Pont vers la Crimée, tensions avec la Pologne, rapprochement avec Macron… où vont les relations UE-Russie? (BRET et PARMENTIER pour Atlantico)

Atlantico : ​Quatre années après la crise de Crimée, qui a conduit à l’annexion de la péninsule par la Russie, Vladimir Poutine a inauguré​ le pont reliant Russie et Crimée le 15 mai. Un symbole venant acter la situation malgré l’opposition, entre autres, des européens. Au regard de cette situation, quelles sont les limites de ce que les européens accepteront de la part de Vladimir Poutine ? Des pays Baltes au Caucase en passant par le Moyen-Orient, quelles sont les limites avant une intervention militaire de la part des européens ?

Cyrille Bret : La présidence russe multiplie actuellement les symboles pour « normaliser“ l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie.

Par exemple, le premier Tour de l’élection présidentielle qui a vu la réélection de Vladimir Poutine a été organisée le 18 mars, date du référendum ayant conduit à l’annexion. De même, la démarche du président russe est éloquente : il a lancé le pont sur le détroit de Kertch quelques mois après l’annexion, l’a fait réaliser par l’entreprise d’un de ses proches, a ainsi engagé la Crimée dans une politique de développement et d’intégration au Sud russe. Enfin, coutumier des mises en scène éloquentes, il a tenu à franchir ce pont à bord d’un camion Kamaz. Ces actes symboliques très forts renforce la polarisation des Occidentaux. Actuellement de nombreuses anciennes républiques soviétiques et démocraties populaires (Pologne, Etats baltes, Roumanie, etc.) disent redouter la déstabilisation russe dans leurs eaux terrritoriales, leurs espaces aériens et leurs territoires. A la différence de l’Ukraine et de la Géorgie, en guerre avec la Russie, ces Etats sont tout à la fois membres de l’UE et de l’OTAN. L’atteinte à l’intégrité territoriale de l’un d’entre eux serait une cause pour déclencher une réaction militaire de la part de leurs alliés.
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Florent Parmentier : Plus qu’un simple pont reliant la Crimée à la Russie, ce pont sur le détroit de Kertch de 19 kilomètres (le plus long de Russie) est déjà considéré, pour une large partie de l’opinion russe, comme un « lieu de mémoire » (Pierre Nora), puisque les sentiments nationaux russes y sont réaffirmés, notamment suite au référendum du 18 mars 2014. A contrario, il constitue pour l’Ukraine une matérialisation de la blessure liée à la guerre de 2014, liée à la perte de ce territoire dont le rattachement avait été entériné par l’Union soviétique en 1954. Si l’annexion de la Crimée n’a pas été sanglante, sa perte est une réalité difficilement acceptable politiquement pour les Ukrainiens. Et ce d’autant plus qu’elle semble sans recours : l’Ukraine n’a pas donné son consentement à la réalisation du pont, au grand dam également de ses partenaires.

Pour l’heure, le pont inauguré le 15 mai dernier permet à la Crimée d’envisager un avenir économique plus clément, puisque la péninsule située sur la mer Noire est pour l’heure un territoire isolé et frappé par les sanctions ; le pouvoir russe espère voir arriver de nouveaux touristes et des biens de consommation courants moins chers. Mais le résultat politique est plus ambigu : symbole de la restauration du pouvoir russe, mais également du divorce de celui-ci avec le peuple ukrainien. Ce pont montre aussi à quel point le système politique russe reste centré autour des proches de Vladimir Poutine, qui ont entrepris la construction de ce pont : il était accompagné de l’homme d’affaires Arcady Rotenberg, son ancien partenaire de judo et constructeur du pont.

Verra-t-on d’autres ponts de ce type au sein de l’Europe ? D’autres conflits hybrides tel que celui qui se déroule en Ukraine sont-ils possibles dans d’autres parties de l’Europe ? Quand on reproche aux dirigeants russes leurs interventions à l’extérieur, en Géorgie, en Ukraine et en Syrie, ils objectent en général une liste alternative d’interventions : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye… La liste des interventions des Américains, mais également des Européens, est davantage longue. Le budget américain de la défense est près de dix fois celui de la Russie : en 2017, les congressistes américains ont voté un budget de presque 700 milliards de dollars, contre 66 milliards de dollars en Russie, avec un budget militaire en baisse par rapport à 2016. Dans ces conditions, aux russophobes américains et européens, les dirigeants russes répondent que c’est en réalité l’Occident qui est en position agressive, mais que cette phase historique trouvera une fin prochainement avec la redistribution des cartes au niveau international.

L’agressivité russe est réelle dès lors que l’on mesure les violations des espaces aériens, sous-marins ou maritimes, y compris pour des pays membres de l’OTAN. C’est la raison pour laquelle il faut maintenir un effort militaire pour créer un rapport de force, mais que cette approche doit également aller avec la recherche d’objectifs communs pour nourrir un dialogue. Les coûts d’une intervention dans les pays Baltes seront sans conteste trop élevés pour la Russie, pour un gain improbable ; il y a là une ligne rouge des Américains et des Européens.

En revanche, dans le Caucase, la situation est différente : la Russie estime qu’il s’agit d’une zone d’intérêt privilégiée ; elle surveillera tout pouvoir potentiellement hostile. Mais la Géorgie n’est plus considérée comme un facteur d’agitation sur son flanc sud comme elle l’était sous Saakashvili ; dans les événements arméniens du mois de mai, la Russie est restée neutre, ses intérêts étant similaires à ceux du pouvoir arménien. Et Moscou a même été à l’origine de l’apaisement lors du conflit d’avril 2016 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Quant à la Syrie et au Moyen-Orient, la recomposition en cours concerne pour l’essentiel au moins autant la place de Téhéran que celle de Moscou…

Quels sont les points les plus « à vif » des relations russo-européennes ? La compréhension des stratégies respectives entre Européens et Russes​ est-elle suffisamment claire pour éviter toute incompréhension pouvant aller jusqu’au dérapage ?

Cyrille Bret : Dans les relations entre UE et Russie, l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass figurent au premier rang des sujets de division. Pour la Russie, la Crimée a été librement rattachée à la Russie après quelques décennies de rattachement à l’Ukraine et surtout après un référendum. Pour l’UE, il s’agit d’une annexion illégale ayant privé l’Ukraine d’une partie de son territoire. Mais d’autres dossiers sont particulièrement durs. Au premier chef, les sanctions et les contre-sanctions adoptées par la Russie sont la principale pomme de discorde : pour l’UE, il s’agit de sanctionner cette annexion ainsi que l’implication de la Russie dans le conflit au DOnbass. Pour la Russie, il s’agit d’une atteinte grave aux intérêts de la Russie. Dans le Donbass, en Crimée et dans le domaine des sanctions, les relations UE-Russie sont dans l’impasse. On ne peut incriminer un manque d’explications ou de transparence : dans tous les forums institués (OSCE, Conseil OTAN-Russie, ONU), les deux positions s’expriment clairement sans qu’aucun compromis ne puisse être trouvé. Les dérapages sont possibles même s’ils sont limités pas le fait que des puissances nucléaires se font face : dans l’espace baltique notamment lors des exercices réguliers menés par les deux rivaux, dans l’espace de la Mer Noire où la Russie tient le haut du pavé, en Méditerranée orientale où transitent les forces russes vers la Syrie, etc.

Florent Parmentier : Les relations euro-russes ont connu plusieurs phases depuis l’effondrement de l’URSS : les Européens ont pu paraître condescendants dans un premier temps, puis la relation s’est tendue à la fin des années 1990, sous le triple effet de la crise financière de 1998, de la guerre du Kosovo en 1999, ainsi qu’avec l’alternance politique. Vladimir Poutine a recherché, lors de son premier mandat, appui et soutien du côté des Européens : germanophone, il a effectué au Bundestag un discours remarqué en 2001. L’échec du programme des « quatre espaces » (un espace économique, un espace de liberté, de sécurité et de justice, un espace de sécurité extérieure et un espace de recherche et d’éducation) lors du Sommet UE – Russie de Saint-Pétersbourg en 2003 laissera durablement des traces.

Après une période alternant moments compliqués (guerre en Géorgie) et moments plus constructifs (présidence Medvedev), la relation tombe dans une relation de franche hostilité à compter de 2014 avec la crise en Ukraine. La Russie se trouve alors sur le banc des accusés en Ukraine, mais également derrière tout événement affectant négativement l’Europe : le Brexit, l’indépendance de la Catalogne ou la montée des partis dits « populistes » ; Vladimir Poutine semble, à écouter les commentateurs, tenir les clés sur tous ces divers sujets ! Or, si ce dernier sait utiliser les moindres faiblesses des Européens pour les diviser, la Russie ne peut pas se trouver à l’origine de l’ensemble des dérèglements européens.

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