Pierre SAUTREUIL : retour d’Ukraine

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23 juillet 2015
A l’occasion de la publication de son enquête dans le Donbass sur le trafic d’aide humanitaire en Ukraine et sur l’assassinat d’un chef de guerre local, « Batman », le reporter Pierre SAUTREUIL a répondu aux questions de Cyrille BRET.
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1°) Pierre Sautreuil, vous êtes journaliste, spécialiste de l’Ukraine et de l’espace post-soviétique. Vous venez de publier, dans Le Nouvel Observateur, une enquête sur l’assassinat d’un des chefs de guerre du Donbass intitulée « Qui a tué le commandant Batman? ». Pourquoi avoir choisi ce sujet de reportage ?
J’ai rencontré Alexandre Bednov (nom de guerre « Batman ») en novembre 2014 à Lougansk dans le cadre d’une enquête sur les luttes de clan parmi les séparatistes prorusses (parue dans L’Obs sous le titre « Les seigneurs de guerre de Lougansk »). Batman était en conflit avec Igor Plotnitski, « président » de la République populaire de Lougansk, pour des motifs politiques, mais aussi économiques : différente vision de ce que doit être la « Nouvelle Russie », réseaux différents à Moscou, velléités concurrentes sur le contrôle des ressources économiques du Donbass (charbon, essence, aide humanitaire, racket des commerces…). L’étude de cet antagonisme permettait d’explorer la « face cachée » des séparatistes, l’aspect économique hautement criminalisé du soulèvement prorusse.
Batman a été assassiné le 1er janvier 2015. Ce n’était pas le premier assassinat du genre. Avant lui, le chef cosaque « Prapor » avait perdu la vie à Antratsit dans des circonstances plus que douteuses en novembre 2014. Mais je ne m’expliquais pas la mort de Batman, qui avait publiquement annoncé sa fidélité à Plotnitski. D’autres commandants étaient plus critiques et demeuraient plus indépendants, tels Alexeï Mozgovoï (brigade Prizrak) ou le chef cosaque Pavel Dremov. Pourquoi tuer Batman et non l’un des deux autres ? Je sentais qu’il y avait quelque chose à creuser.
Dans les mois qui ont suivi, mes sources parmi les hommes de Batman ont confirmé cette intuition : Batman manoeuvrait en sous-main pour renverser Plotnitski, avec la complicité de Dremov et Mozgovoï. Leur stratégie n’était pas le coup d’Etat violent, mais la révélation des activités criminelles d’Igor Plotnitski. La plus flagrante d’entre elles est un trafic massif d’aide humanitaire russe acheminé dans la région par le ministère russe des Situations d’urgence.
2°) Les forces séparatistes sont souvent décrites, dans les médias occidentaux, comme un bloc unifié, répondant directement aux injonctions du pouvoir russe, très bien entraîné et bien équipé. Qu’en est-il réellement sur le terrain ?
L’instauration d’une verticale du pouvoir s’est faite de manière différente dans les deux Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk (DNR et LNR). À Donetsk le processus a été rapide. L’éviction à la fin de l’automne 2014 du commandant « Bezler » (qui tenait la ville de Gorlovka) est le dernier remous dans la région avant la centralisation du pouvoir dans les mains d’Alexandre Zakharchenko, l’homme du Kremlin à Donetsk. Aujourd’hui le turnover important dans les ministères de la DNR montre que des désaccords persistent, mais la compétition politique y est désormais « civilisée », et le leadership de Zakharchenko est incontesté. Entre autres paramètres, cela s’explique certainement par l’importante attention médiatique dont Donetsk fait l’objet.
En revanche, cette verticale du pouvoir a longtemps été absente dans la région de Lougansk. Le terme de « seigneur de guerre » s’applique parfaitement à ces commandants plus ou moins concurrents et indépendants les uns des autres qui géraient leurs localités d’une main de fer. Dans la ville d’Altchevsk, Alexeï Mozgovoï et ses hommes opéraient dans un arbitraire total, en refusant l’autorité de Lougansk. À Stakhanov, le cosaque Pavel Dremov est allé jusqu’à déclarer son indépendance, avec la création d’une « République populaire cosaque ». Un État dans l’État dans l’État ! Les exemples sont nombreux. Fait intéressant : chacun de ces seigneurs de guerre avait des réseaux et des « sponsors » différents à Moscou. Il semble que Batman, Mozgovoï et Plotnitski aient été soutenus entre autres par Igor Strelkov, le fameux chef militaire de Donetsk évincé en août 2014. Un moyen pour lui de reprendre le contrôle de la rébellion pro-russe ?
Cette situation a été brutalement stoppée par une série d’assassinats, de désarmements d’unités, d’exils forcés et d’accords secrets. Les assassinats de Batman le 1er janvier, puis de Mozgovoï le 23 mai, sont les éléments les plus flagrants de cette reprise en main et de la construction tardive d’une verticale du pouvoir autour du clan d’Igor Plotnitski dans la région de Lougansk. Dans cette entreprise, l’action des services secrets russes a joué un rôle crucial. L’assassinat de Batman aurait été supervisé par un colonel du contre-terrorisme russe.
3°) Quels enseignements géopolitiques tirez-vous de cette enquête de terrain? Quelles évolutions de l’espace post-soviétique voyez-vous à l’oeuvre aujourd’hui dans le Donbass ?
On assiste dans le Donbass à la répétition d’un schéma déjà vu auparavant en Transnistrie, en Ossétie du Sud et en Abkhazie. L’entretien par Moscou de conflits gelés dans son « étranger proche » permet de conserver un moyen de pression sur les gouvernements désireux de se rapprocher de l’UE ou de l’OTAN. Cette stratégie est un aveu de faiblesse de la Russie qui, par manque d’attractivité économique et culturelle, use de la coercition pour contraindre ses voisins à demeurer dans sa « sphère d’influence ». L’accouchement difficile de l’Union Eurasiatique montre combien la Russie échoue à proposer un modèle séduisant.
De manière plus large, la guerre hybride est amenée à devenir une problématique essentielle dans l’espace post-soviétique. L’OTAN se penche attentivement sur la question dans les pays baltes, où les minorités russophones semblent à première vue offrir un terreau fertile à l’apparition d’un nouveau foyer de déstabilisation « prorusse » (quand bien même les situations des russophones baltes et ukrainiens sont radicalement différentes).
Autre cas révélateur : le Kazakhstan a multiplié les exercices militaires en vue de contrer un éventuel séparatisme depuis l’annexion de la Crimée. L’isolement de la Russie et le sombre avenir économique du pays risquent de pousser le gouvernement russe à une politique étrangère toujours plus agressive, faute de modèle attractif. Ses voisins s’y préparent.
4°) Votre enquête s’est déroulée dans des conditions particulières. Votre façon d’exercer votre métier en sort-elle changée ?
J’ai subi des pressions de la part des séparatistes à Lougansk. De manière générale, on assiste à un raidissement des séparatistes vis à vis de la presse. À Donetsk, en juin, le journaliste russe Pavel Kanyguine, de Novaïa Gazeta, a été détenu plusieurs heures et passé à tabac par des soldats séparatistes avant d’être expulsé vers la Russie. Tous les reporters sur place font état de nouvelles difficultés.
Je suis un jeune journaliste, mes travaux dans le Donbass sont donc des expériences fondatrices pour moi. Ils me poussent à privilégier l’aspect enquête, plutôt que le reportage. Ce sont les antagonismes flagrants entre les séparatistes qui ont rendu cette enquête possible. De manière générale, ils m’ont poussé lors de mes séjours dans le Donbass à me concentrer sur Lougansk plutôt que sur Donetsk. La mise en coupe réglée de la région et le renforcement de la verticale du pouvoir va considérablement y compliquer la réalisation d’enquêtes. Mais je pense que les anciens « seigneurs de guerre » et leurs lieutenants aujourd’hui sur la touche ont encore beaucoup de choses à dire.
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Pierre Sautreuil étudie le journalisme à Sciences Po Paris. Depuis mai 2014, il se consacre au reportage dans les territoires séparatistes de l’est de l’Ukraine. Ses articles ont été publiés dans l’Obs, le Parisien, le JDD, et le Monde. Il s’est spécialisé dans l’étude des luttes internes chez les prorusses, en particulier dans la région de Lougansk. il est actuellement finaliste pour l’édition 2015 du prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, en catégorie « Jeune reporter ».

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