Les ambitions navales de l’Egypte et de la France (GROULT)

Le 2 juin 2016, la France a livré à la marine égyptienne le premier de deux bâtiments de projection et de commandement (BPC). Que dit cette livraison des ambitions navales de l’Egypte et, plus largement, du réseau d’alliance de la France ? Les ambitions commerciales françaises servent-elles l’Europe de la défense ?

Charlotte GROULT

Alors que le groupe naval français DCNS remportait il y a quelques semaines l’appel d’offre « du siècle » en Australie, c’est au cours d’une cérémonie discrète, en l’absence du ministre de la Défense Jean-Yves le Drian1 comme des médias2, que le premier BPC Mistral (Bâtiment de Projection et de Commandement) a été livré à l’Égypte le jeudi 2 juin dernier. Après un feuilleton diplomatique devenu progressivement fonction de la crise ukrainienne, le porte-hélicoptères Gamal Abdel Nasser, initialement construit pour la flotte russe et baptisé Vladivostok, bat désormais pavillon égyptien. Pressée par ses partenaires européens et américains soucieux de l’escalade russe en Ukraine, la France avait suspendu, puis définitivement enterré la vente de deux BPC Mistral conclue avec la Russie en juin 2011, avant de les revendre à l’Égypte du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi.

Si la France finalise le contrat naval russe bien avant les premiers soubresauts du conflit ukrainien, cette collaboration à la fois commerciale et militaire, puisque le contrat prévoyait des transferts de technologie3, faisait déjà débat en 2011. Plusieurs pays membres de l’Alliance Atlantique et de l’Union Européenne, dont les États-Unis, la Pologne et les Pays Baltes en tête, avaient manifesté leurs inquiétudes. Nouvelle illustration de la politique de réarmement ambitieuse de la Russie4, les deux portes-hélicoptères Mistral auraient donné à la flotte russe une nouvelle capacité de projection, tant en Mer Méditerranée que dans le Pacifique5. Le BPC Mistral, un porte-hélicoptères d’assaut, accorde en effet à son armée la possibilité d’agir sur un théâtre d’opération extérieur à son propre territoire. La France en a quant à elle fait plusieurs fois l’usage : dans le cadre de la mission humanitaire à la suite du tsunami dans l’Océan Indien en 2008, mais également lors des opérations militaires de 2011 en Libye6.

A la lumière des bouleversements qui agitent et morcellent peu à peu l’Ukraine, le contrat franco-russe est apparu de plus en plus incompatible avec les engagements européens de la France. Face au référendum en Crimée et à l’intensification des combats dans les régions séparatistes de l’Est de l’Ukraine, la politique européenne s’est en effet peu à peu durci à l’égard de la Russie : des sanctions économiques et un embargo sur la vente d’armes sont adoptées en juillet 2014, puis progressivement renforcés et reconduits. La France infléchit alors sa position : annonçant en septembre 2014 le conditionnement de la livraison au respect du cessez-le-feu et à la réalisation d’un règlement politique en Ukraine, elle suspend « jusqu’à nouvel ordre » la commande deux mois plus tard7.

Si les deux Mistral deviennent un véritable casse-tête diplomatique pour l’État français, tenus par ses obligations contractuelles à l’égard de la Russie, la crédibilité de la France, comme constructeur et fournisseur sur le marché de l’armement, est également en jeu. Alors même que la France cherchent à finaliser la vente des 126 avions Rafale à l’Inde, l’hypothèse d’une rupture du contrat russe embarrasse8.

Après plusieurs mois de pourparlers entre Paris et Moscou, les deux pays parviennent à un accord le 5 août 2015 et le contrat est définitivement annulé : Paris pourra récupérer « la pleine propriété » des deux Mistral construits à Saint-Nazaire, et donc les revendre, contre le remboursement de quelques 949,7 millions d’euros à Moscou, équivalents aux avances déjà versées par la Russie9. Quelques mois plus tard, l’Égypte, soucieuse de « protéger » le Canal de Suez10, manifeste son intérêt pour racheter les deux navires. Elle devrait également acquérir une cinquantaine d’hélicoptères russes, initialement prévus pour le Vladivostok11.

Bien que le dénouement de la livraison des deux Mistral semblent avoir échappé au scénario du pire, les différents épisodes de ce feuilleton diplomatique ont à nouveau posé la question d’une stratégie de défense commune aux États de l’Union Européenne. La pertinence et la régularité du contrat signé en 2011 restent à interroger à la lumière du projet européen. Si les décisions votées en juillet 2014 contre la Russie ont suspendu toute nouvelle vente d’arme, la position commune de 2008 de l’Union encadrait déjà les exportations d’armes de ses États membres12. Par ailleurs, une telle collaboration n’était pas sans inquiéter les pays membres les plus sensibles aux capacités d’influence russe à l’Est de l’Europe, la France envoyant ainsi à ses partenaires européens des signaux contradictoires13.

Par ailleurs, malgré l’annulation du contrat franco-russe, la vente des deux Mistral à l’Égypte du maréchal Al-Sissi n’en dessine pas moins les contours d’une coopération bilatérale aux implications ambivalentes. Depuis deux ans, les relations franco-égyptiennes s’inscrivent dans une orientation sensiblement nouvelle : l’Égypte, devenue progressivement un « partenaire incontournable »14 de la France dans la lutte contre le terrorisme et la stabilisation de la région, multiplie les contrats militaires auprès de l’industrie française d’armement. Auparavant absente du classement des principaux clients de la France en la matière, la République égyptienne en prend la 12ème place à l’issue de l’année 2014, avant de se hisser dans le tiercé de tête en 2015, derrière l’Arabie Saoudite et le Qatar15. Après la vente en 2014 de quatre navires corvette Gowind pour un milliard d’euros et de vingt-quatre rafales, une frégate Fremm ainsi que des missiles de courte et moyenne portée pour un total de 5,2 milliards d’euros, la vente des deux Mistral ne constitue en réalité qu’une partie réduite de cette nouvelle collaboration militaire. Alors que l’aide militaire américaine destinée à l’Égypte s’effectue dans un climat de plus en plus tendu depuis le renversement de Mohamed Morsi, la France devient quant à elle l’un des premiers fournisseurs d’armes du nouveau régime.

Fermement anti-islamiste, l’Égypte constitue en effet un allié de choix pour la France dans la lutte anti-terroriste dans la région. Au moment où elle souhaite incarner un véritable « pôle de stabilité » face aux épigones djihadistes de l’État islamique en Libye et au Sahel, l’acquisition de multiples armes lourdes par le régime fait la démonstration de sa nouvelle capacité offensive : l’Égypte dispose désormais de réels outils d’intervention. A l’image de la portée symbolique de ces achats, l’arrivée du Mistral Nasser dans le port d’Alexandrie le 23 juin dernier a été largement relayée par les médias égyptiens.

Conséquence de cette nouvelle impulsion accordée aux relations franco-égyptiennes, Paris se fait de plus en plus réservée à l’égard de la violence des pratiques du régime du maréchal Al-Sissi à l’encontre de ses opposants. Si la France condamnait publiquement la « répression » du régime et avait saisi l’ONU après la dispersion violente des manifestations en faveur des Frères musulmans au Caire en août 2013, elle choisit désormais le partie de la « discrétion »16 quant à la question du respect des droits de l’Homme en Égypte. Un positionnement que dénonce un récent rapport d’Amnesty International publié en mai dernier17, pour qui la France, avec plusieurs autres pays européens, « risque de se rendre complice d’assassinats illégaux, de disparitions forcées et de tortures ».

Depuis 2013, pas moins de douze pays membres de l’Union européenne ont livré des armes à l’Égypte : la France, mais aussi l’Allemagne, la Bulgarie, Chypre, l’Espagne, la Hongrie, l’Italie, la Pologne, la République Tchèque, la Roumanie, le Royaume-Uni, ainsi que la Slovaquie. Au-delà de leur compatibilité avec la position commune adoptée en 2008, ces coopérations militaires bilatérales s’inscrivent également en décalage avec la politique de l’Union. Le 21 août 2013, les ministres des Affaires étrangères de l’Union décident en effet de suspendre « les licences d’exportation pour les équipements pouvant être utilisés dans le cadre de la répression interne »18 en Égypte. Bien que les deux portes-hélicoptères Mistral n’appartiennent pas à cette catégorie, leur livraison constitue néanmoins la marque d’une politique de coopération avec le régime d’Al-Sissi, à la recherche d’une plus grande « respectabilité » sur la scène internationale.

En outre, la vente des deux Mistral à l’Égypte met également en lumière la relation particulière de la France avec les monarchies du Golfe. Alors que l’Arabie saoudite représente le premier client de la France en matière d’armement pour la période 2006-201519, c’est également Riyad qui financerait en « grande partie » les quelques 950 millions d’euros du contrat franco-égyptien20. Résolument opposés aux Frères musulmans, inscrits sur la liste des « organisations terroristes » depuis mars 2014 par le royaume saoudien21, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite constituent en effet les principaux alliés du régime égyptien post-Mohamed Morsi, membre de la confrérie. Par ailleurs partie de la coalition arabe au Yémen, l’Égypte représente un partenaire clé dans la constitution d’un véritable « front sunnite »22, contre un Iran chiite de retour sur la scène internationale. Á nouveau, la position des institutions européennes s’inscrit en porte-à-faux de la politique militaire française : se déclarant « vivement préoccupé par les frappes aériennes de la coalition menée par l’Arabie saoudite » au Yémen, le Parlement européen, dans une résolution du 25 février dernier, invitait en effet à l’adoption d’un embargo européen sur les armes à l’Arabie saoudite23.

En définitive, l’annulation du contrat franco-russe et la conclusion d’une énième transaction avec l’Égypte soulèvent des problématiques analogues. Si elles posent la question de la stratégie française en Russie comme au Proche et Moyen-Orient, elles continuent également d’interroger la compatibilité de la politique commerciale et militaire de la France, avec la construction d’une Europe de la Défense.

4Céline Marangé, Les sanctions contre la Russie ont-elles un effet dissuasif ?, Etude de l’IRSEM n°37, janvier 2015.

14Hicham Mourad, « France-Égypte : les raisons d’un réchauffement », Confluences Méditerranée 2016/1 (N° 96), p. 85-93.

15Rapport au Parlement 2016 sur les exportations d’armement de la France, mai 2016.

16Hicham Mourad, « France-Égypte : les raisons d’un réchauffement », Confluences Méditerranée 2016/1 (N° 96), p. 85-93.

19Rapport au Parlement 2016 sur les exportations d’armement de la France, mai 2016.

23Résolution du Parlement européen du 25 février 2016 sur la situation humanitaire au Yémen, (2016/2515(RSP)).

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