Arctique : après l’avancée russe, le réveil américain

Christina VENARD (@ChristinaVnrd) – 4 septembre 2015

Obama

John KERRY et Barack Obama à la GLACIER Conference le 31 août 2015

Le 31 août dernier, s’est tenue, à Anchorage, dans l’Etat de l’Alaska, la GLACIER (Global Leadership in the Arctic: Cooperation, Innovation, Engagement and Resilience) Conference. Cet évènement, auquel assistaient notamment les ministres des Affaires Etrangères des Etats riverains de l’Arctique (1), a été l’occasion d’affirmer, voire de réaffirmer, l’impérieuse nécessité d’une coopération inter-étatique accrue dans la région, particulièrement dans la perspective de la lutte contre le réchauffement climatique. Outre le fait qu’elle ait permis de prendre conscience de l’ampleur des conséquences des évolutions climatiques, notamment en Alaska, à quelques semaines de la COP21, cette conférence a également marqué le grand retour de Washington sur la scène arctique. Une initiative qui s’inscrit dans une stratégie visant à raffermir l’influence des Etats-Unis, qui assurent depuis avril dernier la présidence du Conseil de l’Arctique, au sein d’une région, source de multiples ambitions.


Un déplacement présidentiel symbolique

La visite de Barack Obama en Alaska, territoire vendu aux Etats-Unis par l’Empire russe en 1867, est une première dans l’histoire américaine. En effet, aucun des prédécesseurs du 44ème président des Etats-Unis, n’avait eu l’occasion, au cours de son mandat, de se rendre dans cette partie de l’Alaska située au sein du cercle Arctique (2).

Le caractère inédit de ce déplacement présidentiel, conjugué à une communication minutieusement élaborée, a, dès lors, contribué à l’affirmation du caractère symbolique de l’événement. Une configuration qui a notamment permis d’attirer l’attention de l’ensemble des acteurs clés en Arctique sur les enjeux relatifs du réchauffement climatique, la question environnementale s’imposant pour l’administration américaine comme primordiale dans l’appréhension de sa stratégie en Arctique.

L’affirmation d’un leadership régional en matière environnementale

Le climat, priorité de Washington dans le cadre de la présidence du Conseil de l’Arctique (3), s’impose comme un domaine sur la base duquel les Américains aspirent à renforcer la coopération inter-étatique. La GLACIER Conference illustre cette ambition d’établir un dialogue constructif entre les Etats riverains de l’Arctique et même au delà, avec la Chine. L’Arctique participant à la régulation du climat global sur Terre (4), l’enjeu environnemental est d’autant plus important qu’il concerne l’ensemble de la communauté internationale, notamment les Etats riverains qui, à l’heure actuelle, « se trouvent sur le même bateau », pour reprendre les propos de l’ambassadeur russe aux Etats-Unis, Sergueï Kislyak (5).

Cette situation alarmante (6) tend à favoriser le développement d’actions concertées au sein de l’Arctique, dynamique dont les Américains souhaitent tirer profit pour accroître leur légitimité en matière environnementale, d’une part, et s’assurer d’un soutien indéfectible de la majorité des Etats riverains, à l’instar du Canada, du Danemark ou encore de la Norvège, dans un contexte régional où la Russie tend à progressivement s’affirmer sur le plan offensif, d’autre part. Il convient, cependant, de souligner que la question du réchauffement climatique en Arctique se traduit, de manière paradoxale, par l’émergence de nouvelles perspectives, tant en matière d’extension territoriale (7) qu’en termes d’opportunités sur les plans économique et énergétique (8), perspectives qui pourraient avoir tendance à altérer la crédibilité du discours américain, en matière environnementale.

La volonté de mettre fin à une certaine passivité stratégique en Arctique

Face à la stratégie développée par Moscou en Arctique (9), les actions de Washington ont souvent pu paraître peu ambitieuses, en atteste un manque conséquent d’investissements et d’infrastructures dans la région. Pour dépasser cette posture passive, la présidence du Conseil de l’Arctique s’impose pour les Etats-Unis comme un moyen indéniable pour accroître leur influence et leur présence sur le terrain.

Dans une configuration où le gouvernement russe semble prendre l’avantage, en termes de stratégie offensive notamment, il apparaît capital pour les Américains d’asseoir leurs ambitions de manière plus affirmée, face à « un chantier qui ne peut attendre » (10), comme l’a affirmé le président américain lors d’un discours au cours de sa visite en Alaska. Un retour, sur le plan stratégique, qui s’est notamment traduit par la volonté d’une potentielle construction de nouveaux brise-glaces (11) dans la perspective d’une exploration de nouvelles routes commerciales. Dans le cadre du renforcement de leur influence en Arctique, les Etats-Unis ont également pour objectif d’intensifier leurs activités, notamment en matière d’exploration et d’exploitation de gisements sous-marins, en atteste l’autorisation de prospection délivrée en août dernier, par l’administration Obama, à la compagnie pétrolière Shell, en mer de Tchouktches (12). Une décision qui a provoqué l’ire des défenseurs de l’environnement et mis en exergue une certaine ambiguïté dans le cadre du plan d’action de l’administration américaine en Arctique (13).

En Arctique, l’avancée russe de l’été a avancé le réveil américain.

Références

(1) This conference brought together Foreign Ministers of Arctic nations and key non-Arctic states with scientists, policymakers and stakeholders from Alaska and the Arctic in Conference on Global Leadership in the Arctic: http://www.state.gov/e/oes/glacier/index.htm
(2) When Président Obama travels to Alaska on Monday, becoming the first president to venture above the Arctic Circle while in office, he hopes to focus attention on the effects of climate change on the Arctic in US Is Playing Catch-Up With Russia in Scramble for the Arctic, The New York Times, 29 août 2015: http://www.nytimes.com/2015/08/30/world/united-states-russia-arctic-exploration.html

(3) Les Etats-Unis entendent faire de la lutte contre le changement climatique l’une des leurs priorités à la tête du Conseil de l’Arctique in Le climat, priorité des Etats-Unis au Conseil de l’Arctique, Le Point, 23 avril 2015:http://www.lepoint.fr/environnement/le-climat-priorite-des-etats-unis-au-conseil-de-l-arctique-23-04-2015-1923630_1927.php

(4) Face à ces chercheurs d’or, des scientifiques, des défenseurs de l’environnement tirer la sonnette d’alarme: l’Arctique est une zone primordiale pour la planète. Elle joue un rôle de régulateur du climat global sur Terre in L’Arctique: un trésor blanc face à l’or noir, RFI, 31 août 2015: http://www.rfi.fr/ameriques/20150831-arctique-tresor-blanc-or-noir-petrole-environnement-fonte

(5) Ambassador Kislyak underlined that such an approach is essential for successful collaboration in the Arctic, where “we all are in the same boat” in Russian delegation took part in GLACIER Conference in Anchorage, Embassy of the Russian Federation in Washington DC: http://www.russianembassy.org/article/russian-delegation-took-part-in-glacier-conference-in-anchorage

(6) Après avoir atterri en Alaska, il a d’abord insisté sur les menaces qui pèsent sur l’Arctique qui a connu une hausse des températures deux fois plus rapide que celle enregistrée dans le reste du monde in Obama sur le changement climatique: “Nous n’avançons pas assez vite”, Libération, 1er septembre 2015: http://www.liberation.fr/monde/2015/09/01/obama-sur-le-changement-climatique-nous-n-avancons-pas-assez-vite_1373387

(7) Il (le réchauffement climatique) constitue une menace pour la planète, mais il crée aussi de nouveaux enjeux géopolitiques et pose des questions de partage de souveraineté dans certaines régions comme l’Arctique in Les Américains en retard dans la course à l’Arctique, Le Courrier International, 1er septembre 2015:http://www.courrierinternational.com/article/etats-unis-les-americains-en-retard-dans-la-course-larctique

(8) La fonte des glaces a provoqué un regain d’activité au-delà du cercle arctique, plusieurs nations lorgnant les importantes ressources de gaz et de pétrole que renferme le sous-sol du Grand Nord, dont le Canada, le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège, la Russie, la Suède et les Etats-Unis in Barack Obama veut asseoir les ambitions américaines en Arctique, Le Monde, 2 septembre 2015: http://www.lemonde.fr/international/article/2015/09/02/barack-obama-veut-asseoir-les-ambitions-americaines-en-arctique_4742994_3210.html

(9) De son côté, Moscou multiplie les mesures pour tenter d’étendre sa souveraineté dans la région, allant jusqu’à des provocations ouvertes, comme “l’intensification du nombre de patrouilles aériennes visant à tester les frontières des pays de l’OTAN, y compris dans la région de l’Arctique”, ou la fin des négociations dans le cadre du Conseil de l’Arctique, après l’annexion de la Crimée par Moscou en mars 2014 in Les Américains en retard dans la course à l’Arctique, Le Courrier International, 1er septembre 2015: http://www.courrierinternational.com/article/etats-unis-les-americains-en-retard-dans-la-course-larctique

(10) Selon le président Obama, ce chantier “ne peut pas attendre” car “l’Arctique va connaître un trafic plus important” et qu’il est “nécessaire d’être préparé” in Barack Obama veut asseoir les ambitions américaines en Arctique, Le Monde, 2 septembre 2015: http://www.lemonde.fr/international/article/2015/09/02/barack-obama-veut-asseoir-les-ambitions-americaines-en-arctique_4742994_3210.html

(11) A côté, la flotte vieillissante de trois vieux brise-glaces fait pâle figure du côté américain. Barack Obama a indiqué vouloir “accélérer la construction d’au moins un nouveau grand brise-glace” car “même si techniquement nous en avons trois, seuls deux sont opérationnels, dont un grand” in Barack Obama veut asseoir les ambitions américaines en Arctique, Le Monde, 2 septembre 2015: http://www.lemonde.fr/international/article/2015/09/02/barack-obama-veut-asseoir-les-ambitions-americaines-en-arctique_4742994_3210.html

(12) Bourde, provocation ou mauvaise coïncidence de dates? Le président américain vient d’autoriser Shell à forer dans la mer des Tchouktches, au nord de l’Alaska, et ce feu vert a provoqué la colère des associations de défense de l’environnement in Obama en Alaska, un voyage controversé, Libération, 31 août 2015: http://www.liberation.fr/terre/2015/08/31/obama-en-alaska-un-voyage-controverse_1372980

(13) Une malheureuse et contradictoire juxtaposition de paroles et d’actions in Obama est un hypocrite du climat, Slate, 1er septembre 2015: http://www.slate.fr/story/106287/obama-hypocrite-climat-voyage-alaska-prouve