L’Europe a peur de Tsipras, de Poutine… et surtout d’elle-même

Tsipras à Moscou (2/3) : enjeux européens

Cyrille BRET – 14 avril 2015

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En se rendant à Moscou, le Premier ministre grec a réveillé plusieurs peurs profondes des Européens. Craintes de l’Eurozone envers la Grèce bien sûr ; appréhensions de l’Union envers la Russie naturellement ; mais surtout angoisses de l’Europe envers son propre destin. Ce que redoute l’Europe aujourd’hui, c’est plus ses propres faiblesses qu’un cheval de Troie grec au service d’un impérialisme russe en renaissance.

Une tactique pour la Grèce, une angoisse pour l’Europe

La semaine dernière, plusieurs spectres familiers de notre continent ont repris vie. La  « visite de travail » du Premier ministre grec, Alexis Tsipras, les 8 et 9 avril 2015, dans la capitale russe, et sa série d’entretiens avec les plus hautes autorités du pays ont ravivé des frayeurs historiques à Paris, Berlin et Bruxelles. En rencontrant tour à tour le Premier ministre Medvedev, le président de la Douma Narychkine, le président de la Fédération de Russie Poutine, mais aussi le patriarche de l’Eglise russe Cyrille, le Premier ministre de la République hellénique a fait bien plus qu’ajouter un épisode à son bras de fer avec les institutions européennes. Il a littéralement placé l’Europe face à ses vieux démons : la division du continent et l’impuissance de ses institutions.

La portée tactique de ce déplacement ne doit pas être sous-estimée. Alexis Tsipras se rend à Moscou alors que la Grèce est dans une situation tendue avec ses créanciers et ses partenaires : le remboursement de 459M€ au FMI le 9 avril, l’établissement de son programme de réformes structurelles avant le sommet de l’Eurogroupe du 24 avril à Riga, le renouvellement en mai de de bons du Trésor grecs à hauteur de 2,8 Mds€. Toutefois, l’émoi suscité par cette visite – notamment chez le président du Parlement européen, Martin Schultz, dans les colonnes de la Hannoversche Allgemaine Zeitung le  4 avril – souligne la portée stratégique de ce geste politique.

Quand un Premier ministre grec fraîchement élu (en janvier), issu d’un nouveau parti de la gauche alternative (Syriza), dans un contexte de contestation de l’aide et du contrôle des institutions internationales et européennes (la Troïka tant vilipendée), rencontre un Président russe diplomatiquement isolé, politiquement controversé et militairement blâmé, le continent tout entier s’interroge sur sa destinée. Quand le chef de l’exécutif d’un pays historiquement important mais politiquement affaibli et économiquement minuscule (280 Mds€ de PIB en 2014 à comparer au 18 000 Mds€ de l’Union européenne) rencontre le chef d’une puissance aux accents impérialistes, c’est toute l’Union qui semble plongée dans l’effroi.

Pourquoi ?

C’est que les risques – réels ou imaginaires, effectifs ou surjoués – de cavalier seul de la Grèce renvoient l’Europe à des questions fondamentales sur elle-même.La cohésion entre Etats-membres, la solidité de l’Eurozone et l’unité de la construction communautaire sont-elles de taille à affronter des forces dissolvantes et des tendances centrifuges telles que les affinités orthodoxes entre la Russie et les Balkans, les complicités entre « démocraties souveraines » (quand il s’agit de la Hongrie) et la contestation du leadership moral allemand en Europe ?

La peur d’un troc sur les sanctions et les limites des attributs de puissance européenne

La première crainte européenne concerne l’embryon de position commune à l’égard de la Fédération de Russie depuis le début de la crise ukrainienne. Ce qui est en jeu, c’est rien moins que la possibilité même, si ce n’est d’un « front uni », du moins d’une position coordonnée des Etats européens sur la scène extérieure.

Les Européens redoutent un troc entre sanctions : d’un côté, la Fédération de Russie retire la Grèce (ainsi que Chypre et la Hongrie) de la liste des pays visés par les sanctions qu’elle a prises en août 2014 en représailles au train de sanctions adoptées par l’Union européenne. En échange et de l’autre côté, la Grèce durcit le ton de plus belle, au sein des institutions européennes et dans l’opinion, pour une levée ou un assouplissement des sanctions prises par l’Union européenne à l’encontre de la Fédération de Russie. En somme, ce que redoute l’Europe, c’est moins une « cinquième colonne gréco-russe » déjà largement publique que l’effritement du régime de sanctions.

Ces sanctions sont essentielles pour l’Europe car elles constituent le socle de la crédibilité de l’action extérieure européenne. Privée d’armée continentale, dépourvue d’un appareil diplomatique mature, sans softpower unifié, l’Union européenne a pour principal instrument d’influence internationale sa force économique. Priver un Etat, qui plus est voisin, de l’accès aux marchés, aux produits et aux capitaux européens, c’est la seule façon d’exister pour l’Union, d’exister. L’angoisse d’un troc des sanctions tient au fait que la visite de Tsipras à Moscou rappelle à l’Europe qu’elle est loin de disposer de la panoplie complète des instruments de la puissance.

Une puissance continentale réduite à un levier d’action aussi difficile à manier que les sanctions, telle est l’Europe aujourd’hui. On comprend qu’elle soit prise de vertige face à une puissance très affaiblie comme la Russie mais qui dispose, elle, des attributs classiques de la puissance  : une armée aguerrie, des instruments de projection de ses forces, un rôle consacré dans les instances internationales, etc.. Dans le déplacement de Tsipras à Moscou, l’Europe se rend cruellement compte qu’elle voisine avec une puissance affaiblie mais rompue à)d’action internationale.

La crainte d’un troc souligne la conscience qu’ont les Européens de ne disposer que d’un arsenal très réduit des attributs de puissance. C’est l’immaturité de la puissance européenne qui est ici révélée.

La hantise de la paix séparée et les limites de la solidarité continentale

La deuxième crainte des Européens concerne les initiatives bilatérales de la diplomatie russe contre le multilatéralisme de l’Union. Par-dessus tout, les Européens redoutent la paix séparée. Plus encore qu’un front désuni, ils craignent, comme durant de nombreux conflits européens, que la Russie ne suive une voix séparée qui consacrerait la désunion du continent. Ainsi, la paix séparée conclue par les Bolcheviks en 1917 à Brest-Litovsk a-t-elle durablement fracturé le continent entre une Russie rouge se défaussant de ses engagements internationaux, des empires centraux soulagés d’un front oriental et des puissances occidentales à la fois agressées et trahies.

L’appréhension d’une « paix séparée » ou plus exactement d’un apaisement asymétrique entre Athènes et Moscou met également en jeu la solidarité même de l’Union. Celle-ci est bâtie sur l’idée que la solidarité européenne peut cohabiter avec d’autres alliances et d’autres loyautés (notamment à l’égard de la relation transatlantique) mais qu’elle demeure  plus étroite, plus profonde et plus importante que toutes les autres formes d’alliance.

Une « paix séparée russe » rappellerait à l’Europe le pouvoir dissolvant de son voisin russe. Une « paix séparée grecque » renverrait l’Europe aux  imperfections de l’intégration (ou : à l’intégration imparfaite) de ses marches orientales et méridionales. Elle poserait à nouveau la question de 1981 reconduite en 2002 : la Grèce est-elle véritablement européenne ?

Les grecs ont-ils aujourd’hui la tentation de la paix séparée ? Le paradigme de ce cavalier seul est donné par une pièce de théâtre… grecque. Dans Les Acharniens, le dramaturge athénien Aristophane  met en scène Dicéopolis, un citoyen athénien qui, lassé par les décennies de guerre entre sa propre cité et Sparte, décide de conclurela paix à titre privé. S’ensuit une situation cocasse : Dicéopolis jouit des bienfaits de la paix au moment même où ses concitoyens éprouvent les peines de la guerre. Un apaisement entre Moscou et Athènes, au moment même où les Européens tentent de maintenir la pression sur Moscou, plongerait l’Europe dans la perplexité : a-t-elle la volonté d’intégrer véritablement son flanc est et sud ? Réciproquement, la Grèce se sent-elle une communauté de destin avec la Belgique, le Portugal ou encore l’Estonie ?

La crainte de la paix séparée n’est que le revers de la conscience aiguë des imperfections de l’unification du continent.

Le cheval de Troie, fantôme coutumier d’une Europe qui doute de sa séduction

La visite d’Alexis Tsipras à Moscou réveille également la peur de l’ennemi intérieur qui complète si souvent la crainte de l’adversaire extérieur. Or l’Europe ne se sent pas armée pour contrer, en son propre sein, l’influence des puissances extérieures, qu’elles soient américaines, russes ou djihadistes. Ce qui s’exprime, dans les réactions à la connivence affichée entre Tsipras et Poutine, c’est le syndrome d’un continent qui doute de lui-même (de ses capacités à former une société unie) et de sa force d’attraction intérieure.

La France, l’Allemagne et leurs partenaires historiques redoutent que Moscou ne trouve, au sein même des Etats membres, des alliés qui seraient plus sensibles à leurs relations bilatérales avec la Russie qu’à leurs engagements multilatéraux avec l’Union européenne, comme Chypre, la Hongrie et la Grèce aujourd’hui. Ces trois Etats membres, en raison de leur propres faiblesses, à cause de leurs réticences vis-à-vis de l’Union européenne et en raison de leurs solidarités pré-communautaires, sont des sujets de préoccupations lancinants pour le cœur  de l’Europe. Non pas parce qu’ils seraient des « traitres » à la cause européenne en faveur de la Russie mais parce qu’ils sont les révélateurs des limites de la capacité fédératrice de l’Europe.

Ainsi la série d’accords entre Moscou et Nicosie du 25 février 2015 a suscité des interrogations. La conclusion d’un accord naval prévoyant l’octroi de facilités à la marine russe dans les ports de Chypre préoccupe les Européens. Les Chypriotes ont alors été accusés, comme les Grecs aujourd’hui, d’être tout à la fois ingrats envers leurs sauveurs financiers et déloyaux envers leurs partenaires d’Union politique. Mais ce qui est souligné ici, c’est l’incapacité de l’Europe à donner un avenir à ces pays politiquement périphériques ou économiquement marginalisés. La crainte d’un cheval de Troie grec renvoie l’Europe aux imperfections de sa puissance d’attraction.

En se rendant à Moscou, Alexis Tsipras a sans doute voulu montrer à l’Union qu’il était capable de poursuivre les intérêts nationaux grâce à une alliance de revers. Mais il a, peut-être inconsciemment, rappelé aux Européens leur propre incapacité à faire de l’Europe une communauté de destin.

Photographie : Sputnik – A TSIPRAS et V. Poutine à Moscou le 8 avril 2015.

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