Bilan provisoire de la crise ukrainienne : des victoires ambiguës pour la Russie

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20 mars 2014

Un triomphe en trompe l’œil ?

Dans les chancelleries et les états-majors, dans les rédactions et sur les plateaux de télévision, la crise ukrainienne aurait un grand vainqueur : le pouvoir russe. Et la Russie serait ainsi une puissance en résurrection, triomphant de la faiblesse européenne et du désintérêt américain. A l’automne dernier, la Fédération russe n’a-t-elle pas déjà réussi à faire pièce à l’extension de l’aire d’influence européenne en sapant le projet de partenariat oriental offert par l’Union européenne à l’Ukraine ? À présent, n’est-elle pas parvenue, en quelques semaines, à reconquérir le point stratégique de la Crimée, à la fois verrou de la Mer noire, clé du Caucase et vigie sur le Moyen-Orient ? En somme, le 21 mars, l’annexion unilatérale de la Crimée par la Russie conclurait une séquence durant laquelle Moscou serait allée de succès en succès. Bien entendu, la démonstration de force ponctuelle est impressionnante et même inquiétante pour la stabilité de notre continent. Toutefois, les résultats obtenus sont d’un coût particulièrement élevé pour la Russie et la situation actuelle fournit aussi le symptôme des limites de son poids géopolitique. Les victoires russes sont fort ambiguës.

Succès géopolitiques et risques économiques

Les gains de la Russie sur l’échiquier géopolitique sont substantiels. Toutefois, les coûts financiers sont considérables, surtout pour celui des BRICS qui n’a jamais véritablement émergé et s’est cantonné à une économie de rente énergétique. Entre l’alignement des pensions des nombreux retraités russes de Crimée, les investissements nécessaires pour l’alimentation en eau et en énergie de la péninsule et les transferts vers cette « province » pauvre comparativement à celle de la Russie européenne, le coût total pour les finances publiques russes sera élevé. Le leader criméen pro-russe Serguei Aksionov a déclaré, le jour du référendum, avoir reçu la promesse d’une aide d’urgence de 295 millions d’euros de la part de la Fédération russe ; à terme, les investissements nécessaires dans cette région pauvre s’élèveront à 20 milliards d’euros. Les coûts de l’effort stratégique sont d’autant plus lourds que le pays est en ralentissement économique : après une croissance du PIB de 3,14 % en 2012, la Russie a connu un taux de croissance de 1,4 % en 2013. La croissance en 2014 sera lourdement handicapée par la facture économique pour sa politique en Ukraine : le repli de -10 % de la bourse de Moscou le 3 mars, les fuites de capitaux vers l’étranger, le tarissement des investissements directs étrangers en Russie (67,6 milliards d’euros en 2013) nécessaires pour compenser le sous-investissement domestique ainsi que la perspective d’une dévaluation du rouble, funeste pour une économie massivement importatrice, seront les conséquences durables d’un coup d’éclat temporaire. L’Occident ne doit pas être dupe de l’indifférence martiale affichée envers leurs sanctions effectives, programmées ou promises.

La Russie est en train de s’aliéner ses clients en énergie, ses fournisseurs en biens d’équipement et ses financeurs. L’Europe a besoin des capitaux, des commandes et du gaz russe. Mais la Russie a bien plus besoin de l’Europe car elle dépend, pour 70 % de ses recettes, des exportations énergétiques et elle compte sur les importations de matériels européens pour réaliser sa modernisation économique et se réindustrialiser. Face à la volonté de diversifier les approvisionnements énergétiques, notamment à partir de l’Iran, la Russie est exposée à une récession prolongée qui effacera, dans l’opinion russe, les bénéfices de popularité engrangés par le pouvoir grâce à une vague patriotique à court terme.

Un isolement diplomatique à la limite du supportable

Le coût diplomatique est lui aussi considérable : Moscou est aujourd’hui au maximum de l’isolement qu’elle peut supporter pour défendre ses intérêts dans les grands dossiers actuels. Pour prix de son offensive en Crimée, la Russie vient d’enchaîner une série de revers diplomatiques significatifs. Les efforts consentis pour déployer son offensive médiatique à l’occasion des Jeux olympiques de Sotchi ont été anéantis ; une série de rencontres diplomatiques de haut niveau avec la France et avec l’Allemagne a été annulée ; la tenue du sommet du G8 et du sommet UE-Russie à Sotchi est aujourd’hui écartée ; son projet d’Union eurasiatique, si importante pour faire pièce à l’essor de Pékin dans toute l’Asie, est miné par l’absence de partenaire à sa hauteur dans l’union. Enfin, elle s’est isolée au Conseil de sécurité de l’ONU en raison de l’abstention de la Chine le 15 mars sur la résolution déclarant le référendum en Crimée illégal. Cet isolement dans les instances internationales augure mal de la place que la Russie sera en mesure de tenir dans les négociations sur l’Iran et la Syrie. Enfin, le cauchemar de la Russie, l’OTAN, sort renforcé de la confrontation avec la Russie, comme en atteste la visite du vice-président américain dans les anciens PECO. Dans les semaines et les mois qui viennent, la Russie pâtira assurément du statut de paria diplomatique qu’elle s’est infligée à elle-même.

Les limites de la maîtrise de la Russie sur son « étranger proche »

La ligne d’action de la Fédération doit également être évaluée à la lumière des préoccupations russes qu’elle trahit. A la différence de l’empire tsariste, de l’URSS stalinienne et du bloc brejnévien, la Russie actuelle ne se comporte pas comme un pôle hégémonique en expansion. Elle se crispe comme une puissance régionale aux abois. Ce sont également les faiblesses de Moscou et pas seulement sa toute-puissance qui se manifestent aujourd’hui. A Moscou, le déroulement et l’issue (provisoire) de la crise ukrainienne sont interprétés – mezzo voce – comme une série de victoires ambiguës pour la Russie. Le calendrier du déclenchement de la crise fut en réalité très défavorable à Moscou. A quelques semaines de l’ouverture des Jeux Olympiques de Sotchi destinés, à l’instar de ceux de Pékin en 2008, à manifester la capacité de rayonnement de la nouvelle Russie, la Fédération russe préparait plutôt une offensive destinée à rehausser son image internationale. Le déclenchement d’une confrontation indirecte avec l’Union européenne a bien des aspects d’une réponse prise dans l’urgence et au plus mauvais moment. De plus, en novembre 2013, la Russie a émis une contre-proposition, presque improvisée, symptomatique d’une incapacité à ancrer solidement son influence dans une zone historiquement liée à la Russie (que de fois la Rus’ kievienne n’est-elles pas évoquée ?), déterminante pour son poids géostratégique et importante pour ses approvisionnements économiques. Quand un Etat comme la Russie joue son va-tout sur des enjeux vitaux, c’est qu’il désespère de contrôler la situation.

Les révélations de la crise ukrainienne

Certaines lacunes de l’influence russe en Ukraine se décèlent aussi dans plusieurs éléments clés de la crise ukrainienne. Le recours à une violence léthale (près d’une centaine de morts) constitue un aveu d’échec. L’usage des forces spéciales et l’ordre de tirer sur les manifestants signalent aux opposants l’incapacité du gouvernement à maintenir l’ordre. Qui ne mesure que cette réaction met en difficulté la Russie ? Elle montre, tout à la fois, l’incapacité des forces pro-russes à s’ancrer dans le pays, la faiblesse du contrôle de Moscou sur Kiev et elle a souligné à quel point la Russie n’a pas été en mesure de se préparer à une nouvelle révolution orange. En dix ans, la Russie n’est pas parvenue à établir une réponse efficace aux soulèvements kiéviens. De plus, l’usage de la violence armée est un mauvais signal pour les relations de la Russie avec son étranger proche : si les alliés de la Russie ne peuvent compter que sur leur appareil policier, c’est que la protection de Moscou contre les troubles est bien faible.

Les faiblesses de Moscou peuvent être décelées jusque dans le coup de force en Crimée : le gain immédiat est réel. Mais il atteste que la présence séculaire et jusqu’ici indiscutée des Russes en Crimée est aujourd’hui au centre des débats internationaux. Et les perspectives de troubles durables en Ukraine vont redoubler les préoccupations de Moscou. Loin d’être un champ de puissance, l’Ukraine devient aujourd’hui un enjeu constaté dans sa zone de sécurité essentielle. Les victoires de la Russie sont ambiguës car elles soulignent aussi les limites de sa maîtrise sur son « étranger proche ». Victoire à la Pyrrhus et aveu de faiblesse Au terme de six mois de crise en Ukraine, la Russie a engrangé plusieurs résultats appréciables. Mais elle l’a fait à un prix considérable et a ainsi trahi son impuissance à garantir durablement ses intérêts à ses frontières. Sa victoire à la Pyrrhus est bien aussi un symptôme de ses faiblesses.

Cyrille BRET

Papier publié par l’IRSEM

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