Joe Biden à Kiev ou les Etats-Unis sont-ils encore une puissance européenne ?

23 avril 2014

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Encore une visite ?

Les Etats-Unis ont-ils définitivement tourné le dos au 20ème siècle et à l’Europe pour se tourner résolument vers l’Asie et le 21ème siècle ? On peut en douter.

Le Vice-président américain, Joe Biden, vient de réaliser une visite à Kiev dans le sillage immédiat des événements de Donetsk et des violences à Slaviansk, en Ukraine orientale. Il s’y est entretenu avec le président par intérim et a désigné le premier ministre par intérim, Arseni Iatseniouk, comme « l’homme de la situation ». Sa visite a été placée sous le signe de la préservation de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine.

S’agit-il d’un déplacement symbolique destiné à témoigner plus qu’à agir ? Dans le contexte de dégradation constante de la situation depuis l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie en mars 2014, et au moment où la tension monte entre les anciens adversaires de la Guerre Froide, les Etats-Unis sont-ils encore en mesure de prendre l’initiative sur le dossier ukrainien ? C’est l’enjeu principal de cette visite.

Les sceptiques auront beau jeu de souligner l’impuissance des Etats-Unis et de pointer la méthode Coué de la conférence de presse tenue par Joe Biden à Kiev : le président américain n’est-il pas tout à la fois irrésolu et peu impliqué dans les affaires européennes comme le soulignent maints portraits à charge de Barack Obama, au premier rang desquels le livre de juin 2013 de Vali Nasr[2] ? Plus précisément, l’activisme de Joe Biden masquerait mal le désintérêt de l’opinion américain et la faible mobilisation du Département d’Etat pour la crise en Ukraine, loin des accusations d’ingérence répétées par Moscou au moins depuis la révolution orange de 2004.

Toutefois, il est des raisons de croire que cette visite a été différente, dans ses buts et dans ses effets, de celle du 4 mars 2014 durant laquelle le Secrétaire d’Etat John Kerry avait été acclamé par les manifestants sur la place Maïdan. Elle est aussi bien distincte des déplacements des parlementaires américains, dont John McCain, destiné à braver, pendant la révolte, le camp pro-russe. La visite du Vice-président poursuit des objectifs bien identifiés : premièrement soutenir le gouvernement provisoire kiévien singulièrement affaibli par sa défaite de la semaine dernière et par la fusillade du weekend à Slaviansk ; deuxièmement apporter une réplique ferme car protocolairement élevée aux initiatives du camp pro-russe. Troisièmement, préserver la possibilité d’une application de l’accord de Genève du 17 avril dernier, après une séquence d’accusations mutuelles entre la Fédération russe et les Etats-Unis rejetant l’une sur l’autre la responsabilité de leur non application.

Plus qu’un témoignage mais moins qu’une visite historique, le déplacement de Joe Biden fait apparaître plusieurs points essentiels de la position américaine sur le dossier ukrainien : l’Amérique semble se réveiller de sa relative apathie sur la question de sa zone d’influence en Europe.

Soutenir un gouvernement provisoire en difficulté pour garantir les élections de mai

Le premier objectif de ce déplacement est, à l’évidence, d’apporter un soutien particulièrement nécessaire au président Tourtchinov et au gouvernement Iatseniouk. Ceux-ci traversent en effet une période de turbulences internes et internationales marquées. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre les formules de Joe Biden sur les dirigeants provisoires de l’Ukraine.

A l’intérieur du pays, le gouvernement est remis en cause non seulement par les autonomistes russophones de Donetsk, de Slaviansk et de Lougansk mais également par les nationalistes extrémistes d’Ukraine occidentale, comme l’organisation Pravyi Sektor qui pousse de facto à la confrontation. Miné par l’échec de son « opération anti-terroriste » de la semaine du 14 avril, affaibli par les rumeurs propagées par les pro-russes et marginalisé par les opérations de communication du ministre russe des affaires étrangères, Sergeï Lavrov, le gouvernement de Kiev risque constamment d’être débordé par l’est et sur sa droite.

Dans la perspective des élections présidentielles de mai 2014, il est de première importance que ce gouvernement provisoire soit soutenu publiquement par les plus hautes autorités américaines. Si le gouvernement provisoire venait à tomber, l’organisation d’élections générales serait gravement compromise : le gouvernement organisant le scrutin serait en effet soupçonné de partialité dans la mesure où il ne serait que le gouvernement de l’ouest du pays.

Une visite symbolique mais certainement pas anecdotique

Sur la scène internationale, le gouvernement par intérim a besoin d’une « bouffée de légitimité » après la séquence des dix derniers jours où sa faiblesse s’est manifestée avec une redoutable acuité. Joe Biden sait, en se rendant à Kiev, qu’il en va de l’idée même d’un Etat ukrainien. En effet, depuis la fuite de l’ancien président Ianoukovitch, le 23 février 2014, la stratégie russe est inchangée : contester l’existence d’une nation ukrainienne et démontrer l’inexistence d’un Etat ukrainien en pointant tour à tour l’illégitimité de ses origines révolutionnaires, son hostilité aux populations russophones attestée par une loi – non promulguée – sur les langues de l’Ukraine et son incapacité à assurer tout à la fois l’ordre intérieur, l’intégrité territoriale et la protection de ses bâtiments officiels. Il est vrai que ce type de critique peut aisément devenir auto-réalisatrice pour peu que celui qui l’émet concoure à déstabiliser l’Etat naissant.

Le premier objectif de cette visite de Joe Biden est aussi indubitablement atteint qu’il est profondément indispensable : réaffirmer le soutien occidental à un gouvernement provisoire fragilisé et préparer l’évolution démocratique de l’Ukraine.

Du point de vue du gouvernement provisoire ukrainien, la visite de Joe Biden est hautement symbolique mais sûrement pas anecdotique.

Défendre la zone d’intérêt stratégique des Etats-Unis en Europe

Le deuxième objectif, pour Joe Biden, est de faire pièce à la « tactique du salami » manifestement utilisée par Moscou pour reconquérir ou garantir son influence dans son « étranger proche ». Technique de subversion théorisée par le communiste hongrois Rákosi en 1948, cette tactique inspire encore aujourd’hui le Kremlin : il s’agit de déstabiliser un régime étranger jugé hostile en utilisant aussi bien les instruments de contestation politique habituels (manifestations, action parlementaire, campagnes de presse) que les leviers de la subversion par les armes (opérations coup de poing, démonstrations de force et éventuellement recours à la violence) en y ajoutant les armes de la déstabilisation contemporaine (cyber-attaque, utilisation offensive du réseau du soft power[3] constitué par des relais dans le clergé orthodoxe, des réseaux culturels, les médias, etc.). Un récent article du New York Times[4] souligne la virtuosité tactique des techniques de subversion de la Fédération de Russie dans son étranger proche : le Kremlin combine les exercices militaires classiquement tenus à l’intérieur de ses frontières avec des techniques de cyber-attaques et des groupes paramilitaires plus ou moins directement agités par ses soins.

Du point de vue américain, l’ambiguïté est aujourd’hui levée : la Russie ira aussi loin qu’elle le pourra vers l’ouest, même au prix d’un isolement diplomatique dommageable à ses intérêts nationaux. Ni stratégie de long terme ni caprice autocratique, la ligne d’action du Kremlin est de saisir autant de territoires, de gains et de trophées qu’il pourra.

Après l’annexion de la Crimée et les mouvements de Donetsk qui leur ressemblent comme à des clones, les Occidentaux, Etats-Unis en tête, ne peuvent plus douter : la Fédération de Russie, dans ses actions internationales, poursuit une conception de la géopolitique en « aires d’influence » géographiques telle qu’elle s’exprimait, au tournant du 19ème et du 20ème siècle, dans les chancelleries européennes : le but de la puissance régionale (ou de la puissance seconde selon l’expression de Michel Foucher) qu’est désormais la Russie est de garantir – et si possible d’étendre – le périmètre territorial des zones dans lesquelles elle est la puissance dominante : zone « grand-russe », pays orthodoxes, provinces anciennement vassales de l’URSS. Son objectif est donc de faire reculer – territorialement parlant – ce qu’elle considère comme la mainmise de l’Occident sur le monde russe : l’extension de l’OTAN et l’essor de l’Union européenne, la progression de l’économie de marché et la croissance des régimes libéraux.

La visite de Joe Biden est une réplique à la nouvelle imitative russe réussie en Crimée et en bonne voie en Ukraine orientale. Il s’agit de montrer où se trouvent les limites des territoires que les Etats-Unis considèrent comme d’intérêt stratégique : « hic est limes » autrement dit « là est la frontière » voilà ce que Joe Biden doit rappeler. Face à un adversaire guidé par la préoccupation de sa zone d’influence, les Etats-Unis s’engagent de nouveau dans une dynamique de bornage de leur aire stratégique.

Un passage en Europe et un message aux Européens

Ce signal géopolitique de la visite du vice-président est adressé à plusieurs destinataires : au premier chef aux autorités russes. Mais pas seulement.

Au Kremlin, elle indique que les revers subis depuis février 2014 n’altèrent pas l’intérêt des Etats-Unis pour le dossier. Mais le message de Joe Biden est tout autant adressé aux alliés de Washington réunis dans l’OTAN. Les principales préoccupations s’élèvent actuellement dans les Etats se trouvant dans la même situation que l’Ukraine : les pays Baltes, les anciens PECO devenus États-membres de l’Union européenne et qui ont eu maille à partir avec l’impérialisme russe (Pologne, Roumanie, etc.), les pays du Caucase marqués par la proximité de la Russie (la Géorgie, l’Arménie etc.), voire même les pays centre-asiatiques comme plusieurs commentateurs le redoutent désormais[5]. La proximité géographique avec la Russie les expose en effet à des déstabilisations du type de celle que subit l’Ukraine actuellement. Et ce d’autant plus que dans plusieurs zones, les minorités russes et russophones sont susceptibles de reprendre des revendications et des modes d’action « ukrainiens ».

Joe Biden veut faire pièce à l’impression d’impuissance ou de désintérêt américain que les pays limitrophes ou proches de la Russie seraient tentés de redouter. Atteindre ce deuxième objectif ne peut être instantané : face à un rival – on n’ose parler d’ennemi – obstiné et patient, il convient de s’inscrire dans le temps long de la répétition. A ce compte, la visite du Vice-Président américain ne sera un succès que si elle est suivie d’autres visites.

Pour la Fédération de Russie et pour les alliés européens des Etats-Unis, la visite de Joe Biden est de grande importance : elle rappelle que Washington a une zone d’influence stratégique en Europe. Cette visite est plus qu’un passage, c’est un message.

L’avenir de l’accord de Genève et les chances de « désescalade »

Le troisième objectif cardinal de la visite de Joe Biden est de donner sa chance à l’application l’accord de Genève du 17 avril 2014 qui prévoyait le démantèlement des groupes armés partout en Ukraine et l’évacuation des bâtiments officiels. Cette application est en effet aujourd’hui remise en cause.

Depuis la fusillade de Slaviansk, la Russie a accusé le gouvernement de Kiev de rompre l’accord de Genève à peine quelques jours après sa conclusion. Le ministre des affaires étrangères, Sergeï Lavrov a en effet accusé le gouvernement de Kiev de ne pas résoudre les racines même des tensions en Ukraine en n’accordant pas un statut fédéral. Il s’agit là d’un procédé qui, s’il peut recevoir quelques justifications sur le fond, place le gouvernement de Kiev et les Etats-Unis dans une situation intenable. Elle place le poids de la supposée duplicité sur le gouvernement de Kiev. Celui-ci est alors dans la situation doublement pénalisante d’être à la fois impuissant et de mauvaise foi : incapable d’assurer l’ordre sur l’ensemble du territoire, il utiliserait en sous-main les extrémistes d’Ukraine occidentale pour ruiner la protection des minorités russophones.

Pour les Etats-Unis, cette réaction russe est une offensive avérée : au mieux, elle discrédite la garantie américaine sur l’accord de Genève. Au pire, elle fait des Etats-Unis les complices de la prétendue duplicité du gouvernement de Kiev. En réponse, les autorités américaines, par le truchement de Joe Biden et du porte-parole du Département d’Etat, a répliqué en pointant les signes de mauvaise volonté de Moscou : inertie pour nommer un haut fonctionnaire pour concourir à la mission de l’OSCE en Ukraine, actions d’ingérence à peine dissimulées, opérations « humiliantes » pour la souveraineté, etc.

Dans ce contexte d’accusations mutuelles, l’accord de Genève risque d’être mort-né. La visite de Joe Biden est destinée à lui prodiguer des secours d’urgence pour le réanimer. Les jours qui viennent seront décisifs pour le pronostic vital de cet accord. La visite de Joe Biden est aussi une intervention médicale d’urgence pour l’accord de Genève. Plus largement, son enjeu est la possibilité d’une désescalade avant la période de pression maximale que constituera le mois de mai, juste avant les élections présidentielles.

La crise ukrainienne et les priorités américaines dans le Pacifique

Mise en regard de la tournée asiatique de Barack Obama, la visite de Joe Biden en Ukraine illustre les contraintes de la posture géopolitique des Etats-Unis.

Pour les Etats-Unis, ce « retour en Europe » constitue une régression imposée : défense des zones d’influence, réactivation des solidarités de l’OTAN, implication dans les affaires européennes, combats de communiqués avec le Kremlin, lutte contre la « subversion », etc. Tous ces éléments pointent le retour contraint des Etats-Unis à une rivalité européenne typique de la deuxième partie du 20ème siècle.

Malgré la tournée asiatique du Président, plusieurs tendances de la « diplomatie obamienne » sont enrayées. D’une part, le « pivot vers l’Asie » ne peut être ni aussi drastique ni aussi rapide qu’annoncé par l’administration Obama. Le contraste des agendas entre le Président, et le Vice-Président est éclairant : pour les Etats-Unis, leur action extérieure est prise entre l’ancien et le nouveau, entre l’Europe et l’Asie. La diplomatie du soft power ne suffit pas en Europe et doit recourir à des moyens militaires de pression. La persistance de la crise ukrainienne limite le redéploiement vers le Pacifique. La page européenne des Etats-Unis est loin de pouvoir être tournée : les Etats-Unis doivent continuer à être une superpuissance classique sur notre continent.

D’autre part, le transfert du fardeau de la sécurité collective en Europe sur des acteurs locaux est aujourd’hui impossible : face à la Fédération de Russie, seuls les Etats-Unis ont le poids stratégique et militaire nécessaire pour marquer les limites à l’opportunisme du Kremlin. Les alliés des Etats-Unis sont en passe de retrouver le sens de l’OTAN. Pour l’Union européenne, la crise ukrainienne est un danger à ses portes et marque les limites à la fois de son essor à l’est, de son poids comme puissance régionale et de son influence dans la géopolitique contemporaine. L’Union européenne peine à émerger comme acteur de leur propre sécurité : la visite de Joe Biden en est un signe éclatant. Nolens volens, l’Amérique fait un retour massif vers les théâtres européens.

Enfin, la situation de la Russie ne peut pas cesser de préoccuper les Etats-Unis. Qu’elle atteste de la force ou de la faiblesse de la Russie, la crise ukrainienne oblige les Etats-Unis à considérer la Russie comme une source de turbulences régionales et internationales, notamment dans les dossiers syriens et iraniens. Cela entravera la constitution d’un duopole mondiale Chine-Etats-Unis et facilitera la position chinoise.

L’Europe orientale est en train de rappeler aux Etats-Unis qu’ils sont condamnés à rester une puissance européenne.

 Cyrille BRET

[2] Vali NASR, The Dispensable Nation: American Foreign Policy in Retreat, Doubleday, 2013.

[3] Michel FOUCHER, « Le softpower russe », Le 1, mercredi 16 avril 2104.

[4] Michael R. GORDON, “New Prowess for Russians”, New York Times, 21 avril 2014.

[5] http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/04/15/les-republiques-d-asie-centrale-vont-elles-etre-une-nouvelle-crimee_4401396_3232.html

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