1/ Vladimir Poutine s’est exprimé, plusieurs heures durant, ce vendredi 19 décembre. Le
président russe a répondu aux questions des journalistes et des citoyens russes, profitant
de l’occasion pour évoquer la situation militaire en Ukraine, après avoir attaqué
l’Europe la veille. Que faut-il retenir de cette intervention, selon vous ? Que dit, en
essence, Vladimir Poutine ?
Florent Parmentier : l’intervention de Vladimir Poutine du 19 décembre s’inscrit dans un format désormais classique en Russie : une longue séance de questions‑réponses qui permet au président de dresser le bilan de l’année écoulée, de mettre en scène sa maîtrise des dossiers militaires et politiques, et de fixer les priorités pour l’année à venir. Cette édition intervient dans un contexte marqué par la poursuite de la guerre en Ukraine, l’intensification des tensions avec l’Europe et une communication russe centrée sur la résilience et la supériorité stratégique.
Le Président russe a insisté sur ce qu’il présente comme des « succès » de l’armée russe.
Selon lui, les forces russes « avancent sur toute la ligne de front » tandis que les forces
ukrainiennes « reculent dans toutes les directions ». Il cite des zones précises comme
Kupyansk ou Seversk pour illustrer ces avancées récentes. Ce discours s’inscrit dans une
stratégie de communication visant à montrer que la Russie maîtrise les événements militaires.
Il met également en avant l’idée que l’armée russe est en pleine expansion, alors que les
forces ukrainiennes seraient, selon lui, en difficulté en termes d’effectifs et de capacités.
Comme lors d’interventions précédentes, Poutine a mis en garde contre les conséquences
d’une résolution « non diplomatique » du conflit. Ce type de message vise à présenter la
Russie comme ouverte à une négociation, tout en posant des conditions qui restent
fondamentalement incompatibles avec les positions ukrainiennes et européennes. Il rappelle
que la Russie fixe ses propres lignes rouges, notamment la reconnaissance des territoires
annexés, ce qui constitue un préalable non négociable dans son discours.
Poutine a également attaqué les pays européens, accusés selon lui « d’endoctriner » leurs
populations en leur faisant croire à un affrontement inévitable avec la Russie. Cette rhétorique
vise à retourner l’argument de la menace : Moscou se présente comme réactive plutôt
qu’agressive, et accuse l’Europe d’alimenter une dynamique d’escalade. Ce discours s’inscrit
plus largement dans une stratégie de dénonciation de l’OTAN et de l’Union européenne,
régulièrement accusées par Moscou de militariser le continent et de prolonger le conflit.
Ainsi, l’intervention peut être résumée en trois messages principaux. Premièrement, la Russie
avance et contrôle la dynamique militaire, tandis que l’Ukraine serait affaiblie. Ensuite,
l’Occident est présenté comme le principal facteur d’escalade, en particulier l’Europe, accusée
de préparer les esprits à une confrontation directe avec la Russie. Enfin, toute solution
politique passe par l’acceptation des gains territoriaux russes, et Moscou se dit prêt à des
gestes symboliques (comme suspendre certaines frappes) si ses conditions sont prises en
compte.
2/ Une part conséquente de la population russe ne semble plus soutenir le conflit en Ukraine. Au regard des signaux faibles envoyés par Vladimir Poutine tout au long de son intervention, faut-il penser qu’il a pris conscience de cette réalité ? Dans quelle mesure est-elle de nature à faire changer le Kremlin de discours, par exemple ?
Si, dans le cadre de cet événement, Vladimir Poutine n’a pas reconnu frontalement un recul
du soutien populaire à la guerre, plusieurs signaux faibles laissent penser qu’il est conscient
d’une fatigue diffuse au sein de la population, sans aller jusqu’à la volonté de renverser le
régime. Cette usure n’est d’ailleurs pas propre à la Russie : après près de trois ans de conflit,
elle traverse aussi les sociétés européennes et ukrainiennes. Dans ce contexte, l’intervention
du président russe a accordé une place notable aux questions économiques et sociales, ce qui n’est jamais anodin dans un exercice traditionnellement centré sur le bilan militaire et les
objectifs stratégiques.
Poutine a insisté sur le fait que l’économie russe « ne s’effondre pas », malgré les sanctions
occidentales. Il a mis en avant une croissance du PIB d’environ 1 %, avec une progression de
3,1 % dans le secteur manufacturier, et une hausse de 3,3 % dans l’agriculture. Ces chiffres
sont mobilisés pour montrer que le pays reste stable, que la vie continue, et que le conflit n’a
pas plongé la Russie dans une crise systémique. Le président a également expliqué que le
ralentissement volontaire de la croissance était une décision stratégique du gouvernement et
de la Banque centrale, destinée à préserver la « qualité » de l’économie dans un contexte de
pressions extérieures. En règle générale, ce type d’argument vise à désamorcer les inquiétudes d’une partie de la population.
Autre signe d’attention aux préoccupations internes : Poutine a pris le temps de répondre à des questions très concrètes, parfois sensibles, comme la taxe de recyclage sur les voitures
étrangères puissantes, impopulaire mais présentée comme nécessaire, la hausse de la TVA,
justifiée comme la solution « la plus appropriée, équitable et transparente » pour maintenir
l’équilibre budgétaire, ou encore la question récurrente de l’augmentation de la pression
fiscale sans encourager l’économie souterraine. On peut avancer que ce registre social et
fiscal n’est pas anecdotique : il montre que le Kremlin sait que le soutien au conflit n’est plus
automatique et qu’il doit réaffirmer sa capacité à gérer le quotidien, pas seulement la guerre.
Ces signes montrent que le Kremlin adapte son discours intérieur pour tenir compte de la
lassitude sociale, et qu’il cherche à rééquilibrer la communication entre le registre militaire et
le registre socio‑économique. En faisant cela, il tente de maintenir la cohésion interne en
montrant qu’il entend les préoccupations des citoyens. Autrement dit, la prise de conscience
porte moins sur la nécessité de modifier la politique extérieure que sur la nécessité de garder
la société mobilisée, ou au moins résignée, en montrant que l’État reste capable de protéger le niveau de vie et la stabilité économique.
3/ D’une façon générale, quels sont les signaux faibles trahissant (ou traduisant, c’est
selon) l’intention globale du Kremlin, tant vis-à-vis de l’Europe que de Kiev, selon vous ?
Quels sont, précisément, ces intentions ?
Derrière la mise en scène très maîtrisée de ce type d’intervention, on voit effectivement
apparaître une série de signaux faibles qui dessinent une intention stratégique assez cohérente du Kremlin, à la fois vis‑à‑vis de Kiev et de l’Europe.
L’objectif d’une guerre d’attrition se poursuit pour la Russie, avec pour but d’installer un
conflit long et de verrouiller l’ordre territorial. Pour cela, Vladimir Poutine doit consolider
l’effort de guerre dans la durée, afin de montrer que la guerre n’est pas un épisode exceptionnel, mais une « normalité » durable, pour laquelle il faut un socle social stable. On
peut analyser ce discours comme celui d’un pouvoir qui se prépare à une sortie rapide de
conflit, mais d’un État qui organise une économie et une société d’effort prolongé.
Autre signal à analyser, la proposition de Poutine de s’abstenir de frappes en profondeur le
jour d’une éventuelle élection présidentielle en Ukraine est très révélatrice. Elle est à la fois
un signal de respectabilité (Se présenter comme un acteur capable de « modération » et de
gestes humanitaires ou politiques ciblés), un signal de légitimation (Moscou sous‑entend que
le pouvoir actuel à Kiev aurait perdu sa légitimité, et que seule une nouvelle élection pourrait
la restaurer) et un signal de verrouillage territorial (toute avancée politique suppose la
reconnaissance des territoires annexés). On peut en conclure que la Russie cherche à
apparaître comme un acteur rationnel et disposé à des arrangements tactiques, sans pour
autant renoncer à l’objectif stratégique central : conserver les territoires conquis et
transformer ce fait accompli en nouvelle norme.
Vis-à-vis de l’Europe, la stratégie russe vise à user, diviser, et banaliser la confrontation. A ce
titre, Moscou s’est spécialisé une expertise dans l’exploitation de la fatigue et des fractures
des sociétés européennes entre coûts budgétaires, lassitude de l’opinion et tensions entre
Etats-membres sur le niveau de soutien à l’Ukraine. En réalité, Moscou cherche à faire passer
trois messages aux Européens : la société russe serait résiliente, encadrée, prête à supporter le coût de la guerre, contrairement aux démocraties occidentales exposées à la pression de
l’opinion. Ensuite, en se posant comme ouvert à des gestes ponctuels (par exemple sur les
frappes le jour d’un vote), la Russie renvoie la responsabilité du blocage sur l’Europe et ses
alliés. Enfin, la Russie entend maintenir sa revendication des régions annexées comme
non‑négociable, Moscou testant ainsi la capacité européenne à accepter, de facto, un nouveau statu quo.
En outre, il s’agit de banaliser la conflictualité avec l’Europe : ce n’est plus une crise ponctuelle, c’est une structure du système international. De fait, chaque contrainte
économique est justifiée par l’hostilité occidentale, ce qui renforce le récit d’une Russie
assiégée mais maîtrisant sa trajectoire.
4/ L’administration Trump semble faire preuve d’un large biais en faveur de Vladimir
Poutine et de son administration. Comment le président russe joue-t-il de cet état de fait et à quel point celui-ci est à nuancer selon vous ? Quelles en sont les limites ?
Il existe clairement, dans le discours de Donald Trump et de certains de ses représentants, un
biais favorable à Vladimir Poutine, au moins sur le plan rhétorique. Cela se manifeste par trois facteurs essentiels.
Le premier facteur repose sur une indulgence personnelle envers Poutine, souvent décrit
comme « intelligent », « fort » ou stratégiquement rationnel, là où Volodymyr Zelensky est
publiquement critiqué comme « toujours en train de demander des missiles » sans vision
claire. Deuxièmement, la politique de Trump repose sur une mise en cause de l’Ukraine,
rendue en partie responsable de la situation (« on ne commence pas une guerre contre
quelqu’un vingt fois plus grand »), ce qui renforce la narration russe d’une Ukraine
imprudente, voire instrumentalisée par l’Occident. Troisièmement, Trump et ses représentants agissent en s’appuyant sur un alignement discursif partiel sur certains thèmes russes : appels à des élections en Ukraine, inquiétudes sur la corruption, réticence à un soutien militaire illimité.
Poutine poursuit plusieurs objectifs tactiques dans cette relation, comme gagner du temps et
du terrain en Ukraine. Ils peuvent aussi miser sur l’obsession trumpienne du « deal », faisant
le pari que Trump pourrait être tenté de mettre la pression sur Kiev pour accepter un
compromis territorial, afin de pouvoir proclamer qu’il a « mis fin à la guerre ». Enfin, les
divisions transatlantiques sont plus réelles que jamais, comme l’exprime à sa manière la
doctrine de sécurité nationale récemment publiée.
Ce biais pro-russe marqué est un avantage réel pour Poutine, mais cela repose avant tout sur
un biais personnel et transactionnel. Ce qui ne va pas, d’ailleurs, sans limites ; une extension
de l’agression russe au‑delà de l’Ukraine déclencherait très probablement une réponse
américaine, bias ou pas. Poutine en est conscient : l’avantage reste cantonné à l’espace
ukrainien, non à l’ensemble de l’ordre européen. En outre, les médias, les élus du Congrès (y
compris les Républicains) et une partie de l’opinion restent vigilants : un « grand deal » trop
favorable à la Russie serait politiquement coûteux.
