Trois questions sur la situation en Moldavie (PARMENTIER)

Coincée entre la Roumanie et l’Ukraine, flanquée d’un territoire séparatiste à l’Est, la Moldavie a été après sa « révolution Twitter » d’avril 2009 un « élève modèle » du Partenariat oriental. La démission du Premier Ministre Vlad Filat en 2013, puis la crise du « milliard perdu » (en dollars, soit 15% du PIB) en 2014 ont précédé une année 2015 où la Moldavie n’a pas été en mesure de trouver un Premier Ministre capable de gouverner dans la durée. Que peut-on dire des événements en cours ?

Les chemins de l'Etat de droit
EAP : Florent PARMENTIER, vous êtes spécialiste de la Moldavie et vous avez publié un livre en septembre 2014 (Les Chemins de l’Etat de droit, Presses de Sciences Po), permettant d’analyser le type de mobilisation politique que nous observons. Quelles sont les forces en présence dans les événements actuels dans ce pays ?
Depuis plusieurs mois, un mouvement social a émergé à Chisinau, la capitale moldave, en faveur d’un changement des règles du jeu politique : passer d’un régime oligarchique à un Etat de droit ; en d’autres termes, « vivre dans un pays normal », une revendication de longue date des manifestants. Mettre fin à la dépossession démocratique et économique du pays. Comme d’autres pays de la région, la Moldavie fait figure d’ « Etat capturé », où la corruption règne ; l’opinion oscille entre le défaitisme, dans un pays marqué par une émigration massive, la résignation qui entretient le système et la révolte spontanée qui tente de renverser la table.

Dans ce contexte, le mercredi 20 janvier 2016, des manifestants se sont introduits dans le Parlement moldave, peu de temps après la nomination d’un nouveau Premier Ministre, Pavel Filip. On reproche à celui-ci d’être un très proche du principal oligarque moldave, Vlad Plahotniuc, milliardaire dont l’empire s’étend dans plusieurs domaines – notamment le pétrole, la banque, les médias ou l’immobilier. Les conditions de son élection, en catimini et sur des bases politiques peu fiables, ont convaincu les manifestants de laisser éclater leur agacement.

EAP : les événements en cours en Moldavie sont-ils une nouvelle révolution de couleur? Un nouvel EuroMaidan?

Le terme de « révolution de couleur » avait permis de décrire une série de soulèvements populaires contre des régimes autoritaires, ou plutôt semi-autoritaires, à l’occasion d’élections considérées comme frauduleuse, et qui ont offert à des élites auto-désignées comme démocrates l’occasion de conquérir le pouvoir. La révolution des Roses en Géorgie (2003), la révolution orange en Ukraine (2004), la révolution des tulipes au Kirghizistan (2005) ou la révolution Twitter en Moldavie (2009). A chaque fois, la dénonciation de fraudes électorales avait servi de catalyseur du mécontentement populaire.
Par contraste, le mouvement Euromaïdan de 2013-2014 n’a pas eu d’élections pour catalyseur, mais le renoncement de Viktor Ianoukovitch à signer l’Accord d’association entre l’UE et l’Ukraine, à quelques jours du Sommet de Vilnius. C’est également le seul mouvement de ce type – si l’on met de côté la fin de l’URSS – à avoir débouché sur un conflit. L’une des caractéristiques d’Euromaïdan résidait aussi dans la forte répression des autorités à l’égard des manifestants : il y a eu environ une trentaine de blessés recensés lors du mercredi 20 janvier, mais le niveau de violence n’est pas celui des pics de tension de l’Euromaïdan.

 

Dans tous les cas, il faut distinguer la révolution comme moment – de rupture – et comme mouvement – de transformation de la société. La seconde ne suit pas nécessairement la première ; et pour le moment, le mouvement moldave n’a pas accouché de nouvelles élections anticipées. Pour comparer, il faut ramener ces manifestations à ce qu’elles sont : un mouvement social sur fond d’exaspération contre un système en place, avec des conséquences politiques et des ramifications internationales, plutôt que comme la création de démocraties instantanées.

 

EAP : Quelles seront les conséquences à court et moyen termes pour les relations entre la Moldavie et l’Union européenne? Pour les relations entre la Moldavie et la Russie?

 

L’une des caractéristiques du mouvement présent en Moldavie est la nature composite des manifestants : tant les partis pro-russes, catalogués à gauche dans le système moldave, que les mouvements d’unification avec la Roumanie, étiquetés à droite, voire à l’extrême-droite, en passant par les mouvements citoyens, se retrouvent sur la place.

Cela signifie que le mouvement social précède l’allégeance géopolitique : on manifeste avant tout parce qu’on est le plus souvent pro-moldave – avant d’être pro-UE, pro-roumain ou pro-russe. Autrement dit, la prospérité et l’Etat de droit mobilisent davantage les citoyens que des grands discours géopolitiques. L’opinion publique moldave diverge sur les moyens d’y arriver.

Cela n’empêche pas les observateurs de se focaliser avant tout sur les considérations géopolitiques, ni même les acteurs internationaux de pousser leurs pions. Les Etats-Unis et une majorité d’Etats européens préfèrent voir Pavel Filip Premier Ministre que d’assister à des élections aux résultats incertains, la Russie aimerait « retourner » un pays qui a signé un Accord d’association avec l’UE, qui plus est sur le flanc Ouest de l’Ukraine.
Dans ces conditions, il faudra attendre les prochaines élections législatives pour voir des évolutions dans les relations avec les différents protagonistes internationaux. Une chose est sûre, les dirigeants moldaves, en dépit de préférences divergentes, sont néanmoins conscients que leur marge de manœuvre est très limitée en matière de politique internationale. Ils demeurent donc contraints de tenir compte de ces réalités, à défaut d’être attentifs aux aspirations de leurs propres citoyens.

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