Le système politique russe aujourd’hui (BRET-Les Echos)

La vie politique russe fait du sur place, entre une opposition sans perspectives et un pouvoir sans relève.

Son courage force l’admiration. Et son sort suscite l’inquiétude. Après plusieurs mois de convalescence en Allemagne, Alexeï Navalny est retourné en Russie, dimanche 17 janvier, et a été immédiatement arrêté à l’aéroport. Pour mémoire, il a réchappé d’un empoisonnement à Omsk en août 2020.

Pourquoi quitter la protection de Berlin ? Et pourquoi cette arrestation qui suscite déjà des protestations internationales ? C’est que la vie politique russe est aujourd’hui prise dans les « dilemmes de Soljénitsyne ». Sans relève interne et sans alternance externe, elle est durablement bloquée.

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L’exil au risque de l’impuissance

Les opposants russes sont aujourd’hui prisonniers d’une alternative trop connue en Russie et en Union soviétique : soit rester pour agir au risque de la prison et parfois de la vie comme Anna Politkovskaia et Boris Nemtsov, assassinés en 2006 et en 2015. Soit s’exiler pour contester librement au risque de saper sa crédibilité politique comme l’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski, emprisonné de 2005 à 2013 puis contraint à l’exil.

C’est le dilemme que l’écrivain Alexandre Soljénitsyne a affronté toute sa vie. Interné de 1945 à 1953 pour avoir critiqué Staline dans sa correspondance, l’auteur de « L’archipel du Goulag » fait d’abord le choix de rester pour nourrir la dissidence intérieure. Ecrivant sans relâche et publiant parfois ses récits critiquant le régime soviétique, il obtient le Prix Nobel de littérature en 1970 et le soutien de l’Ouest. Mais, en 1974, il est arrêté, déchu de sa nationalité soviétique et expulsé à l’Ouest par l’URSS de Brejnev. L’exilé n’est plus un acteur politique mais une conscience morale réfugiée dans le Vermont, chez l’ennemi de toujours, les Etats-Unis.

Eviter la « soljénitsynisation » est la priorité d’Alexeï Navalny : déjà il fait l’objet de procédures judiciaires et est dénigré comme « agent de l’étranger ». Rester davantage en Allemagne l’aurait privé de toute action politique réelle dans la perspective des élections législatives russes de septembre prochain. Il serait resté le « patient allemand » comme le nomme le président russe.

La répression au risque de l’héroïsation

A l’évidence, du côté des autorités russes, le « dilemme de Soljenitsyne » se décline différemment. Soit arrêter immédiatement Navalny au risque de faire un martyr. Soit relâcher la pression sur un opposant reconnu pour son engagement contre la corruption, défendu par l’Union européenne et soutenu par Novaya Gazeta au risque de passer pour faible.

Face à la renommée croissante de Soljenitsyne, Nikita Khrouchtchev avait choisi un relatif apaisement. Au nom de la déstalinisation, il avait autorisé la publication du récit Un jour dans la vie d’Ivan Denissovitch qui décrivait les conditions de vie au Goulag. Cela avait évidemment nourri la dissidence intérieure. Quant à lui, Leonid Brejnev avait pris le parti de la ligne dure et mis fin à cette contestation venue d’URSS. L’arrestation de Soljenitsyne avait marqué la fin du dégel avec l’Ouest.

Le retour de Navalny embarrasse aujourd’hui le régime russe car il le force à prendre parti.

Le retour de Navalny embarrasse aujourd’hui le régime russe car il le force à prendre parti. A quelques mois des élections à la Douma, voici le gouvernement Michoustine contraint à choisir entre un aveu de faiblesse (laisser l’opposant libre) et une répression qui donne un héros à l’opposition.

S’il est réellement populaire pour avoir rétabli la place de l’Etat central à l’intérieur et le statut géopolitique de la Russie à l’extérieur, le président Poutine a aujourd’hui placé la vie publique russe dans un blocage structurel : la relève interne est invisible et l’alternance externe est impossible. Voici toute la Russie prise dans le dilemme de Soljenitsyne : entre un pouvoir sans renouveau programmatique et une opposition sans perspectives gouvernementales, elle bégaie son avenir.