Raviver la conscience européenne: un entretien avec Antoine Arjakovsky

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Antoine Arjakovsky est directeur de recherche au Collège des Bernardins et auteur de Retrouver le goût de l’aventure européenne (Bayard, 2019) et Histoire de la conscience européenne (Salvator, Paris, 2016).

 

 

 

 

 

Cyrille BRET : Dans votre Histoire de la conscience européenne vous identifiez plusieurs valeurs européennes : attachement à l’Etat de droit, séparation entre le pouvoir séculier et le pouvoir religieux, créativité artistique et scientifique… Aujourd’hui, la campagne pour les élections européennes n’est-elle pas placée sous le signe d’un « choc des valeurs » entre l’Ouest et l’Est de l’Europe?

Antoine ARJAKOVSKY : Je ne crois pas à la théorie du choc des civilisations. En revanche je peux concevoir que des valeurs, ou plus précisément des principes, comme l’égalité ou la liberté, s’entrechoquent lorsqu’ils ne disposent pas de référent commun. L’approche des 30 historiens que nous avons réunis dans ce livre Histoire de la conscience européenne (Salvator, 2016) consiste à présenter un récit capable de mettre à jour le référent commun de la puissance personnelle transcendante qui a été à la base de la constitution dans l’histoire des Etats-nations, des Empires et aujourd’hui des institutions européennes.

Nous avons montré que le monothéisme est l’une des deux composantes des mentalités européennes à côté du sens de la dignité infinie de chaque personne humaine. C’est en tenant ensemble ces deux pôles qu’on parvient à dépasser la confrontation entre les idéologies néo-libérales et néo-communistes qui fleurissent aujourd’hui au sein des extrêmes en Europe.

Cyrille BRET : Dans votre Histoire de la conscience européenne, vous avez rassemblé les contributions d’intellectuels et de responsables politiques de tout le continent. Du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, de l’Europe luthérienne à la Méditerranée avez-vous vu se dégager un héritage de valeurs commun ?

Antoine ARJAKOVSKY : Oui! Nous sommes tous d’accord par exemple sur la devise commune de l’Union européenne (même si elle ne dispose pas encore de reconnaissance officielle), à savoir « l’unité dans la diversité », « in varietate concordia ». Lorsqu’on parvient à saisir ce fil continu de la prise de conscience par les Européens de la nécessaire intervention d’un tiers entre le principe d’identité et le principe d’altérité, alors on comprend mieux toute la logique du développement historique de la conscience européenne.

Cyrille BRET : Dans votre dernier livre Retrouver le goût de l’aventure européenne  rédigé avec Jean-Baptiste Arnaud, votre collègue au Collège des Bernardins, vous proposez « dix propositions pour un avenir personnaliste de la civilisation européenne » : quelle est la principale idée de votre ouvrage ?

Antoine ARJAKOVSKY : Nous sommes partis de la nécessaire réhabilitation de la philosophie personnaliste développée aussi bien par Jacques Maritain que Nicolas Berdiaev ou Denis de Rougemont et plus tard par Martin Luther King, Olivier Clément ou le pape François. Selon nous celle-ci est la seule en mesure de synthétiser l’exigence d’autonomie de l’humanisme des Lumières avec la conviction médiévale d’une réalité personnelle créatrice à l’origine du monde et de l’histoire. Le personnalisme ce n’est pas l’individualisme humaniste auto-centré et ce n’est pas non plus le théocentrisme médiéval. C’est la philosophie qui considère que chaque individu est un sujet de droit qui ne peut s’accomplir que par autrui au nom du bien commun. Cela fonde au passage dans le droit public la notion de « communauté ouverte » qu’ont tant de mal à saisir les légistes français depuis la Loi Le Chapelier et les communautaristes américains.

Cyrille BRET : Si vous étiez nommé en juin 2019, suite la formation de la nouvelle Commission, Commissaire à la Culture et à l’éducation, quelle serait votre première mesure symbolique?

Je proposerais un enseignement de l’histoire de la conscience européenne partout en Europe sur la base de la méthode des regards croisés que nous avons mise au point en association avec le site Ma Maison de l’Histoire de l’Europe et dont nous sommes en train d’améliorer la présentation avec nos partenaires du Parlement européen, de la Maison de l’histoire européenne et de plusieurs grands médias européens comme Ouest France. Pour créer une grande démocratie européenne qui respecte la souveraineté des Etats-nations sans s’y enfermer, qui crée une véritable Fédération des Etats-nations européens selon l’expression de Jacques Delors, il faut permettre à tous les Européens, en commençant par les plus jeunes, de comprendre que leur histoire est plus riche lorsqu’elle intègre les points de vue des autres nations.