La mission de la Russie au Moyen-Orient : le concert russe à Palmyre (de JENLIS)

Le chef d’orchestre russe Valéri Guerguiev a dirigé, jeudi 5 mai, l’orchestre symphonique du théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg dans l’amphithéâtre de la cité antique syrienne de Palmyre. Il était notamment accompagné du violoncelliste Sergueï Rodoulguine, proche du président russe Vladimir Poutine et lié au récent scandale des « Panama Papers ».

S’agit-il d’une initiative de paix susceptible de rallier la communauté internationale à l’action de la Russie en Syrie? Ou bien d’un acte de softpower complétant l’intervention militaire russe destinée à rappeler le retour russe dans la région?

 

Axel de Jenlis, vous êtes aujourd’hui en charge du développement culturel de l’association Musiques Vivantes à Vichy. Après des études à Saint-Pétersbourg en violoncelle et à Sciences Po, vous avez suivi un cursus à Cambridge. Vous êtes donc bien placé pour connaître le rapport entre musique et politique dans l’espace post-soviétique. De quoi le concert de l’orchestre du Mariinski à Palmyre est-il le symbole ?

Le concert que l’orchestre du Mariinsky a donné à Palmyre est avant tout la démonstration d’une politique de « soft power » d’une dimension inédite. D’un point de vue symbolique, cet événement est particulièrement complexe. Afin d’en comprendre les subtilités, il faut l’appréhender à partir de plusieurs points de vue : politique, médiatique, culturel et artistique.

Le message que le gouvernement russe souhaite projeter est on ne peut plus clair : sa stratégie militaire au Moyen-Orient est légitime. Grâce à elle, l’orchestre du théâtre Mariinsky, symbole de l’excellence culturelle russe, dirigé par Valéri Guerguiev, l’un des plus célèbres chefs d’orchestre actuels, peut faire résonner la musique de Bach, Chtchedrine et Prokofiev dans les ruines de la cité antique où, quelques semaines auparavant, l’organisation Etat islamique exécutait des otages. Poutine a jugé nécessaire de commenter le concert en le qualifiant d’action humanitaire. Dans son propos, il oppose la puissance civilisatrice de la Russie à la barbarie de l’Etat islamique.

Depuis le début du vingtième siècle, plus que pour toute autre nation, la musique symphonique prend souvent une dimension politique en Russie. Ce concert en est la démonstration. Sachant pertinemment qu’aucun autre Etat n’oserait envoyer son meilleur orchestre en zone de guerre, le gouvernement russe s’est assuré du caractère unique et hautement symbolique de l’événement. Afin d’en garantir l’impact médiatique, il a ciblé le public avec soin en invitant de nombreux journalistes occidentaux. A ce sujet, les propos rapportés par Andrew Roth du Washington Post confirment que l’indépendance des médias n’est pas une spécialité russe : des représentants du gouvernement auraient indiqué aux journalistes que s’ils ne faisaient pas l’éloge de cette initiative, ils ne seraient plus jamais réinvités.

Les réactions sur les réseaux sociaux occidentaux ont été globalement très positives mais certains observateurs ont ouvertement critiqué cette initiative. C’est le cas de Philip Hammond, Secrétaire d’Etat des affaires étrangères du Royaume-Uni, pour qui ce concert n’est rien d’autre qu’une « tentative de mauvais goût de distraire l’attention des souffrances continues de millions de Syriens. » Certains journalistes, défiant les consignes, ont également osé dénoncer le cynisme et l’opportunisme de Poutine.

Poutine se doutait probablement que cette opération ne convaincrait pas le monde entier de sa sincérité mais il visait sans doute plus particulièrement l’opinion russe. Depuis plusieurs années, il semble renforcer sa popularité par une politique étrangère menée en dépit du droit international, entretenant le complexe impérialiste russe, et ce malgré les terribles conséquences économiques pour le pays. Le symbole d’une grande nation à vocation « civilisatrice » projeté à Palmyre s’inscrit dans cette approche.

Un tel paradigme soulève une problématique d’identité culturelle. En Russie, les études postcoloniales sont loin d’imprégner les mentalités : aucun commentateur n’a semblé choqué par cette mise en scène de la culture occidentale comme symbole de la civilisation à opposer à la barbarie de l’organisation Etat islamique. Pourtant, le Moyen-Orient est l’une des rares régions du monde où la musique classique occidentale n’a jamais réellement pris d’essor. Si la Russie souhaitait réellement transmettre l’espoir d’une paix durable dans la région, il aurait été judicieux de jouer des œuvres syriennes ou de permettre à des artistes syriens de se produire dans ce lieu symbolisant la rencontre des civilisations occidentales et orientales.

Le choix du programme n’est pas le seul symbole ambigu de ce concert : les musiciennes du Mariinsky n’ont pas été conviées au voyage et c’est donc un orchestre exclusivement masculin qui s’est produit. La raison de cette décision reste floue. Un réel symbole de libération n’aurait-il pas été de présenter au minimum un orchestre mixte ? D’autant plus que cette situation rappelle l’annulation récente d’un concert de l’orchestre symphonique de Téhéran. Les organisateurs avaient en effet refusé que les femmes musiciennes montent sur scène.

Par l’intermédiaire des médias, Poutine entretient volontairement son peuple dans une conception simpliste du monde basée sur des oppositions binaires, bien loin de la pensée postmoderne. Pour ce faire, il utilise un procédé redoutable : l’analogie historique. En effet, il est probable que pour de nombreux Russes, ce concert ait évoqué un événement marquant de la Seconde Guerre mondiale qui s’est déroulé à Saint-Pétersbourg : le 9 août 1942, lors du terrible siège de la ville par l’armée nazie, les habitants  mourant de faim se sont rassemblés dans la grande salle de la Philharmonie pour écouter la symphonie Leningrad de Dmitri Chostakovitch. La symphonie symbolise la victoire de l’humanité contre l’oppression et la terreur. Cette opposition est analogue à celle que Poutine souhaite projeter en se positionnant évidemment comme humaniste. L’œuvre de Chostakovitch a été bien entendu récupérée à des fins de propagande par le régime soviétique. Cependant, pour Chostakovitch, l’oppression ne venait pas seulement de l’envahisseur allemand. Il considérait que Staline avait déjà détruit Saint-Pétersbourg et Hitler ne faisait que l’achever. L’analogie de Poutine est fragile dans la mesure où l’Etat islamique est difficilement assimilable au troisième Reich. Enfin, cette référence est à manier avec prudence car elle révèle qu’il ne suffit pas de s’opposer au mal pour incarner le bien.

Même si cette œuvre n’a pas été donnée à Palmyre (le programme était construit autour d’œuvres plus légères telles la Symphonie classique de Prokofiev), Guerguiev s’en est déjà servi pour légitimer une autre action militaire russe : en août 2008, le chef d’orchestre donna un concert dans son Ossétie natale en mémoire aux victimes des « bombardements monstrueux de la Géorgie ». A l’époque, même si sa bonne foi n’avait pas été mise en doute, de nombreux observateurs se sont interrogés sur la pertinence de son jugement, d’autant plus que Guerguiev semble soutenir la politique de Poutine dans n’importe quelle situation. Ainsi, en 2014, il a cosigné avec plus de 500 artistes russes une lettre ouverte soutenant l’intervention militaire en Ukraine et l’annexion de la Crimée. Guerguiev entretient d’ailleurs une relation symbiotique avec le pouvoir : un musicien « officiel » aussi médiatique que lui sert particulièrement efficacement la stratégie de Poutine. En contrepartie, il obtient des investissements massifs permettant notamment la construction d’une salle de concert et d’un nouveau théâtre Mariinsky à Saint-Pétersbourg. Il est probablement le seul à pouvoir distinguer la part de sincérité et la part d’opportunisme dans ses actions.

Vous faites partie des quelques observateurs qui ont rapidement noté la présence lors de ce concert, en tant que violoncelliste soliste, de Sergeï Roldouguine, proche de Vladimir Poutine et dont le nom a été associé aux Panama Papers. Sa présence est-elle une manière de faire oublier ce dernier scandale ?

Ce concert était décidemment un événement bien ambigu et la présence de Roldouguine est une preuve supplémentaire de son caractère politique. D’un point de vue artistique, il était assez logique de voir également figurer dans ce concert Pavel Milyukov, étoile montante du violon russe et récent lauréat du concours Tchaikovsky. En revanche, choisir Roldouguine comme soliste est une aberration. Si ce violoncelliste et professeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg jouait sans doute bien dans les années 1980, lorsqu’il remporta un prix au Concours international de Prague et devint violoncelle solo de l’orchestre du Mariinsky (à l’époque « Kirov »), il y a bien longtemps qu’il ne prend plus le temps de travailler sérieusement son instrument. Pour autant, il a un ego démesuré et n’hésite pas à se produire dans les grandes salles de Saint-Pétersbourg. Durant mes études en Russie, ses concerts étaient une des attractions préférées des étudiants du conservatoire, ravis de pouvoir se moquer de ses effroyables prestations. Sans surprise, sa performance à Palmyre était médiocre. La Russie regorge de jeunes violoncellistes très talentueux pour qui jouer sous la direction de Guerguiev serait une consécration suprême. Pourtant, pour ce concert très médiatique, ce privilège est revenu à Roldouguine. Il est probable que ce choix ait donc été imposé à Guergiev.

Même si Poutine n’espère sans doute pas que la participation de Roldouguine à ce concert fasse oublier le scandale des Panama papers, c’est une façon de légitimer les propos qu’il a tenus à ce sujet : il a présenté Roldouguine comme un grand philanthrope et un artiste de premier plan qui aurait dépensé des millions de roubles pour acheter des instruments rares dont il ferait don à l’Etat. Le faire apparaître comme soliste devant les caméras du monde entier permet de prétendre que Roldouguine est avant tout un artiste. L’opportunité de se produire à Palmyre a certainement plu au violoncelliste car, à nouveau par analogie, il a dû se sentir tel Mstislav Rostropovitch jouant Bach au pied du mur de Berlin en novembre 1989.

Les affirmations de Poutine sont d’autant plus cyniques que je connais les meilleurs jeunes violonistes et violoncellistes russes de Saint-Pétersbourg et je peux vous garantir qu’ils n’ont jamais bénéficié de prêts d’instruments par Serguei Roldouguine. Pourtant, cela leur serait bien utile considérant qu’ils prennent généralement part aux grands concours internationaux avec des instruments de bien moins bonne qualité que leurs concurrents européens ou asiatiques. Pour mettre la fortune de Roldouguine en perspective, seuls quelques rares violons et violoncelles, tels que certains instruments de Stradivarius sont estimés à plus de deux millions de dollars. Les deux milliards de dollars mentionnés dans les Panama papers permettraient certainement d’acquérir la totalité des 650 instruments existants d’Antonio Stradivarius. Rolduguine a effectivement acheté le violoncelle « Stuart » du maître de Crémone pour 12 millions de dollars mais il est le seul à en bénéficier puisque c’est l’instrument sur lequel il joue. Pour Poutine et ses proches, la culture ne semble être rien d’autre qu’un prétexte de propagande politique.
En conclusion, le concert de Palmyre est un événement chargé de symboles. Il nous rappelle d’abord la place essentielle qu’occupe la musique classique dans la culture russe. Je souhaiterais que la classe politique française en fasse également une priorité à l’heure où la mairie de Paris hésite à supprimer les cours individuels de musique.

Malheureusement, le concert de Palmyre n’est pas qu’un symbole de paix et d’espoir. Certes, la barbarie a cédé sa place à l’harmonie mais de notre point de vue européen, cette harmonie semble entachée de nombreuses dissonances qui ne sont pas prêtes de se résoudre. Poutine tente de réduire l’extrême complexité des relations de pouvoir  au Moyen-Orient à une opposition entre bien et mal qui peut être solutionnée par une mission civilisatrice menée de préférence par la Russie. Les autres forces en présence n’ont pas du tout le même point de vue mais l’opinion russe est convaincue. Mission accomplie ?

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Axel de Jenlis est violoncelliste et organisateurs de festivals de musique classique. Il a étudié au Conservatoire d’Etat Rimsky-Korsakov de Saint-Pétersbourg (diplôme de spécialiste en arts de la scène), à Sciences Po Paris (master Affaires Publiques, filière culture) et à l’Université de Cambridge (M.Phil in Music Studies) où il a travaillé sur l’influence des nationalismes sur la perception musicale. 

Il est le directeur artistique de http://www.musiquesvivantes.com/festival-osez-le-classique/ et de http://est-ouest.wix.com/festival-est-ouest#!2/c2414

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