Pourquoi le pétrole ne suffira pas à rapprocher Russie et Arabie (BEGORRE BRET sur Atlantico)

Michaël BRET répond aux questions d’Atlantico sur les relations énergétiques, militaires et politiques entre l’Arabie Saoudite et la Fédération de Russie : Bret Arabie Saoudite Russie.

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  1. Atlantico : L’Arabie Saoudite et la Russie pourraient s’entretenir au sujet d’une diminution de leur production pétrolière afin de faire remonter les cours du pétrole. Dans quelle mesure la chute du prix du baril de pétrole a affaibli les économies de ces deux pays? Quels sont les intérêts communs de l’Arabie Saoudite et de la Russie? Peut-on envisager un rapprochement entre l’Arabie Saoudite et la Russie sur la base de ces intérêts communs?
Michael BEGORRE BRET : Les rumeurs concernant un éventuel accord politique entre le Royaume des Saoud et la Fédération de Russie constituerait un coup de tonnerre dans le ciel des marchés internationaux du pétrole. En effet, depuis un an et demi, l’Arabie Saoudite a choisi de jouer cavalier seul en refusant, au sein de l’OPEP, d’adopter des quotas de production de pétrole. Elle continue à produire au rythme antérieur au ralentissement chinois annoncé en 2014–2015, ce qui a entraîné une division par trois du prix du baril : celui-ci est passé, d’août 2014 à aujourd’hui, de près de 120US$ à moins de 40US$ pour le Brent. En un mot, l’Arabie saoudite a utilisé son rôle de producteur pivot (12% de part de marché), de détenteur exclusif de « capacités de réserves » de production et de premier exportateur au monde pour gêner tous ses concurrents : les producteurs de pétroles non-conventionnels canadiens et américains, les producteurs OPEP tels que Russie (1er producteur et 2ème exportateur) mais surtout Iran. En adoptant cette « stratégie de conservation de ses parts de marchés » selon l’expression de Pierre Terzian, l’Arabie Saoudite a fait du ce que ses concurrents conseil`remet comme du dumping de production grâce à ses coûts d’exploitation faibles afin de faire cesser de nombreuses productions concurrentes. Les effets commencent à s’en faire sentir.

Cela n’est pas allé sans dommages pour les économies respectives de l’Arabie Saoudite et de la Fédération de Russie : les finances publiques saoudiennes sont confrontées aux déficits alors que la Russie subit en 2016 une deuxième année de récession économique (-3,5% de son PIBH en 2015) et une position budgétaire négative. Bien entendu, ces deux pays ont accumulé des réserves de change importantes durant la longue décennie 2000-2013 où le pétrole était à des niveaux de prix élevés. On les estime à environ 650 milliards de dollars pour l’Arabie et à 400 milliards de dollars pour la Russie. Toutefois, ces réserves sont aujourd’hui mises à contribution pour affronter les périodes de vaches maigres. Pour une analyse en profondeur des difficultés économiques de la Russie pour 2016, je renvoie à mon étude parue le 2 janvier 2016 : La Russie a-t-elle les moyens économiques de ses ambitions géopolitiques ? où je répondais par la négative au vu des éléments structuraux de l’économie russe.
N’oublions pas que, dans la presse russe, en 2015, on accusait l’Arabie saoudite d’aider les Occidentaux dans leurs sanctions contre la Russie en faisant chuter les prix du pétrole. Cela donne l’étendue des divisions entre Russes et Saoudiens.
Toutefois, si certaines convergences économiques et budgétaires peuvent s’esquisser entre les deux Etats, l’alliance économique et politique des deux premiers producteurs, exportateurs et détenteurs de réserves de pétrole au monde (et, par-delà, de l’OPEP et de la Russie) n’est pas aussi aisée. De nombreux points de désaccords politiques, militaires et diplomatiques subsistent, notamment en Syrie.
  1. Atlantico : Sous quelles formes se décline la coopération (ou absence de) politique (notamment sur la Syrie), économique et commerciale entre la Russie et l’Arabie Saoudite et comment pourrait-elle évoluer?
Michael BEGORRE BRET : Durant la Guerre Froide, l’Arabie saoudite a constitué, aux côté de l’Iran du Chah Reza Pahlavi, le plus fidèle allié des Etats-Unis pour contrer l’expansion des mouvements socialistes et communistes appuyés par l’URSS dans la région. C’était la théorie américaine dite des « deux piliers », de part et d’autre du détroit d’Ormuz : le royaume wahhabite et l’empire perse donnaient à Washington l’assurance que Moscou et ses protégés dans la région (notamment au Yémen et dans le parti socialisant Toudeh) seraient contenus selon la stratégie du containment. Cela a instauré entre les Russes et les Saoudiens de profondes divisions. Ainsi, les Russes ont, à partir des années 1970, appuyé la Syrie alaouite des al-Assad puis la République islamique d’Iran contre le régime sunnite conservateur des Saouds.
Aujourd’hui et depuis l’intervention du 28 septembre 2015, la Russie de Vladimir Poutine fonde sa politique dans la région sur la solidarité entre Téhéran, Bagdad et Damas. Elle a intérêt à exporter ses armes et ses technologies de génie civil vers le marché iranien nouvellement ouvert suite aux accords du 14 juillet 2015. Celui-ci est solvable à moyen terme grâce au dégel des avoirs iraniens aux Etats-Unis et en Europe et à une forte demande intérieure (80 millions d’habitants). Après avoir été l’avocat de Téhéran durant toute la décennie 2000 sur le dossier nucléaire, Moscou entend être payé de retour par sa fidélité. Or la rivalité entre Iran et Arabie est aujourd’hui à son comble.
Dans la terrible crise syrienne, la Russie et l’Arabie appartiennent à des réseaux d’alliance différents et rivaux en raison de la prégnance de la lutte entre sunnites et chiites.
Si rapprochement entre Arabie et Russie il y a, ce ne peut être qu’à titre de précaution symétrique. Pour Riyad, c’est un signe de mécontentement envoyé à Washington : la dynastie saoudienne est mécontente tout à la fois du fait que les Etats-Unis se sont désengagés du Moyen-Orient et ont ainsi laissé la place pour l’activisme iranien ; et du fait qu’il se rapproche de Téhéran. Ce que redoute Riyad c’est un retournement d’alliance au Moyen-Orient comme en 1971 entre la Chine de Mao et les Etats-Unis de Nixon.
Pour Moscou, c’est un signe envoyé aux Iraniens si leur prenaient envie de se rapprocher trop des Occidentaux. La Russie souhaite se garantir contre les conséquences d’une trop grande solidarité avec l’axe chiite.
  1. Atlantico : Le Guide suprême iranien est très malade et l’Iran traverse une crise de succession politique. Diverses voix appellent à une révision des pouvoirs du Guide. Derrière cette crise se cache en partie la question de la relation aux Etats-Unis. Mohammad Saïdi, le représentant du Guide iranien au sein des Gardiens de la Révolution a déclaré que « le futur combat au sein du gouvernement iranien sera mené autour de la question de la normalisation des relations entre l’Iran et les Etats-Unis « . En outre, les Etats-Unis ne souhaitent pas diminuer leur production de pétrole, entretiennent des relations tendues avec la Russie et s’éloignent de l’Arabie Saoudite, qui est pourtant leur allié historique dans le Golfe. Est-ce que ces différentes évolutions accréditent la thèse d’une reconfiguration future des alliances autour d’un axe Téhéran/Washington s’opposant à l’axe Arabie Saoudite/ Russie? 
Michael BEGORRE BRET : Ce serait aller bien trop vite en besogne.
Comme je viens de le rappeler, les divergences entre les deux plus grands concurrents sur les marchés internationaux du pétrole sont évidentes et tiennent aux structures mêmes de leurs positionnements politiques respectifs. L’Arabie ne souhaite pas lier son destin avec un partenaire aussi complexe que la Russie. Elle désire seulement rétablir sa relation spéciale avec les Etats-Unis à la faveur de l’arrivée espérée des Républicains à la Maison Blanche en 2016. L’axe Riyad-Washington est solidement établi même s’il traverse des turbulences liées aux pétroles et gaz non conventionnels.
Quant à Moscou, elle a certes trouvé récemment des intérêts communs avec Riyad sur des dossirs techniques et militaires, avec les achats de 3 millards de matériel militaire par l’Égypte financés en grande partie par l’Arabie, et des contrats de construction pour 16 centrales nucléaires en Arabie saoudite. Mais surtout, elle cultive depuis longtemps, contrat d’armement après contrat d’armement, sa relation avec la République islamique d’Iran. Comme dans les années 1980, la Russie se pense comme le fournisseur de la modernisation de l’armée iranienne. Les débats internes à l’Iran ne concernent pas seulement la relation avec les Etats-Unis. Ils portent, bien plus largement, sur le poids à accorder au messianisme religieux et à l’exportation de la révolution dans la région. A l’heure actuelle, suite à l’accord sur le nucléaire, les réalistes, les pragmatiques et les économistes tiennent la corde. Mais le retour d’une ligne plus révolutionnaire au sens Khomeiniste n’est pas à exclure à la faveur des différentes élections.
  1. Atlantico : Si un tel scénario s’avère exact, quelles seraient les conséquences pour la diplomatie européenne? 
Michael BEGORRE BRET : La diplomatie européenne est, dans ce dossier, au second plan alors qu’elle aurait à jouer un rôle de stabilisation important. Les Européens sont en mesure de peser sur les décisions de l’Iran dans la mesure où ils peuvent lui offrir les moyens de relever les trois grands défis de son économie : la reprise des exportations de pétrole, une campagne d’investissements massifs et des biens de consommation courante dont les populations sont avides.

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