Allemagne : l’immobilisme économique n’est pas une option pour la future chancelière (BOHNEKAMP dans Le Monde)

Dans une tribune au « Monde », l’économiste Dorothea Bohnekamp explique qu’Outre-Rhin les promesses des sociaux-démocrates de réduire l’inégalité des richesses ont été occultées par la progression des salaires et l’instauration d’un smic.

Retrouvez la tribune ici : Bohnekamp

logo_5691L’apparente bonhomie du duel télévisé qui opposait Angela Merkel à Martin Schulz (SPD), dimanche 3 septembre, a été le reflet d’une campagne électorale allemande excessivement consensuelle. Il a une fois de plus souligné les limites de la grande coalition au pouvoir, récalcitrante à toute forme de confrontation critique.

A rebours des sondages donnant l’actuelle chancelière largement vainqueur du débat, on aurait néanmoins tort de sous-estimer la performance de son challenger social-démocrate : celui-ci a, tout au long des 95 minutes du duel, clairement ciblé les couches moyennes en leur promettant une rupture économique sur des sujets de fond, à travers une réforme de la fiscalité et du pouvoir d’achat des ménages modestes. Son discours, prônant une plus grande justice sociale, entre en résonance avec une réalité économique certes florissante, néanmoins contrastée : en effet, les fruits de la croissance se répartissent très inégalement outre-Rhin.

Des écarts patrimoniaux plus importants qu’ailleurs

Le constat est sans appel : alors que leur économie est la plus prospère en Europe, les Allemands détiennent un patrimoine comparativement faible. Une étude menée par la Banque centrale européenne en décembre 2016 révèle qu’un ménage allemand dispose d’un patrimoine médian net de 60 000 euros (il s’élève en moyenne à 83 000 euros), une valeur nettement inférieure au patrimoine médian des 28 pays membres de l’Union européenne (UE), qui s’élève à 100 000 euros (120 000 euros en France).

Nulle part ailleurs dans l’UE, les écarts patrimoniaux ne sont aussi importants

Alors que la République fédérale reste invariablement le moteur économique de l’Europe, une partie de la population continue à en être exclue : seuls 40 % sont propriétaires d’un bien immobilier, et ils ne sont que 10 % à détenir des valeurs boursières dans un pays où l’épargne reste très en vogue.

Nulle part ailleurs dans l’UE, les écarts patrimoniaux ne sont aussi importants : 10 % des Allemands les plus fortunés possèdent plus de 60 % des richesses nettes du pays. Même si elle est restée stable depuis 2007, la répartition des richesses en Allemagne est la plus inégale au sein de la zone euro, comme le montre une étude publiée en 2014 [« Persistance et continuité d’une forte inégalité patrimoniale en Allemagne », par Markus M. Grabka, Christian Westermeier de l’institut allemand de recherche économique (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung)] Pourquoi, alors, la campagne du SPD ne suscite-t-elle pas plus l’adhésion d’une opinion publique pourtant consciente de la nécessité de réformer le pays ?

Source de satisfaction

Tout d’abord, sur fond d’économie florissante et de chômage historiquement bas, il s’avère difficile pour le SPD, partenaire de la grande coalition au pouvoir, de faire contre bon vent mauvaise fortune. Le marché de l’emploi connaît une situation record : d’après le sondage Deutschlandtrend mené en mai par l’ARD, la radio publique allemande, 81 % des citoyens jugent la situation économique bonne, voire très bonne, une proportion en nette hausse par rapport à 2010. D’ailleurs, 65 % d’entre eux estiment recevoir une part équitable de la croissance du pays et jouir d’une réelle ascension sociale et professionnelle outre-Rhin, selon une étude publiée en août 2017 par l’Institut der deutschen Wirtschaft (IW), basé à Cologne.

Après des années de modération salariale – un facteur-clé de la compétitivité du pays –, les salaires ont fortement progressé ces cinq dernières années ; en 2017, cette hausse a été de 2,3 % par rapport à l’année précédente. Là aussi, l’Allemagne se situe au-dessus de la moyenne européenne (+ 1,7 %), pratiquant des salaires moyens bruts parmi les plus élevés en Europe (en moyenne 3 380 euros par mois en 2014), bien supérieurs à ceux perçus par leurs voisins français (2 864 euros), selon Eurostat.

l’introduction du salaire minimum a fortement tempéré les inégalités outre-Rhin

Cette évolution globalement positive, qui profite autant aux ouvriers qualifiés (ils disposent en moyenne d’un salaire annuel brut de 55 000 euros) qu’aux cadres, place l’Allemagne juste après la Suisse et le Luxembourg en termes d’attractivité salariale.

De plus, l’introduction du salaire minimum a fortement tempéré les inégalités outre-Rhin et contribué à améliorer le pouvoir d’achat des Allemands travaillant dans des secteurs à bas revenus. Surtout, les salariés jouissent depuis plus de six ans d’une participation record aux bénéfices ; la bonne santé des entreprises leur profite donc directement – c’est une conséquence de la cogestion allemande – et leur permet de toucher chaque année des primes importantes, notamment dans l’industrie automobile (7 500 euros en moyenne pour un salarié).

Une situation économique paradoxale

Enfin, le coût de la vie reste malgré tout modique en Allemagne, où les prix à la consommation – de l’alimentation jusqu’au logement – se situent à 0,2 % au-dessous de la moyenne des prix de l’Union européenne en 2016. C’est d’ailleurs une source de satisfaction fréquemment exprimée par les touristes allemands qui, en vacances chez leurs voisins immédiats (Danemark, France, Pays Bas) constatent que les prix pratiqués y sont bien supérieurs.

Le programme électoral du SPD entend répondre à cette situation économique paradoxale où de nombreux chantiers restent ouverts : refonte en profondeur du système d’assurance-maladie, investissements dans les infrastructures et le système éducatif, numérisation de l’ensemble du territoire. On comprend aisément pourquoi l’électeur allemand se montre peu enclin à changer de politique, car le coût en incomberait au contribuable.

Mais compte tenu du fait qu’un tiers des électeurs ne se sentent pas représentés par la grande coalition au pouvoir (CDU et SPD) et sont en mesure de peser considérablement sur le score de l’Alternative für Deutschland à l’issue du scrutin du 24 septembre, il est indubitable que l’immobilisme économique ne pourra être une option pour le futur ou la futur(e) chancelier(e).