Quand la Russie trouve l’Arabie saoudite sur son chemin (BRET et PARMENTIER sur Atlantico)

Vladimir Poutine s’efforce depuis plusieurs années à redonner à la Russie sa place d’acteur majeur au Moyen-Orient, ce qui le conduit à s’opposer par procuration aux Etats-Unis et à l’Arabie saoudite en Syrie. Riyad dénonce « l’ingérence russe » en Syrie. Russie et Arabie saoudite sont en rivalité sur plusieurs terrains. Lire l’entretien sur le site d’Atlantico.

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Dernièrement l’entrée fracassante de l’Arabie saoudite sur le marché polonais a été perçue comme une véritable agression par les compagnies pétrolières russes.

Florent PARMENTIER — Il est vrai que le patron de Rosneft, Igor Setchin, a perçu très négativement l’offensive commerciale des concurrents saoudiens dans un marché géographiquement proche de la Russie comme la Pologne. Cette offensive inquiète Moscou dans la mesure où près de 60% des exportations pétrolières russes se font aujourd’hui à destination de l’Europe. Les Saoudiens s’adaptent ainsi à la nouvelle donne internationale. Pendant longtemps, les exportateurs saoudiens ont concentré leur attention sur les Etats-Unis et les pays asiatiques, et non sur les marchés européens ; si dans les années 1970 l’Arabie saoudite envoyait la moitié de son pétrole en Europe, cette destination ne représentait plus qu’à peine 6% de ses exportations en 2009. L’autosuffisance croissante des Etats-Unis contraint toutefois les Saoudiens à trouver de nouveaux débouchés. Russes comme Saoudiens ont maintenant intérêt à augmenter leur production afin de répondre à la demande de nombreux clients, et défendre ainsi leur part de marché. Pour autant, si la démarche commerciale de l’Arabie Saoudite paraître très agressive, elle ne met pas encore l’Arabie saoudite en danger. Ainsi, il ne faut pas perdre de vue le fait qu’elle dispose d’importantes réserves, équivalentes à près d’une année de PIB. Ce pays semble donc moins affecté par la baisse du baril de pétrole que d’autres fournisseurs : la période des surplus fiscaux est peut-être terminée, les dépenses publiques vont ralentir, mais l’Arabie saoudite peut encore se permettre ce luxe.
Dans le même temps, la concurrence sur les marchés du pétrole est mondiale et ne concerne pas seulement les marchés européens : la Russie vient ainsi de passer devant l’Arabie saoudite sur le marché chinois, et si l’Europe représente aujourd’hui les trois cinquièmes des exportations pétrolières russes, ce pourcentage a sensiblement baissé depuis 2000. Les intérêts commerciaux divergent clairement et vont amener à des reconfigurations commerciales qui devraient être au bénéfice des pays consommateurs.

Assistons-nous à la déclaration d’une guerre pétrolière de l’Arabie saoudite contre la Russie ?

Michaël BRET — Depuis cinq ans que les États-Unis ont réduit leurs importations de pétrole, on peut dire que c’est contre tous les producteurs de brut que l’Arabie saoudite mène une guerre d’usure, ne ménageant que ses alliés de l’OPEP, et encore. Et même si la Russie a tendance à attribuer à l’alliance entre Ryad et Washington la baisse drastique des prix des hydrocarbures de ces dernières années, la stratégie saoudienne vise d’abord à réduire ou même annihiler les marges des producteurs de pétrole de schiste américains. Ceci dit, le brut saoudien est en concurrence plus directe encore avec le pétrole russe, car les deux sont des pétroles lourds et à haute teneur en soufre, contrairement au pétrole léger et moins corrosif des champs pétrolifères du Texas et du Dakota. Ce qui rend la bataille longue et pleine de rebondissements comme celui auquel on assiste en Pologne, c’est qu’il s’agit d’une guerre de tranchée où tous les coups sont bons à prendre, car le marché du pétrole n’est pas structuré par des contrats de long terme comme peut l’être le gaz dont les livraisons sont prévues pour 20 ou 30 ans, pour plus de la moitié des livraisons internationales. Le seul moyen de s’assurer une certaine fidélité des clients est lorsque les livraisons peuvent être rapides ou que leurs équipements, par exemple de raffinage, correspondent à votre type de livraison. Et en Europe, les raffineurs, historiquement fournis à plus de 50 % par des livraisons de brut russe, sont habitués au brut lourd et parfois corrosif de celles-ci, donc adaptés également au brut saoudien. Au moment où l’Europe entière cherche à réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, la poussée saoudienne peut être vue comme un moyen de préempter l’arrivée du brut iranien, beaucoup plus léger, en 2016 ou même après.
Également, en livrant plusieurs tankers en Pologne et en s’assurant de facilités de stockage à Gdansk, l’Arabie saoudite met un pied dans le pré carré russe en s’offre la possibilité de répondre très rapidement à des demandes d’autres clients d’Europe centrale ou occidentale, particulièrement l’Allemagne, en concurrençant les livraisons russes par oléoduc. C’est aussi pour s’acheter cette position concurrentielle que l’Arabie a livré son brut en Pologne à prix discount. La Russie n’est pas en reste dans cette bataille, puisqu’elle concurrence l’Arabie saoudite en Asie où celle-ci s’était taillée la part du lion. À nouveau, les stratégies commerciales y sont dépendantes des contraintes techniques des acteurs locaux. En Chine se sont développés depuis peu des raffineries de petite taille qui ont obtenu de Pékin de pouvoir s’approvisionner librement sur les marchés en temps réels, en dehors des livraisons à terme contractées par l’État. La Russie a mis à profit ses capacités d’export très réactives constituées de petits tankers au départ de ses terminaux sibériens sur le Pacifique, alimentés par oléoducs. Et les saoudiens ont été détrônés de leur place de premier fournisseur de la Chine. L’enjeu est majeur puisque malgré son ralentissement si commenté la demande chinoise devrait tirer à elle seule un quart de la croissance mondiale de consommation de brut en 2016. L’Arabie saoudite est entrée dans le territoire russe en Pologne, la Russie a marqué des points en Chine, mais ces victoires sont fragiles et la saga n’est pas prête d’être terminée.

Dans quelle mesure cette rivalité pétrolière entre la Russie et l’Arabie saoudite se manifeste-t-elle dans l’action de ces deux pays en Syrie ?

Florent PARMENTIER — La question posée est celle du primat du politique ou de l’économique : en d’autres termes, la guerre des ressources est-elle structurante ou contingente de la crise syrienne actuelle ?
On peut avancer que la Russie est intervenue en Syrie pour plusieurs raisons qui ne sont pas directement liées au pétrole ; la volonté de sortir de l’affaire ukrainienne, de reprendre pied au Moyen Orient en défendant un allié de longue date, ainsi des raisons internes également (lutte contre le djihadisme) expliquent plus largement la position russe. Quant aux Saoudiens, ils mettent en garde la Russie contre les conséquences d’une intervention dans un pays où la guerre civile sévit depuis quatre ans et demi… Et ce alors que l’Arabie Saoudite forme avec le Qatar et la Turquie un axe de pays favorables à l’opposition de Bachar Al-Assad.
Néanmoins, on peut remarquer que la concomitance de l’intervention russe en Syrie et de l’offensive commerciale saoudienne en Pologne n’est sans doute pas fortuite. Il faut le souligner tout en rappelant que le marché international du pétrole est également traversé par d’autres forces, notamment liées à l’évolution de la demande mondiale. La rivalité pétrolière russo-saoudienne existe, elle oppose deux grands producteurs mondiaux, elle influence les décideurs politiques, mais ne détermine pas pour autant leurs actions. Les deux superpuissances énergétiques n’ont pas le même poids sur la scène internationale : la Russie s’affirme comme une puissance qui compte en étant capable de montrer ses muscles, l’Arabie saoudite reste une puissance régionale par sa puissance économique.

Quelles sont les autres manifestations de cette rivalité entre la Russie et l’Arabie saoudite ?

Michaël BRET — Les tensions géopolitiques entre la Fédération de Russie et l’Arabie Saoudite sont structurelles et historiques. Tout d’abord, depuis le pacte du Quincy qui a scellé l’alliance entre les Etats-Unis de Roosevelt et la dynastie des Saouds en Arabie, l’URSS puis la Fédération de Russie ont été placée par l’axe Washington-Ryad en position d’outsider. Ainsi, l’URSS puis la Russie ont été amenées à développer un réseau de contre-alliance face à l’alliance occidentale dominante dans la région ainsi qu’à la puissante solidarité américano-israélienne : avec l’Egypte et la Syrie baasiste dans les années 1950 et avec la République islamique d’Iran à partir de 1979 ainsi qu’avec les pays en recherche d’alternative stratégique comme le Yémen.
La Russie reprend aujourd’hui, en Syrie et dans toute la région, l’héritage des alliances anti-américaines. Elle tente de préserver les débouchés de son complexe militaro-industriel en Syrie et en Iran comme l’a montré la tenue du grand salon aéronautique russe, le MAKS, à la fin août 2015. En effet, ce salon a été ponctué par les annonces concernant les projets de coopération militaire entre la République islamique d’Iran et la Fédération de Russie. L’essentiel est pour Moscou de proposer une source d’armement alternative aux industries européennes et américaines.
La Russie ajoute une dimension confessionnelle importante à son engagement dans la région et dans sa stratégie vis-à-vis de l’Arabie saoudite : en insistant sur la nécessité de lutter contre le fanatisme sunnite de l’Etat islamique de Al-Nosra en Syrie mais également contre les frères musulmans en Egypte, elle alimente la fracture entre puissances sunnites, au premier rang desquelles l’Arabie saoudite, et les alliés de l’axe chiite au Liban, en Syrie, en Irak et en Iran.

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