La scène politique allemande aujourd’hui (Laurençon sur Atlantico)

Un mois après les élections fédérales du 24 septembre et les élections locales de Basse-Saxe du 15 octobre dernier, plusieurs tendances se manifestent sur la scène politique allemande : début du quatrième mandat de la Chancelière Merkel, percée des populistes de l’AfD, négociations en vue d’une coalition « jamaïcaine » inédite associant la CDU-CSU, les Libéraux et les Verts, défaite du SPD à l’échelon fédéral mais victoire récente à l’échelle locale, etc.

Fabien Laurençon analyse Tous ces mouvements contribuent à faire évoluer une vie politique apparemment stable. Retrouvez l’interview sur le site d’Atlantico : Laurençon Allemagne

 

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1/ Plus d’un mois après les élections en Allemagne et à la lumière des élections en Basse-Saxe et du résultat autrichien, comment s’annoncent les négociations pour la coalition? Ou en sont les rapports de force ?

Alors que s’ouvrent aujourd’hui les entretiens exploratoires (Sondierungsgespräche) sur la base d’un schéma inédit, dit « jamaicain », en format bilatéral entre la CDU, la CSU, son alliée bavaroise, les Verts et les libéraux de la FDP, première étape avant les négociations proprement dites en vue de la constitution d’une coalition gouvernementale, les négociations s’annoncent difficiles.

Les tensions entre futurs partenaires commencent à se structurer, notamment entre FDP et droite démocrate-chrétienne. Les échanges en début de semaine entre Volker Kauder, président du groupe parlementaire CDU au Parlement, et Christian Lindner, en témoignent. Dans un entretien donné le 17/10 à la F.A.Z., Christian Lindner s’est en effet prononcé contre l’attribution du poste clé de ministre des finances à la CDU, considérant que n’importe quel autre parti de la coalition, CSU, FDP ou Verts était préférable au statu quo ante et à la continuité de la mainmise de la CDU sur la politique économique : « Ce système n’a pas fait ses preuves  » a t’il notamment déclaré de manière lapidaire.

La sortie remarquée du jeune (37 ans) et ambitieux leader du FDP, qui rappelle par certains aspects la trajectoire et le style de Sebastian Kurz, ne vise pas tant le précédent titulaire du poste, Wolfgang Schäuble, qui fut ministre des finances pendant près de 8 ans, de 2009 à 2013 tout d’abord dans la coalition FDP-CDU-CSU, puis reconduit de 2013 à 2017, qui vient d’être élu par son parti comme candidat à la présidence du Bundestag (et qui devrait sauf coup de théâtre, être élu par le Bundestag lors de sa session de rentrée le 24 octobre prochain) que la pratique du pouvoir de la CDU. Lindner a clairement attaqué l’absence d’autonomie politique du ministère des finances, devenu au fil des années une simple courroie de transmission de la Chancellerie fédérale selon lui, réduit au rôle d’exécutant des politiques publiques en matière économique et financier, au lieu d’être un partenaire à part part entière – à cet égard, l’intérim du ministère des finances confié à un fidèle d’Angela Merkel, Peter Altmaier, actuel chef de la Chancellerie fédéral – une fonction comparable à un Secrétaire général de l’Elysée  aux pouvoirs étendus – serait d’ailleurs aux yeux des libéraux comme Lindner l’aveu même de cette aliénation de la fonction par la pratique du pouvoir de la chancelière, et en creux d’un monopole de fait de la CDU que critique Lindner.

2/ Pratiquement, comment ces élections vont-elles se passer ? Quels seront les points importants des négociations?

La question de la répartition des postes ministériels clés sera un des points saillants des négociations. Pour une bonne partie des cadres de la FDP, l’expérience de 2009-2013, et la décision prise alors de choisir le portefeuille des affaires étrangères au détriment des finances est considérée comme une faute stratégique. Cette décision, lourde de conséquences, qui avait largement contribué à la vassalisation du parti, reste une préoccupation centrale dans les revendications à venir du parti, qui devrait en toute logique réclamer ce portefeuille des finances, qui serait attribué à Christian Lindner, ou à défaut, si ce dernier devait se concentrer sur le poste de chef du groupe parlementaire, à Wolfgang Kubicki, son vice-président.

Au-delà des questions de postes et de personnes, les sujets de divergence ne manquent pas entre les uns et les autres : immigration et défense (Verts/FDP), transition énergétique appliquée au secteur automobile (Verts vs CDU-FDP), zone euro (FDP vs CDU), fiscalité (FDP vs les deux autres partenaires…).

Les résultats décevant de la CDU en Basse-Saxe à l’issue des élections du Landtag ne doivent pas être sous-évalués.  L’échec personnel du chef de file de la droite démocrate-chrétienne Bernd Althusmann, en dépit (ou plus vraisemblablement en raison même) du soutien de la chancelière, a une résonance qui va au-delà du Land. En dépit des déclarations de la chancelière lundi, cet échec fragilise incontestablement a position de négociation de la CDU dans les discussions qui s’ouvrent cette semaine. Les prises de parole des différents ténors de la CDU à l’issue du scrutin sont d’ailleurs beaucoup plus mesurées. L’initiative et la dynamique politique sont dans le camp libéral. Mais si l’on y regarde de plus près, le recul électoral affecte également les Verts et la FDP.

Le résultat des élections en Autriche est un autre élément d’inflexion des débats internes à la droite allemande. Le succès de Sebastian Kurz est décodé par la CSU bavaroise comme la preuve qu’un discours conservateur assumé permet de remporter les élections, à l’inverse de la stratégie centriste de la CDU qui montré ses limites.

3/ Quelles pourraient être les conséquences pour l’Union européenne et pour la France selon vous ? 

La phase d’interrègne qui s’est ouverte le 24 septembre au soir et qui devrait durer plusieurs mois, jusqu’à la fin de l’année au minimum, dans l’hypothèse où les négociations avancent vite, voire début 2018, devrait fragiliser la position de l’Allemagne au sein de l’Union européenne. Dans son entretien hier donné à la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Christian Lindner a exclu que le gouvernement allemand soit représenté dans les discussions à venir à Bruxelles par un ministère des finances par intérim, sans légitimité politique, et que des décisions puissent être prises sans mandat politique.

De même, sur le plan des initiatives bilatérales franco-allemandes, en matière de défense et de sécurité ou de politique européenne, la présence de ministres dédiés principalement à la gestion des affaires courantes dont la présence au sein du prochain gouvernement est soit incertaine (Ursual von der Leyen à la défense) ou à coup sûr exclue (Sigmar Gabriel aux affaires étrangères, au grand dam de ce dernier, d’ailleuers qui aurait préféré garder son portefeuille) devrait ralentir mécaniquement la dynamique enclenchée l’été dernier à la suite de l’élection d’Emmanuel Macron.

Dans un second temps, une fois le contrat de coalition parachevé, et le gouvernement constitué, on peut penser que la gestion d’une coalition à trois partenaires, et la recherche du barycentre entre trois partis qui n’ont pas d’expérience récente de ce type de mariage à trois au niveau gouvernemental sera une source d’instabilité chronique pour une chancelière par ailleurs affaiblie.