodon (2016-2020) émanait de ses rangs. Le PC moldave va néanmoins en s’affaiblissant : son leader, Vladimir Voronine, âgé de 84 ans, est vieillissant.

Mentionnons aussi le parti Cœur de la Moldavie, d’Irinia Vlah, qui a été interdit d’activité pendant douze mois le 26 septembre, à l’avant-veille des élections. Il faisait partie du Bloc des Patriotes, ce qui a obligé la coalition à refaire toute sa liste, avec la difficulté de respecter l’obligation de parité qui fixe un seuil minimal de 40 % de femmes. Le Parti Șor, autre parti nationaliste pro-russe, avait aussi été interdit en 2023.

Trois nouveaux partis ont fait leur apparition au sein du paysage politique moldave. Le Mouvement alternatif national, dirigé par le maire de Chișinău, Ion Ceban, se présente comme pro-européen malgré des accointances passées avec la Russie (il avait manifesté contre l’accord d’association de la Moldavie à l’UE en 2014). Depuis juin 2025, le dirigeant fait l’objet d’une interdiction d’accès au territoire de Roumanie et de l’espace Schengen pour cinq ans, les services secrets roumains ayant estimé qu’il représentait un danger pour la sécurité nationale.

Notre parti, fondé par Renato Usatîi, l’un des chefs de file de l’opposition, incarne une mouvance de populisme dégagiste, qui remporte un certain succès dans l’électorat traditionnellement acquis à gauche.

Enfin, le parti Démocratie à la maison de Vasile Costiuc, de droite populiste, qui milite pour l’unification de la Moldavie et de la Roumanie, a fait son entrée au Parlement pour la première fois depuis sa fondation en 2011.

Au total, vingt-trois partis se sont présentés.

Le suite de l’entretien peut être lu en intégralité ici.