La Russie des années 2000 n’a pas su diversifier son économie (BRET sur Atlantico

Quelles sont les perspectives macro-économiques de la Russie pour 2016 ? Si la décennie 2000 a permis aux pouvoirs publics russes d’asseoir leur autorité grâce à une certaine prospérité, néanmoins, elle n’a pas été mise à profit pour remédier aux faiblesses structurelles de l’économie nationale : surdépendance à l’égard des exportations d’hydrocarbures, inflation, corruption, etc. La décennie dorée des années pétrole est aussi une décennie perdue pour la diversification de l’économie russe. Retrouvez ici les textes pertinents : Interview Economie Russe 2016 BretDiploweb Economie Russe

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Les difficultés économiques de la Russie sont en partie liées à des causes conjoncturelles mais ce sont des facteurs structurels endogènes qui pénalisent le plus durement l’économie russe. Pour asseoir son pouvoir, Vladimir Poutine s’est depuis l’année 2008 concentré sur les questions de politique étrangère au détriment de l’économie. Les handicaps dont souffre l’économie russe ne pourront être levés que si Vladimir Poutine fait preuve de davantage de rationalité…

Atlantico: Au cours des douze derniers mois, le PIB russe a baissé de 3,9%. On relève par ailleurs des signaux inquiétants comme le fait que la Russie n’attire plus les investisseurs étrangers. Les difficultés économiques russes sont-elles liées à des causes structurelles ou à des causes conjoncturelles? Comment expliquer la perte de confiance des investisseurs étrangers?
Cyrille Bret: Si l’on analyse la situation d’un point de vue macro-économique, on constate que la période de 1998, année qui marque la première grande crise post soviétique, à nos jours, est une période de relative prospérité avec des taux de croissance autour de 3-4%, à l’exception de 2008; année de contraction générale de la demande suite à la crise financière et de la séquence ukrainienne de 2014-2015 où il y a une stagnation puis une contraction du PIB autour de 4%. Les chiffres avancés par le FMI et par la Banque mondial en décembre laissent envisager une contraction du PIB pour 2016. La situation macroéconomique de la Russie est donc négativement orientée pour l’année qui vient ce qui contraste avec les annonces qui ont été faites par Vladimir Poutine lors de sa conférence de presse du 17 décembre.

Atlantico : La question des causes des difficultés économiques de la Russie se pose. Sont-elles conjoncturelles ou structurelles? Sont-elles endogènes ou exogènes?

Cyrille Bret: Il y a bien évidemment des causes exogènes et conjoncturelles. D’une part, les sanctions américaines et européennes et les contre-sanctions russes ont eu des conséquences sur l’économie russe: elles ont poussé les biens de consommation à la hausse, l’inflation, qui est un mal présent depuis les années 1990, a vu son taux repartir au-dessus de 10%, le tarifement  des financements sur les marchés internationaux a également été impacté suite aux sanctions et la Russie a du mal à financer ses propres investissements. D’autre part, les chocs exogènes de la baisse des cours du pétrole autour de 30$ alors que le point d’équilibre des budgets publics russes se situe autour de 80-90$, creuse bien évidemment le déficit public russe pour l’année qui vient.
Mais les causes sont surtout structurelles. L’absence de diversification de l’économie russe est un véritable problème: quand les exportations d’hydrocarbures représentent 20% du PIB d’un pays et plus de 50% des recettes de l’état fédéral, on est face à un pays qui est surdépendant à l’égard des hydrocarbures. Par ailleurs, la corruption handicape énormément le pays et décourage les investissements étrangers et les investissements des Russes en Russie. Cela consacre la fuite des capitaux et conduit au troisième problème d’ordre structurel: la faiblesse monétaire.  Le rouble est attaqué depuis des années et des années mais pour empêcher les trappes monétaires, la banque centrale durcit depuis des mois les conditions du crédit au-delà de 10% du taux de directeur ce qui décourage l’investissement.
Depuis 2008 et la guerre de Géorgie, les questions stratégiques et de politique étrangère semblent davantage intéresser Vladimir Poutine que les problèmes économiques du pays.  En se concentrant davantage sur la politique étrangère du pays, Vladimir Poutine a-t-il  négligé les problèmes économiques et fait les mauvais choix en matière de politique économique?
Il faut revenir sur le point d’inflexion que représente l’année 2008. 2008 c’est bien sur la guerre de Géorgie mais c’est surtout la crise financière mondiale qui replonge la Russie dans une récession après une décennie de forte croissance où elle était rangée parmi les BRIC. 2008 c’est aussi le lancement d’un programme de réarmement et de modernisation des forces armées qui crèvent progressivement les budgets publics. La Russie est l’un des pays au monde qui a l’effort de défense, c’est-à-dire le budget défense rapporté au PIB, le plus important: il est autour de 4% alors qu’en France il est autour de 2% à peine. Tout l’argent qui est investi dans l’effort de défense n’est pas investi dans l’économie. C’est donc un choix stratégique mais pas un choix économique.

Atlantico : De manière générale est-ce que Vladimir Poutine a fait les bons choix en matière économique?

Cyrille Bret : Il a fait les bons choix dans le sens où il a conforté son pouvoir en octroyant des augmentations de pouvoir d’achat et en confortant l’oligarchie. Mais il a fait un mauvais choix macroéconomique dans le sens où le secteur bancaire est toujours sous-développé,  le secteur industriel est toujours non diversifié, et où la Sibérie est une espèce d’émirat pétrolier et minier. L’intérêt de Poutine en matière d’économie s’est limité à asseoir son propre pouvoir. Poutine n’a pas attaqué les maux structurels de l’économie russe (corruption, inflation, solidité monétaire, absence de diversification). C’est un choix qui d’un point de vue macro-économique n’est pas rationnel même s’il peut l’être d’un point de vue politique.
En Russie, il faut bien avoir en tête que les questions de politique étrangère sont des questions de politique intérieure. La politique étrangère permet de compenser les difficultés économiques, de renforcer l’image internationale, de prendre une revanche sur l’humiliation des années 1990. L’intérêt de Poutine n’est pas passé de l’économie à l’international, son intérêt a toujours été le même c’est-à-dire établir son pouvoir, le conforter et le faire durer. On peut dire qu’il a réussi comme en attestent son taux de popularité de 87% et les élections régionales en septembre qui ont marqué sa victoire. Pour asseoir son pouvoir, Poutine utilise différents outils: dans les années 2000, l’outil principal, c’était la manne pétrolière,  dans les années 2010, c’est davantage la politique extérieure dans l’étranger proche et au Moyen-Orient.
Par rapport à cette popularité immense de Vladimir que vous évoquez, si la situation de l’économie russe s’avère plus grave qu’une simple situation de crise et signifie en réalité le début de l’entrée de l’économie russe dans une phase de baisse durable et prolongée, Poutine pourrait-il perdre ses soutiens?
Non pas à court terme car la popularité du président Poutine est basée sur bien d’autres aspects que les déterminants économiques. Sa popularité repose notamment sur la restauration d’un état fort, la restauration d’un leadership personnel très important et les victoires -au moins apparentes- remportées en Syrie. A court terme, la popularité du président Poutine ne risque pas de s’affaiblir, d’autant plus qu’il y a des événements internationaux qui arrivent et qui vont mettre en évidence la Russie, notamment des compétitions sportives. En outre, les électeurs russes ou les Russes de la rue ne sont pas comme les électeurs occidentaux. Ils ne regardent pas principalement les déterminants économiques pour former leurs choix. L’idéologie et l’attachement patriotique jouent énormément.

Atlantico : En dehors des politiques de lutte contre la corruption et de diversification de l’appareil productif, quelles mesures structurelles d’envergure devraient être instaurées pour contrer les difficultés russes?
Cyrille Bret : Les politiques structurelles à mettre en œuvre sont facilement identifiables. Il y a d’abord une politique structurelle qui a commencé à produire ses effets qui consiste à encourager la natalité.
Il y a aussi bien évidemment une politique de lutte contre la pauvreté qui doit être mise en place puisque la concentration de richesses et la concentration de revenus étant croissants en Russie d’une politique redistributive. Enfin, une réforme de la justice russe doit être instaurée. L’appareil judiciaire russe n’est pas en mesure actuellement de garantir le respect de la propriété sur les investissements et de fournir aux investisseurs russes et aux investisseurs étrangers des garanties en termes de transparence et de protection de leur patrimoine.
Lire aussi sur le sujet: « La Russie a-t-elle les moyens économiques de ses ambitions géopolitiques ? », sur http://www.diploweb.com/La-Russie-a-t-elle-les-moyens.html

 

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