Retour à la Guerre froide ? (BRET dans Atlantico)

Cyrille BRET – Florent PARMENTIER – Août 2015

Dans un entretien à Atlantico, Cyrille BRET et Florent PARMENTIER comparent la donne géopolitique actuelle aux différentes périodes de l’affrontement entre l’URSS et l’Ouest.

Retrouvez l’interview ici :Atlantico Guerre Froide Bret Parmentier

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Atlantico : D’où vient cette appréhension d’une nouvelle Guerre froide et de la reconstitution de deux blocs, est/ouest ? 

Florent Parmentier : La Guerre froide est historiquement associée à la période consécutive à la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’Europe a été divisée entre deux blocs, après avoir exercé une influence sur le monde extraordinaire encore quelques décennies plus tôt. Elle marque de ce fait le déclassement de l’Europe au niveau international, sa division, mais c’est également la période où l’opposition séculaire entre la France et l’Allemagne a été transformée et où les Européens ont mis en place un projet politique sans équivalent dans l’histoire, celui de l’intégration européenne.

Dans ce contexte, les Européens ont été convaincus, après 1989, de vivre une époque historique résolument nouvelle, permettant la réconciliation des Européens et l’exportation de leur système.

C’est ce que l’on peut appeler « l’optimisme institutionnel » des Européens, qui a abouti à la politique de l’élargissement, que j’oppose dans mon ouvrage Les chemins de l’Etat de droit au « pessimisme culturel », attitude critique qui doute de la profondeur des changements concernés.  Précisément, alors que l’intégration européenne se veut une oeuvre transformatrice réaliste par les institutions, elle ne peut que se retrouver ennuyée par l’attitude russe aujourd’hui. Plus exactement, le nœud du problème est le suivant : la Russie se plaint d’avoir perdu son influence sur une grande partie de l’Europe sans pour autant avoir été associée à son développement, tandis que de nombreux Européens pensent que l’on a été trop doux avec la Russie, qui s’est relevée et qui est aujourd’hui menaçante. En un mot, l’héritage de la Guerre froide pose problème, les incompréhensions demeurent et le logiciel d’intégration européenne est plus faible aujourd’hui que par le passé : l’hypothèse d’une sortie de la Grèce de la zone euro rappelle que la construction européenne est mortelle. Et le référendum britannique ne fait que renforcer la fragilité du projet européen.  Par conséquent, revenir à des grilles de lecture héritées de la Guerre froide et du passé, c’est se condamner à vivre sur un continent divisé, incapable de penser à l’avenir, mais aussi à fragiliser l’ensemble des Etats situés entre l’UE et la Russie. Certains de nos intérêts sont clairement divergents avec la Russie, mais nous avons également des intérêts convergents qu’il ne faut pas oublier. Nous ne sommes plus à une époque d’affrontements idéologiques, même si les incompréhensions sont aujourd’hui multiples entre les dirigeants russes et de nombreux dirigeants européens. Les Etats-Unis, la Russie et l’Europe ont-ils le même poids sur le plan international qu’au début des années 1990 ? Ont-ils la même influence aujourd’hui et le jeu d’alliances a-t-il évolué ?

Cyrille Bret : A l’évidence, la donne géopolitique a profondément changé entre la fin de l’URSS en 1991 et la période actuelle. D’une part, les Etats-Unis entamaient une longue décennie les menant à « l’hyperpuissance » thématisée par Hubert Védrine, c’est-à-dire en fait à la solitude de la puissance. Le problème des Etats-Unis étaient de gérer au mieux leur avance et leur supériorité multiples : en matière de forces armées, d’implantations géopolitiques, de technologies, de croissance économique, de projection financière et de monopole culturel. Actuellement, les Etats-Unis restent en tête sur tous ces plans. Mais ils sont activement concurrencés par la République Populaire de Chine, qui, à l’époque, entamait seulement son rattrapage sous la houlette de Deng Xiao Ping.

D’autre part, l’Europe était un nain géopolitique : encore divisée en son sein entre l’Est et l’Ouest elle hésitait même à se penser comme puissance et était tentée d’être une vaste Suisse. En 2015, même si elle se débat avec des difficultés internes,elle construit progressivement les instruments de son rayonnement ? Enfin, la Russie de 2015 n’a rien de commun avec l’URSS, même finissante : ses forces armées sont appuyées sur une tradition militaire mais elles n’ont ni les équipements, ni les implantations, ni les ressources logistiques nécessaires pour exercer une influence planétaire. La puissance russe est essentiellement négative (elle se manifeste par son pouvoir de blocage) et locale (elle est concentrée sur l’étranger proche). Les oripeaux de la puissance de l’URSS (siège permanent au CSNU, rhétorique nationaliste, etc.) ne doivent pas masquer son statut de puissance faible. Le monde de 1991 était presque monopolaire. Il est aujourd’hui multipolaire.

A : Dans quelle mesure l’ennemi commun que semble représenter Daech pourrait redessiner les alliances? L’ennemi de notre ennemi pourrait-il redevenir dans ce contexte un allié solide?

Cyrille Bret : C’est l’hypothèse des autorités russes : à la fin, les nations européennes et ses différentes composantes (américaines, européennes, russes) devraient prendre conscience que leurs principaux défis sont identiques. Souder la Russie et l’Europe autour de la lutte contre les extrémismes islamiques, comme Daech et anciennement Al Qaida, telle est la ligne du Kremlin et du Ministère russse des affaires internationales. Toutefois, plusieurs obstacles empêchent la conclusion d’une « union sacrée » entre Europe et Russie. D’une part, la question israélienne et la question sunnite sont structurellement sources de division entre Russes et Européens. Les Russes s’accommoderaient mal de la position pro-israélienne de plusieurs pays européens. Quant aux Européens, ils sont dans l’incapacité de se faire les avocats des puissances chiites dans la région Hezbollah et Iran). Les Russes et leurs partenaires européens ont les mêmes préoccupations au Moyen-Orient mais leurs intérêts sont divergents.

Dans la construction européenne même, faut-il renforcer le positionnement de l’OTAN et de la politique européenne contre le voisin de l’est ? Ou, comme le suggère Vladimir Poutine, se libérer de l’influence américaine en favorisant les échanges diplomatiques et économiques?

Florent Parmentier : La Russie est effectivement aujourd’hui au cœur des interrogations des Européens, des inquiétudes des uns, plus rarement des espoirs des autres. Nous assistons à un moment paradoxal. Pendant longtemps, le projet d’Europe-puissance, largement d’inspiration française, a été de réaliser une Europe indépendante des Etats-Unis, à même de peser sur les affaires du monde. En somme, l’Europe devait être un multiplicateur de puissance ; les divisions européennes lors de la guerre en Irak ont porté un rude coup à ce projet, noyé dans l’atlantisme des Etats issus des élargissements de 2004, 2007 et 2013.
Nous vivons actuellement une volonté, de la part de nombreux Centre-Européens, de voir l’Europe et les Etats-Unis s’unir pour repousser Vladimir Poutine ; une sorte de « néo-occidentalisme ». Or, cette volonté ne semble pas résister à l’épreuve des faits : il ne reste plus que deux armées crédibles en Europe, la française et la britannique. Les autres pays, y compris un ancien empire colonial comme les Pays-Bas, dépensent un montent ridiculement petit en matière de budget militaire. L’idée selon laquelle les Européens, confrontés à un Léviathan, se mettent à garantir eux-mêmes leur sécurité, n’est pas réaliste. D’où leur dépendance envers les Etats-Unis, qui souhaitaient se désengager du théâtre européen mais qui en réalité doivent rassurer les Baltes et les Polonais, les premiers craignant notamment d’être les prochains sur la liste après la Géorgie et l’Ukraine.  La confrontation avec la Russie rencontrera de nombreux adversaires internes : actuellement, pour de nombreux mouvements souverainistes européens, ou euro-hostiles, Vladimir Poutine est la figure du dirigeant fort que les Européens ont cessé d’être à l’heure de l’instantanéité médiatique. La visite de parlementaires français et italiens en Crimée le montre. Cependant, le fait de se débarrasser de l’influence américaine n’est pas à l’ordre du jour dans de nombreux pays ; l’énigme russe risque donc de poser encore beaucoup de questions aux dirigeants européens, qui cherchent la bonne attitude à adopter.

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