Depuis plusieurs semaines, Donald Trump nous tient en haleine. Il met à nouveau en récit ses inlassables tentatives d’accord sur l’Ukraine.
En ancien présentateur-producteur de l’émission de téléréalité The Apprentice, le 47ème président américain a une nouvelle fois démontré son art consommé du scénario et des rebondissements.
De la « première saison », nous n’avons appris que le résultat : le plan de paix en 28 points négocié en secret directement entre Moscou et Washington, en grande partie aux dépens de Kiev et pour alimenter la chronique de « la négociation de la dernière chance ».
Depuis le début de la « deuxième saison », le 23 novembre dernier à Genève, nous allons de péripéties en surprises, à un rythme effréné et en mondiovision : le Secrétaire d’État américain a discuté du plan successivement avec le chef de l’administration présidentielle ukrainienne, Andriy Yermak, démissionnaire depuis car frappé par un scandale de corruption. Les émissaires américains ont également travaillé, en parallèle, durant la semaine du 22 novembre, avec les négociateurs européens, à Genève, et avec l’équipe ukrainienne remaniée, en Floride, pour aboutir à un plan amendé en 19 points. Moins défavorable à l’Ukraine et plus conforme au droit international, il est suspendu à l’accord incertain du Kremlin et miné par l’affaiblissement du président Zelenski sur la scène politique intérieure.
De son côté, Steve Witkoff, cheville ouvrière des accords de paix sur Gaza, a essayé de lancer la « saison 3 » en allant proposer, le 2 décembre, un plan amendé au président russe. Épaulé par le gendre du président Trump, Jared Kushner, il a été contesté par la fuite d’une conversation téléphonique avec le conseiller diplomatique du président russe. Pour le moment, cette troisième phase semble tourner court en raison d’un refus russe.
Le récit médiatique est haletant et la succession de péripéties, vertigineuses. Mais Trump le scénariste peut-il être un pacificateur efficace ? Pour que le story teller patenté devienne un réel peace maker, il doit encore réunir des conditions épineuses.
L’équipe Trump a le monopole des discussions avec le Kremlin en raison de l’effacement volontaire des Européens. Mais pour que cet atout aboutisse à des solutions viables, les autorités américaines doivent aussi faire pression sur la partie russe. Contraindre seulement l’Ukraine ne permettra pas de converger vers la phase ultime du processus : une discussion directe Zelenski-Poutine. Pour discuter avec efficacité avec le Kremlin, la carotte ne suffit pas : le bâton doit être agité.
L’autre avantage des initiatives Trump est qu’elles reposent sur une approche large de la question ukrainienne : reconstruction, viabilité économique et administrative, garanties de sécurité, alliances, accords et adhésion à l’UE, format des forces armées, etc. Le but de l’administration Trump ne peut pas être de se débarrasser du conflit en faisant payer les Ukrainiens (par leurs territoires) et les Européens (par leurs finances). Réduire les Européens au rôle d’avocats de l’Ukraine à Washington prive tout plan américain d’un soutien essentiel : il est temps d’ouvrir aux Européens la table des discussions avec la Russie.
Le succès à court terme du Narrateur en chef peut entraver les résultats réels et durables du Négociateur en chef américain. La précipitation et la volonté de briller seul mettent entravent la dynamique de paix car celle-ci n’est pas affaire d’annonces médiatique instantanée. Un pacificateur, comme un scénariste, ne peuvent pas se passer d’un travail d’équipe, quels que soient leurs brios.
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