Métamorphoses du djihadisme : du 11 septembre au 13 novembre (BRET et DROUIN)

Al-Qaida et Daech sont désormais le double nom de la terreur internationale. Toutefois, des années 2000 aux années 2010, et de l’organisation de Ben Laden à celle de Al-Bagdadi, le djihadisme sunnite a pris trois tournants majeurs, qui requièrent une évolution des catégories conceptuelle sur le terrorisme : l’étatisation, la militarisation et l’enracinement identitaire. Entre Al-Qaida et Daech, les différences quantitatives débouchent sur des différences qualitatives car Daech reprend et transformer le sinistre héritage de son organisation mère.

Les mettre en évidence est aujourd’hui indispensable. Il en va de la compréhension et de l’évaluation de la menace ; il en va aussi de l’aggiornamento de la lutte anti-terroriste et donc de l’efficacité de la réponse à Daech ; il en va plus largement du sursaut des Lumières face à l’obscurantisme : la violence extrême ne suscite la terreur durable que si la raison laisse la stupeur s’installer.

Du fanatisme sans frontières à l’étatisation du djihadisme

Inscrite dans le mouvement des années 1990, Al-Qaida a globalisé le terrorisme : à partir de ses bases en Afghanistan et au Pakistan, il a frappé partout. En Afrique subsaharienne (au Kenya et en Tanzanie en 1998), en Europe (en 2004 à la gare d’Atocha en Espagne et en 2005 Londres, aux Etats-Unis avec le 11 septembre), au Moyen-Orient à de multiples reprises (en Arabie Saoudite et en Irak), au Maghreb et dans le Sahel (Mali, Algérie). L’organisation a mondialisé ses financements, ses recrutements, ses canaux de propagande, etc. et a développé un réseau souple mais distendu de franchises à travers le monde, AQMI dans le Sahel ou encore dans le Caucase. La stratégie de la terreur résultait de l’omniprésence potentielle de cette internationale djihadiste.

Daech a repris cette stratégie globale mais l’a territorialisée : tirant les leçons des guerres d’Afghanistan et d’Irak ainsi que des réactions des pouvoirs publics, il s’est étatisé, comme l’indique son acronyme. Daech ambitionne de créer un califat territorialisé dans la Grande Syrie. Il se donne tous les attributs de la souveraineté étatique : système fiscal, services sociaux, infrastructures médicales, appareil gouvernemental, monnaie, etc. Différence significative : Al-Qaida se finance à 90% grâce à des contributions internationales clandestines alors que Daech s’autofinance grâce aux taxes prélevées sur les populations, aux trafics d’hydrocarbures, d’êtres humains, d’armes ou encore d’antiquités.

Le djihadisme sunnite des années 2010 passe du messianisme sans frontières et sans terre d’Al-Qaida à l’étatisation d’institutions exportatrices mondiales de terreur. L’établissement de franchises pour Daech sera le signe de sa défaite en Syrie et sans doute sa prochaine étape.

S’il est indispensable de ne pas élever Daech à la dignité d’un Etat ennemi, il doit toutefois être combattu dans son projet d’institutionnalisation de la terreur. En effet, le seul fait qu’un Etat islamiste tel que Daech ait pu exister, aussi éphémère soit il, est une évolution dangereuse et source d’inspiration pour d’autres groupes semblables.

De la terreur de masse à la militarisation du terrorisme

Al-Qaida a consacré le terrorisme de masse ou « hyperterrorisme » selon l’expression de François Heisbourg : la production de la terreur résulte presque plus du nombre de victimes (2977 victimes le 11 septembre, 191 à Atocha par exemple) que de la portée politique et symboliques des cibles. Le choix de ses modes d’action reflète cette tactique : détournements d’avion, explosifs, armes de destruction massives, etc. Comme le pointe Michael Walzer dans son appendice de 2004 à Guerres justes et injustes, Le recours à la violence indiscriminée est privilégié et systématisé.

Daech reprend à son compte le choix du massacre (224 morts dans le Sinaï, 43 à Beyrouth, 130 à Paris pour le dernier mois). Mais il militarise au maximum son action : usage d’armes de guerre, adoption d’uniformes, montage de réseaux locaux présentés comme un service clandestin d’action extérieure (une cinquième colonne), coordination minutée des attaques, la correspondance entre opérations en Syrie et opérations à l’étranger.

Par tous ces moyens, Daech cherche à installer un unique champ de bataille mondial de la Syrie à Paris et de Beyrouth à Moscou. Il veut ainsi à effacer la distinction entre guerre et paix, entre combattants et civils. Il militarise son action pour militariser les populations civiles malgré elles. Il cherche l’état de guerre comme instrument de légitimation.

Avec Daech, les terroristes ne sont plus seulement des apôtres sanguinaires d’Al-Qaida, ils cherchent à se donner l’apparence de fonctionnaires de la terreur. Là encore, Daech doit être frappé aussi dans sa prétention à être une force armée : il convient de la réduire à une organisation criminelle usurpant la souveraineté.

Du messianisme millénariste à l’enracinement identitaire

Le messianisme armé d’Al-Qaida se situe au confluent de plusieurs mouvements théologiques et militants : le wahhabisme, le salafisme, etc. Il s’inscrit dans la globalisation car il s’attribue une vocation d’exportation universelle de l’islam par les armes. Ce qui est visé, c’est l’instauration d’une oumma universelle, communauté des croyants dominant le monde. Al-Qaida, c’est la revanche générale de l’islam sunnite humilié par l’Occident et trahi par ses princes du Golfe qui l’ont dévoyé en retour à l’âge de l’incroyance. Le champ de bataille est l’intégralité de l’univers.

Daech a, lui, des racines plus circonscrites, mais peut-être plus fortes : il prend sa source dans la crise irakienne et dans la lutte entre chiisme et sunnisme. Le destin de Daech est lié au Moyen-Orient contemporain. C’est un terrorisme qui vise les chiites autant que l’occident car il a partie liée avec une revanche contre les chiites.

Cela se reflète dans sa production idéologique : alors que Al-Qaida avait une ambition théologique forte, Daech, faute de compétences, se contente d’un message religieux résolument pauvre. Il axe toute sa communication sur de l’agit-prop de masse : les candidats au jihad se voient promettre femmes, biens matériels et soldes de soldat. Daech calibre ses messages pour des populations peu éduquées, en les adaptant aux contextes linguistiques et culturels des candidats à la guerre : Caucase, Europe occidentale, Afpak, etc.

En passant d’Al-Qaida à Daech, le terrorisme sunnite change de centre de gravité : ce n’est plus le combat de l’islam contre la perversion idéologique (capitalisme, communisme, franc-maçonnerie) tel que décrit par Sayyid Qutb dans son livre phare Bornes sur le chemin, mais plutôt celui des sunnites opprimés du Moyen-Orient contre l’Occident, l’Iran et la Russie. Daech se présente ainsi comme le dépositaire d’une histoire, celle du Levant, et d’une identité, celle des Arabes sunnites des premiers temps.

C’est donc aussi sur ces terrains qu’il convient de contrer Daech : en soulignant sa pauvreté religieuse, l’inanité de sa dimension historique et l’absurdité de son combat politique.

Etatisation, militarisation, revendication identitaire régionale : voilà les trois caractéristiques que reviendique Daech pour se distinguer d’Al-Qaida et s’affirmer contre elle. Daeche reprend et dépasse le terrorisme globalisé des années 2000 pour le faire basculer dans les conflits des années 2010.

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