De Séoul 1988 à Pyeonchang 2018: sport, guerre et paix en Corée (BRET sur Atlantico)

Les JO d’hiver s’ouvriront aujourd’hui à Pyeongchang, dans la partie orientale de la Corée du Sud à quelques dizaines de kilomètres de la frontière intercoréenne. Les tensions et les rapprochement internationaux classiques pour ce type de manifestation ont été renforcés ces dernières semaines par un nouveau train de sanctions américaines, un défilé militaire en Corée du Nord mais aussi par l’envoi de sportifs et de délégations du Nord vers le Sud. Cyrille BRET revient sur la comparaison entre la situation politique actuelle et celle qui présidait aux JO d’été organisés à Séoul en 1988.

Retrouvez l’interview ici : Bret Séoul Pyeongchang

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1- Des Jeux Olympiques de Séoul en 1988 à ceux de Pyeongchang en 2018, comment comparer le contexte politique entourant les deux événements qui ont attiré l’attention du monde sur la situation particulière de la péninsule coréenne ?

Entre les Jeux olympiques d’été de 1988 organisés à Séoul et les Jeux Olympiques d’hiver organisés à Pyeongchang, dans la région orientale de la Corée du Sud, trente ans se sont écoulés. Et la donne géopolitique a profondément changé.

D’un point de vue général, entre 1988 et 2018, les relations internationales sont passées dans un autre monde. Les Jeux Olympiques ont été attribués à Séoul en 1981, au moment où la Guerre Froide prenait un nouvel élan, où l’URSS pensait encore être à parité avec les Etats-Unis. Ceux-ci, sous la direction de Ronald Reagan lançaient des initiatives tous azimuts pour reconstituer un avantage stratégique considéré comme perdu durant les années 1970. En 1988, La Guerre Froide s’apaise mais la République Populaire de Chine est encore profondément sous l’influence de Mao, décédé une décennie auparavant. Et elle n’a pas encore fait sa révolution économique fondée sur l’ouverture au commerce international, sur le développement de l’initiative privée. En somme, entre 1988 et 2018, les lignes de front ne passent plus principalement entre l’URSS et les Etats-Unis mais entre la Chine, les Etats-Unis, les BRICS, etc. A la fin de l’ère soviétique se sont ajoutées la mondialisation, l’émergence de la Chine, la révolution numérique, etc.

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D’un point de vue local, en 1988 et 2018, la donne géopolitique a, elle aussi, évolué dans la Péninsule. En 1988, la Corée du Nord avait boycotté les Jeux Olympiques suite au refus du CIO de lui attribuer l’organisation de plusieurs épreuves. La grande crainte était alors un boycott de la part des pays du bloc soviétique en raison de l’absence de relation diplomatique avec la Corée du Sud. E, 1988, la Corée du Nord, dirigée par Kim jong il, le père de l’actuel leader nord-coréen était encore, comme aujourd’hui, en simple armistice avec la Corée du Sud. Mais elle n’était pas encore une puissance nucléaire et était partie au Traité de Non Prolifération nucléaire. La présidence de Kim jong a constitué un tournant : en 2017, elle a organisé pas moins de 4 essais balistiques et 1 essai nucléaire et la Corée du Nord n’est plus partie au TNP depuis de nombreuses années.

2- Comment les rapports de force ont-ils évolué entre l’affrontement est-ouest qui se jouait alors encore en 1988, et l’année 2018 marquée par l’émergence d’un hégémon régional, la Chine, et la complexité actuelle de la relation Moscou – Washington ? 

Les rapports de force sont désormais principalement organisés autour de l’affrontement entre la Corée du Nord et les Etats-Unis. La Corée du Sud a, elle, essayé à plusieurs reprises de définir une ligne diplomatique et stratégique à la fois fidèle à l’allié américain qui garantit sa sécurité mais autonome dans la perspective d’un rapprochement. La RPC, quant à elle, essaie de se donner à la fois le rôle de protecteur du régime mais également de médiateur avec lui. Elle a en effet beaucoup à redouter d’une déstabilisation de son voisin. Quant aux Etats-Unis, ils sont les plus fermes dans les sanctions afin de maintenir un régime de non proliférations. Avec le développement de pôles de puissance nouveau, la situation et l’équilibre stratégique est plus précaire.

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3- Plus localement, quelle a été l’évolution du rapport de force entre Pyongyang et Séoul entre ces deux dates ? Comment ont  pu évoluer les espoirs de réunifications des deux capitales entre ces deux dates ? 

Depuis 1988, la Corée du sud a profondément évolué. Suite à la démocratisation du pays favorisée par les JO de Séoul 1988 qui ont empêché la dictature de réprimer discrètement les manifestations étudiantes (cf. photo), suite à l’ouverture d’une zone économique spéciale entre les deux pays, suite à la diplomatie du « rayon de soleil » durant les années 2000, la Corée du Sud a tempéré son alliance avec les Etats-Unis pour garantir sa sécurité face à une puissance nucléaire. Elle n’aspire plus à la réunification comme elle pouvait le déclarer durant les années 1980. En effet, depuis les J0 de 1988, la Corée du Sud est passé du statut de « Dragon » à celui de pays riche. Si les JO de Séoul étaient destinés à marquer la sortie de la Corée de la pauvreté, ceux de Pyeongchang sont organisés par une des toutes premières puissances économiques mondiales en termes de revenu par habitant, de capacité d’innovation, d’exportations. Et elle s’est également doté d’un softpower impressionnant en donnant un rayonnement international à sa scène musicale (la KPop) et à son cinéma. Le découplage avec la Corée du Nord s’est accentué.

La Corée du Nord a, elle, traversé une décennie 1990 de famine qui a sans doute fait 1 million de victime sur les 24 millions de la population d’alors. Elle a, de plus, durci sa posture militaire en devenant une puissance nucléaire désormais confirmée. Elle l’a rappelé en organisant hier un défilé militaire célébrant la création de l’armée (cf. photo).

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La réunification n’est désormais qu’un horizon lointain. La population du Sud la redoute et le régime du Nord la craint. Le défilé des délégations nord et sud coréennes sous la même bannière à la cérémonie d’ouverture, la constitution d’une équipe mixte de hockey féminin et l’organisation d’événements culturels au sud autour de délégation du nord ont une forte portée symbolique. Mais elle ne rapprocheront pas pour autant la réunification.