Une balade polonaise: par-delà les tensions politiques, les affinités culturelles et historiques (BRET et PARMENTIER sur Wszystko Co Najważniejsze)

Cyrille BRET et Florent PARMENTIER contribue à l’une des plus grandes plateformes polonaises de débat, Wszystko Co Najważniejsze (« Tout ce qui touche »). La version française se trouve ci-dessous.

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En ce mois de mars 2017, à quelques semaines d’élections présidentielles cruciales pour le projet européen de la France, quelle est l’image de la Pologne en France ? Les tensions politiques, commerciales et migratoires se sont accentuées depuis plusieurs mois. Mais qu’en est-il de la séculaire amitié franco-polonaise ? Est-elle définitivement compromise ? Si la conjoncture partisane est hostile, les liens culturels eux doivent perdurer.

 

La Pologne des Français, « bon élève » de l’Europe ou chef de file des démocraties illibérales ?

 

En parcourant la presse et les sites des influenceurs français, l’actualité est avant tout politique avec la question de la succession de Donald Tusk, Président du Conseil européen. C’est en effet dernièrement cette élection qui a retenu l’attention de la presse francophone, étonnée de voir un pays membre ne pas soutenir son candidat le mieux placé, au profit de Jacek Saryusz-Wolski, figure relativement peu connue en France, en dehors de son passage par le Centre européen universitaire de Nancy.

Le contraste est fort avec la première élection de Donald Tusk, en 2014, à un moment où la Pologne ambitionnait de remplacer la France comme partenaire le plus proche de l’Allemagne, au bénéfice d’une croissance ininterrompue avec la crise économique de 2008-2009. Depuis, la zone euro a été secouée par la crise grecque, la Grande-Bretagne a choisi par référendum de se retirer de l’Union européenne et les différents scrutins qui s’annoncent sonnent comme des mises en garde.

A ces crises internes s’ajoutent des crises externes dans le voisinage européen : suite au printemps arabe, la Syrie connaît une guerre civile dévastatrice, et l’Ukraine est le lieu d’un conflit terrible avec la Russie depuis 2014. Les vents qui soufflent de Russie et des Etats-Unis n’ont a priori rien de bien intentionné à destination de l’Union européenne.

Dans cette situation, Jean-Claude Juncker a proposé plusieurs scénarios dans son Livre blanc, réalisé dans la perspective des soixante ans du Traité de Rome. Celui qui retient le plus l’attention est sans conteste celui de « l’Europe à plusieurs vitesses », qui signifie plus pour ceux qui veulent aller plus loin. C’est sans la Pologne que la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ont travaillé à ce scénario à Versailles. Il est frappant de constater que la ville qui avait accueilli de nombreuses délégations un siècle plus tôt, pour la conclusion de la Première Guerre mondiale, menant notamment à la renaissance de la Pologne, planche de nouveau sur l’avenir de l’Europe.

Varsovie se distingue depuis plusieurs années par son nouveau rôle, celui de trouble-fête du libéralisme européen. Son groupe de Visegrad (avec la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie) a gagné une influence en Europe, se faisant le porte-voix d’une certaine conception de l’Europe, au même titre que Viktor Orban en Hongrie. La « démocratie illibérale » constitue une équation politique propre, combinant revendication du suffrage populaire et attaques contre l’Etat de droit, garant des valeurs libérales. L’Etat de droit ne se résume pas à un ensemble ordonnancé de lois, il est bien plus une dynamique politique, aujourd’hui menacée comme je l’ai indiqué dans  Les chemins de l’Etat de droit.

Sur le triple plan politique, partisan et idéologique, la France de Hollande et la Pologne de Kaczinski sont sur des lignes nettement divergentes.

Une Pologne des idées, des sciences et des arts

 

Pourtant, en dehors de cette actualité institutionnelle et politique, c’est à un écrivain, Marek Hlasko, que l’hebdomadaire Marianne choisit de consacrer un portrait de deux pages dans son numéro du 10 mars dernier. La littérature polonaise est ordinairement visible sur le boulevard Saint-Germain, où les plus prestigieuses maisons d’édition parisiennes se pressent, non loin des cafés qui ont fait la réputation de la ville lumière, du Procope de Voltaire au Café de Flore de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Le coup de projecteur de Marianne est lié à la publication de la traduction en français de son ouvrage La mort du deuxième chien qui met en scène Jacob et Robert dans leur tentative d’extorsion au détriment d’une riche veuve américaine. Marek Hlasko, le « James Dean polonais » reste toutefois bien moins connu en France que Marek Halter, écrivain français majeur d’origine juive polonaise né à Varsovie, ou qu’Alain Finkielkraut, né à Paris mais de parents réfugiés juifs polonais, ou encore que le cinéaste Roman Polanski, lui-même membre de l’avant-garde polonaise et son contemporain. La figure littéraire la plus importante issue de ces migrations est sans doute Henri Bergson (prix Nobel de littérature 1927), dont l’arrière-arrière-grand-père, Szmul Jakubowicz Sonnenberg, était un banquier important et un protégé du roi de Pologne Stanislaw August Poniatowski (régnant de 1764 à 1795).

L’histoire la plus profondément franco-polonaise reste celle de Frédéric Chopin, dont le père Nicolas avait émigré de Lorraine en 1787 vers la Pologne, afin d’y enseigner le français. Le compositeur a pour sa part émigré en France, acquérant même la citoyenneté française en 1835, disparaissant en 1849 à Paris, étant enterré au Père Lachaise. Son nom est aujourd’hui aussi bien celui de l’aéroport de Varsovie que du conservatoire du 15ème arrondissement de Paris. Et celui qui a été le français le plus populaire des enquêtes d’opinion, le compositeur et chanteur Jean-Jacques Goldman, a lui-même pour père un natif de Lublin qui a participé à la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale.

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En matière scientifique, les relations franco-polonaises sont marquées par Marie Curie, née Sklodowska à Varsovie. C’est la seule femme doublement prix Nobel en matière scientifique (physique en 1906, chimie en 1911). Sa fille Eve Curie, biographe de sa mère, vient au passage elle-même de faire l’objet d’une biographie présentée à Paris le 24 mars par le biais de la bibliothèque polonaise de Paris (Claudine Monteil, Eve Curie, l’autre fille de Pierre et Marie Curie, Paris, Odile Jacob, 2017). Marie Curie n’est d’ailleurs pas la seule personnalité française née en Pologne ayant obtenu le prix Nobel, puisqu’elle a été rejointe ultérieurement par Georges Charpak, natif de Dąbrowica (aujourd’hui en Ukraine) et arrivé en France à 7 ans.

La conjoncture politique ne doit pas éclipser la longue amitié franco-polonaise dans le domaine des sciences et des arts.

Les élites françaises et la Pologne d’en haut

La Pologne partage également avec la France une vieille tradition aristocratique : la première rencontre entre des personnages publics des deux pays remonte au milieu du XIIème siècle en Palestine. Des moines bénédictins de Cluny, des cisterciens et des dominicains ont contribué à la christianisation de la Pologne.

L’histoire des relations entre les deux pays est longtemps passée par l’interaction des grandes familles, gage d’alliance géopolitique entre deux Etats, la Pologne étant le seul pays d’Europe avec l’Irlande avec lequel la France n’a pas été en guerre. Henri de Valois fut élu roi de Pologne en 1573, avant de devenir roi de France sous le nom de Henri III l’année suivante. Deux rois de Pologne ont été mariés à une française, et plusieurs français ont été candidats au trône électif de Pologne. Quant au roi de Pologne Stanislas Leszczynski, il s’est retiré en France, laissant derrière lui la plus grande place de Nancy à son nom. La période napoléonienne, et les relations de Bonaparte avec Marie Walewska, éduquée par Nicolas Chopin (le père de Frédéric), ont sensibilisé l’empereur à la cause polonaise. On attribue à ce dernier l’expression française « saoul comme un Polonais », qui ne désigne pas l’abus de vodka des ouvriers dans les mines. Parlant de la cavalerie polonaise vaillante, dont on disait qu’elle était ivre, Napoléon appelait ses troupes à être « saoul comme des Polonais ».

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Les grandes familles polonaises ont essaimé en France, notamment pendant la période de la « Grande émigration » (1831-1870) : Alexandre Florian Walewski, cousin de Napoléon III, a été son Ministre des Affaires étrangères (1855-1860) ; la famille Poniatowski, qui donna son dernier souverain à la Pologne, donna un maréchal d’Empire à Napoléon et plusieurs Ministres français, dont Michel Poniatowski, Ministre de l’intérieur ; plus près de nous, la famille Kosciusko (francisation de Koscziusko) est représentée en France par Nathalie Kosciusko-Morizet, ancienne Ministre et quadragénaire. Paris a même sa propre rue Radziwill, du nom de la famille princière, depuis 1867.

Les échanges n’étant pas unilatéraux, on trouve bien des Polonais d’origine française, plus ou moins lointaine (outre Frédéric Chopin, le linguiste Jan Beaudoin de Courtenay, le militaire Wiktor Thommée, le peintre Wincenty de Lesseur, le professeur de Droit Roman Longchamps de Bérier, le journaliste et activiste Stanislaw Dubois), mais dont le rayonnement est certainement moins important que celui des Polonais en France.

La présence polonaise dans la culture populaire française

Si la Pologne est évidemment très présente dans l’histoire culturelle officielle de la France, elle est également bien représentée dans les représentations populaires françaises.

Début mars, un grand joueur de football polonais d’origine venant du nord de la France a rendu son dernier souffle à l’âge de 85 ans : le footballeur Raymond Kopa, né Kopaszewski. Il faisait partie de ces Polonais arrivés en France en 1919, parlant polonais à la maison. Ancien Ballon d’Or en 1958, il fit la fortune du Stade de Reims, le plus grand club français des années 1950-1960 que seul le grand Real Madrid séparera du titre européen.

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Le football a joué tout au long du XXe siècle son rôle de creuset de la nation sportive française : des joueurs aux origines italiennes, espagnoles, portugaises, yougoslaves, puis maghrébines et africaines ont défendu le maillot bleu. Les joueurs d’origine polonaise, souvent natifs du Nord, ne font pas exception : outre Kopa, Jean Snella (entraîneur en 1966), César (Geslaw) Ruminski (1952 à 1954), Robert Budzynski (1965-1967), George Lech (1963-1973), George Bereta (1967-1975), Richard Krawczyk (1967), Yannick Stopyra (1980-1988). Il en est de même pour d’autres sports, au basket (Stéphane Ostrowski) comme au rugby (Frédéric Michalak). Le défenseur Laurent Koscielny, vice-champion d’Europe en 2016, est certainement l’un des héritiers de cette tradition, alors que Ludovic Obraniak a fait le chemin inverse – né en Moselle dans l’Est de la France, d’origine polonaise par son grand-père Zygmund Ubraniak, il choisit le maillot blanc et rouge.

Le sport n’est pas le seul marqueur de la Pologne dans la France populaire, caractéristique du Nord de la France, région industrieuse ayant accueilli le plus grand nombre de Polonais, au début du XXe siècle. Certains, comme le dirigeant polonais Edward Gierek (1970-1980), passent par la France dans l’entre-deux-guerres avant de revenir en Pologne. Ces migrations économiques ont également été un phénomène agricole, à un moment où la France manquait de main d’œuvre, et qui s’est intégrée par le biais de la participation politique et syndicale. C’est ainsi que le syndicaliste français le plus emblématique des années 1980, le représentant de la CGT (pro-communiste) Henri (Henoch) Krasucki, né dans la banlieue de Varsovie, faisait lui-même parti des Juifs communistes polonais du shtetl chassés par Pilsudski. A Paris, ce côté populaire s’est manifesté par le quartier de la « Petite Pologne », dont le nom remonte à l’époque de Louis XV. Son nom est celui d’un cabaret de l’époque, situé à côté du hameau voisin, dit de la Pologne. Quartier périphérique de Paris au départ, puis quartier mal famé, mentionné comme tel dans des ouvrages de Balzac (La cousine Bette) ou d’Eugène Sue (Les mystères de Paris), il disparaît du fait des travaux haussmanniens dans la seconde moitié du XIXe siècle, et le nom tombe ensuite dans l’oubli.

La Pologne fait partie intégrante du mode de vie populaire français.

 

Changer de regard sur la Pologne ?

Une balade polonaise dans le printemps français peut prendre de multiples formes : une promenade à Paris parmi les toponymes polonais, un concert de nocturnes de Chopin ou encore un débat passionné sur le bilan de Jean-Paul II… Mais une balade polonaise révèle autant sur la France que sur la Pologne.

En termes d’identité politique, la Pologne renvoie à de nombreuses représentations, selon les milieux et les époques. Les catholiques français les plus conservateurs voient dans la Pologne un pays fier, à juste titre, de son héritage chrétien. Dans l’imaginaire révolutionnaire, aujourd’hui tombé en désuétude, « La Varsovienne » est le nom de deux chansons, celle de 1831, écrite par la poète parisien Casimir Delavigne et qui a été la chanson la plus populaire lors de l’insurrection de Varsovie en 1944, et celle de 1905, chantées par les révolutionnaires russes de 1917 et les anarchistes espagnols de 1936.

Dans le monde du travail, les entrepreneurs voient dans la Pologne un marché dynamique, les salariés craignent les fameux « travailleurs détachés » et autres plombiers polonais comme une concurrence déloyale, et les syndicalistes gardent en mémoire la force du mouvement Solidarnosc.

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Quel est donc aujourd’hui le message de la Pologne à destination de la société française ? On peut douter que le rapprochement se fasse dans la sphère politique : le positionnement du gouvernement PiS en Europe lui attirera peu de sympathie. La droite catholique derrière François Fillon, la gauche de Mélenchon ou l’extrême-droite derrière Marine Le Pen partagent une volonté de renouer des liens forts avec la Russie, comme l’a montré le débat présidentiel des cinq principaux candidats. Quant à Emmanuel Macron, aujourd’hui bien placé, son progressisme, son tropisme européen et son vœu de se rapprocher de l’Allemagne tranchent avec la Pologne des Kaczynski, comme c’est le cas pour Benoît Hamon. C’est donc de la société civile qu’il faudra attendre des actions pour rapprocher les deux Etats, qui ont régulièrement manifesté des désaccords et des incompréhensions.