La France peut-elle compter sur l’Europe en Syrie ? (BRET et DROUIN sur Atlantico)

 

Alors l’Union européenne vient d’affirmer sa solidarité avec la France, plusieurs questions s’élèvent : en quoi les partenaires européens de la France pourront-elles soutenir ses opérations militaires en Syrie ? Comment les forces en présence dans la région pourront-elles coopérer au sein d’une unique coalition internationale ? La France réussira-t-elle à cimenter un front uni contre Daech alors que les divisions sont multiples sur place ? Sur ces points, Cyrille BRET et Rémi DROUIN répondent aux questions d’Atlantico.fr. Retrouvez l’entretien ici : http://goo.gl/jUU7Ih

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  1. La France a reçu un soutien unanime de la part des pays membres de l’Union européenne après l’utilisation de l’article 42-7 du Traité de l’Union européenne obligeant de porter assistance à un Etat sur le modèle de l’article 5 du traité de l’OTAN. Sur lesquels de ses partenaires européens la France peut elle vraiment compter ? Malgré leur devoir d’engagement lesquels semblent se défausser ?

Cyrille BRET : l’activation des mécanismes juridiques de solidarité européenne est essentielle d’un point de vue symbolique et politique. D’un point de vue symbolique, les Etats-membres et l’Union européenne démontrent non seulement leur sympathie mais également leur détermination à soutenir les pays touchés par le terrorisme. Ils l’ont fait en 2001 pour les Etats-Unis, en 2004 pour l’Espagne touchée par les attentats à la gare d’Atocha. Ils l’ont également fait pour le Royaume-Uni en 2005 pour les attentats de Londres. L’entrée en vigueur du Traité de l’Union européenne permet de donner corps à la solidarité européenne en matière de sécurité – ce qui est un projet historique depuis la fondation de l’Union de l’Europe Occidentale (UEO) en 1954 de la plupart des Etats-membres. Il y a une place pour la sécurité européenne en dehors de l’OTAN.

Les partenaires européens sur lesquels la France peut s’appuyer d’un point de vue opérationnel sont bien connus : seuls le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne et l’Italie ont de réelle capacités militaires d’intervention et de projection dans les trois dimensions (air, mer, terre) et des troupes entraînées. Les autres Etats (Danemark, Suède et Espagne) pourront envoyer des contingents de témoignage ou des aides logistiques. Mais l’Europe de la défense est très limitée.

Quant aux retraits, ils sont prévisible de la part de plusieurs partenaires : les Etats de l’Europe orientale ne peuvent envisager favorablement un rapprochement entre la France et la Russie. Quant au Royaume-Uni, son appareil militaire est fortement contraint. Enfin, l’Allemagne soumet ses interventions étrangères à tant de conditions et de procédures qu’elle ne peut sans doute pas compter par les alliés opérationnels de la France en Syrie.

Le rapprochement avec la Russie n’est pas un hasard : il montre qu’en matière de défense, la France est très seule en Europe.

 

  1. La France intervient déjà sur plusieurs fronts en Afrique (Centre Afrique, Mali), bombarde l’Etat islamique en Irak et en Syrie et doit également se protéger sur son propre territoire. Qui pourrait soulager la France au Mali et en Centre Afrique pour qu’elle puisse redéployer davantage de forces côté syrien ?

Cyrille BRET : l’appareil militaire français est soumis à de multiples contraintes : budgétaires et organisationnelles à l’intérieur, stratégique et sécuritaire à l’extérieur. La France a choisi, lors de la dernière loi de programmation militaire (LPM) de réduire l’effort de défense. Le Président de la République a annoncé la suspension des réductions de dépenses militaires hier. Mais les recrutements et les programmes d’équipement sont longs à mettre en place.

Pour dégager des capacités supplémentaires d’intervention, il sera nécessaire de redéployer des moyens depuis l’Afrique vers le Moyen-Orient. Notamment depuis le Sahel.

 

  1. En Syrie, quelle pourra être la nature de l’aide des Etats européens portant assistance à la France ?

Rémi DROUIN : si les Etats européens ne souhaitent pas engager leurs forces armées (pour le moment aériennes et navales) au-dessus de la Syrie et de l’Iraq, ils sont en revanche en mesure de soutenir les communautés de renseignements de la France et du Royaume-Uni, en coordonnant les efforts de traque sur la toile et dans le ‘cyber-espace’. Ceci peut paraître à priori anecdotique, par rapport au coût d’une mission de bombardement, cependant, l’efficacité de l’action de la coalition dépendra de la précision des renseignements glanés sur la toile Internet et sur le terrain. D’autre part, dans un plus long-terme, le démantèlement de filières terroristes souvent très liées au milieu criminel et de la drogue ne peut se faire qu’a l’échelon supranational, tout comme une réflexion approfondie sur les moyens de réfuter les doctrines violentes exploitées par ces organisations. Enfin, la communauté européenne possède de nombreux alliés et relais au Moyen-Orient. Si nous voulons anéantir Daesh, il faudra convaincre ces pays de lutter sur les scènes nationales contre le fléau que représente cette perversion de la religion.

 

  1. Dans le cadre de la coalition qui agit en ce moment en Irak et en Syrie, à quelles conditions la collaboration entre la France et les Etats Unis peut elle réellement fonctionner ? Sur quels sujets faudra t il s’entendre ?

Rémi DROUIN : La France et les Etats-Unis font partie de l’OTAN – une certaine interopérabilité existe donc entre deux forces armées qui ont appris à manœuvrer ensemble. Il me semble que les différences concerneront plutôt les objectifs et la manière de les atteindre – en clair, sommes nous capables et souhaitons nous envoyer des soldats sur le champ de bataille (à part les forces de reconnaissance et de renseignement déjà déployées) si nos alliés le demandent – les fameuses « boots on the ground » ? D’autre part quelle relation entretenir avec les forces syriennes qui seront aussi engagées dans le combat. Enfin, ce conflit a exacerbé les forces déjà présentes en Syrie – Druzes, Kurdes, Sunnites, minorités, Hezbollah etc – il ne faut pas oublier que les Etats-Unis, bien qu’investis pendant le temps de George Bush fils d’une ‘divine mission’, auront à cœur de protéger même militairement leurs intérêts, leurs réseaux, leurs contacts en Syrie. Il serait souhaitable que la France fasse entendre sa voix sur chaque décision tactique afin de ne pas simplement suivre aveuglément une stratégie américaine imposée.

 

  1. Le discours de François Hollande devant le Congrès a laissé entendre un rapprochement avec la Russie pour s’attaquer à l’Etat islamique. A quelles conditions cette collaboration pourra t elle être fructueuse ? Des compromis seront-ils nécessaires ?

Cyrille BRET : la coopération militaire avec la Russie doit s’enraciner dans une définition commune des menaces, des cibles et des objectifs. Cela semble le cas aujourd’hui. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer les différences d’appréciation entre Paris et Moscou/

Toutefois, cette réconciliation franco-russe risque de trouver rapidement ses limites : les deux pays n’ont ni la même compréhension des enjeux syriens ni les mêmes intérêts structurels dans la région ni les mêmes objectifs stratégiques.

En Syrie, une fois Daech militairement vaincu, les questions sur lesquelles Moscou et Paris ne parviennent pas à s’accorder réapparaitront rapidement. Pour Paris, la crise syrienne découle d’une guerre civile résultant des révolutions du printemps arabes qu’un changement de régime et une transition démocratique pourront seuls résoudre. Le terrorisme est le produit dérivé de la tyrannie et de l’obscurantisme. Pour Moscou, la crise syrienne résulte d’une insurrection orchestrée par les puissances sunnites via des mouvements djihadistes devenus incontrôlables. Ce qui est en jeu, c’est la protection des implantations militaires russes dans la région et l’expansion de la puissance iranienne : en conséquence, seul le maintien d’un pouvoir alaouite pro-russe et pro-chiite est acceptable pour Moscou. La France et la Russie n’ont ni la même lecture ni les mêmes objectifs pour la crise syrienne. De plus, la coordination des forces françaises avec les forces russes sera nécessairement limitée par la non interopérabilité des standards militaires, la Russie n’adhérant pas aux standards OTANiens.

Dans la région, les réseaux d’alliance de la France et de la Russie sont non seulement différents mais également en rivalité armée : la Russie veut profiter de la résurgence de l’Iran et de la constitution d’un axe chiite (en Syrie, au Liban, au Yémen, dans le nord-est de l’Arabie saoudite) pour contrecarrer ses adversaires géopolitiques sunnites (Arabie saoudite, monarchies du Golfe, EAU, Turquie). La France, elle, entend bâtir un réseau d’alliances sunnites cimentées, par-delà leurs dissensions, par la peur de la République islamique d’Iran. Il en va de ses approvisionnements en gaz, en pétrole, en financements, ainsi que de ses débouchés commerciaux et culturels.

Hors du Moyen-Orient le partenariat stratégique franco-russe trouvera ses limites dès que la crise ukrainienne connaîtra un nouveau rebondissement : Moscou a intérêt à installer un « conflit gelé » dans le Donbass afin d’affaiblir durablement le gouvernement ukrainien et empêcher une extension de l’OTAN et de l’UE à ses frontières ; en revanche, Paris et Berlin tiennent à bout de bras tout à la fois le gouvernement de Kiev et le partenariat oriental. Il en va de la cohésion avec la Pologne et les Etats baltes. En cas de nouvelle crise orientale, l’axe Paris-Moscou sera rapidement éclipsé par le Triangle de Weimar (Paris-Berlin-Varsovie).

 

La France peut elle trouver dans les Etats du Golfe des alliés suffisamment fiables pour lutter contre le terrorisme ?

Rémi DROUIN : s’il est vrai que le salafisme dont est issu le mouvement de Daesh comme d’autres mouvements avant lui est présent dans les sociétés du Golfe, il serait faux de croire que des pays comme l’Arabie Saoudite soutiennent ces réseaux : les autorités saoudiennes ont eu affaire au djihad sur leur territoire, par exemple en 2009 lorsque le ministre de l’intérieur fut victime d’une tentative d’assassinat par un kamikaze. Les autorités saoudiennes ont compris le danger que représente ce fanatisme, et, même si leur doctrine wahhabite est source d’inspiration puritaine pour ces mouvements, ils combattent et traquent les soutiens parmi la population civile. Etant donné l’image très négative des sociétés du Golfe car historiquement liées à certains courants djihadistes (ex : en Afghanistan), celles-ci auront à cœur de regagner des points dans l’opinion publique internationale et européenne, du moins d’un point de vue des autorités nationales. Par conséquent, ces pays du Golfe lutteront (et luttent déjà) – seule la menace d’une avancée des intérêts chiites dans la région pourrait freiner leur ardeur, mais la pression internationale sera suffisante pour forcer la coopération.

 

  1. Dans l’éventualité où une véritable coalition Etats Unis, Russie Europe se mette en place, de concert avec un certain nombre de puissances régionales, comment les rôles se répartiraient ils ? (Quel leadership, qui apporte la logistique, qui va sur le terrain)

Cyrille BRET : c’est tout l’enjeu des prochaines semaines. La France et les Etats-Unis apporteront leur force de frappe aérienne ainsi que leur moyens de renseignement militaires (drones et satellite). Les Russes contribuent déjà, en lien avec l’Iran, aux opérations au sol et à l’aviation de l’armée de terre (hélicoptères). Reste la question des monarchie du Golfe : seront-elles de simples financeurs ou engageront-elles leurs nouveaux équipements militaires ? Il est peut probables que l’Iran pourrait accepter une telle implication directe dans son arrière-cour. Quand aux forces armées kurdes, elles fourniront des troupes au sol dans l’est et le nord des théâtres d’opération.

 

[1] Sciences Po Paris, Eurasia Prospective.

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