Le convoi humanitaire : un roadmovie géopolitique

13 août 2014

Retrouvez l’interview de Cyrille Bret sur le site de France 24 : https://www.youtube.com/watch?v=y4GahjGVL7g

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Guerre et paix au Donbass

Depuis quelques jours, les tribulations de la caravane des quelques 300 semi-remorques russes cheminant vers le poste frontière de l’Ukraine éclipsent presque la violence des opérations militaires à Donetsk et Lougansk, les drames des 300 000 civils réfugiés, déplacés et exilés recensés par le Haut-Commissariat aux Refugiés (HCR) de l’Organisation des Nations-Unies (ONU).

Comme dans le célèbre récit de la bataille de Borodino de Guerre et paix, les médias sont obsédés par l’anecdotique au milieu de la fureur des armes : à l’instar du héros de Tolstoï, Pierre Bézoukhov, ils sont hypnotisés par le spectacle périphérique de cette longue file blanche motorisé alors que l’histoire se joue sous leurs yeux.

Les autorités russes ont réuni pour eux tous les ingrédients d’un story telling qu’on qualifierait d’efficace s’il ne se déroulait au milieu d’une catastrophe humanitaire et d’une guerre civile : quand partiront-ils ? sont-ils déjà partis ? qui les conduit et qui ne les conduit pas ? par où franchiront-ils la frontière ? seront-ils arrêtés ? confisqués ? ou détruits ? qui les arrêtera contiennent-ils réellement les tonnes de blé, les groupes électrogènes et les couvertures annoncées ? ou recèlent-ils en leurs flancs des guerriers décidés à en découdre comme les Achéens résolus à détruire Troie dans l’Iliade ?

Notre sidération collective pour le road movie de portée internationale soigneusement rythmée indique que cette caravane est un succès pour ceux qui l’ont organisée : les principes humanitaires bénéficiant de la puissance de l’image ne sauraient rencontrer d’obstacle sur la route rectiligne du succès. Toutefois, notre devoir est de secouer notre sidération dignes des Troyens perplexes devant le cheval de bois imaginé par Ulysse : nous n’avons pas à ratiociner sans fin sur le contenu de ces camions. L’essentiel est ailleurs : il n’est ni dans les camions ni dans le choix du poste frontière. Il est dans l’inflexion de cap qui se dessine au Kremlin.

Signe de bonne volonté ou symptôme de faiblesse ?

L’organisation de ce convoi trahit plusieurs faiblesses de la Russie. La séquence ouverte par l’élection de Petro Porochenko a clairement tourné au désavantage de Moscou : l’opiniâtreté de la nouvelle administration kiévienne dans sa lutte pour la reconstitution de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, les multiples soutiens – principalement américains, allemands, baltes et polonais – qui s’expriment jour après jour et la mort des passagers du vol MH 17 ont consacré le reflux de Moscou. A chaque fois la Russie a été placée sur le reculoir sur la scène internationale. Et, sur la scène intérieure, elle a renforcé tout à la fois la popularité du président et la radicalité de ses partisans.

Signe patent de faiblesse, la Russie manifeste une incohérence rare dans sa doctrine extérieure : elle se fait le héraut de l’intervention humanitaire unilatérale alors que, dans tous les autres conflits, elle est un avocat inlassable de la souveraineté nationale, de la non-ingérence et de la relativité des droits humains.

L’organisation du convoi humanitaire vise à gagner la bataille des images à l’extérieur et à l’intérieur et, ainsi, à enrayer la spirale négative engagée au printemps. A l’intérieur, le « président fort » peut protester de sa bonne foi et déployer sa solidarité avec les populations civiles. A l’extérieur, il peut placer la charge de la preuve humanitaire sur les épaules des autorités ukrainiennes : à elles de faire la démonstration qu’elles sont capables de gérer la question des réfugiés et des déplacés, qu’elles sont résolues à traiter avec respect les populations de l’est du pays et qu’elles sont ouvertes à un dialogue avec le grand voisin russe. Va-tout virtuose et tactique magistrale, l’organisation de ce convoi à introduit un brouillage salutaire pour la Russie sur son rôle dans le conflit.

Un judoka au Kremlin

Depuis le début de la crise ukrainienne, on aime à personnaliser le drame à coup de comparaisons historiques hasardeuses : le nouveau tsar Vladimir Poutine, en proie à un vertige impérial, serait tenté d’annexer tous les territoires qu’il pourrait pour restaurer, au choix, l’Empire, l’URSS ou la Russie éternelle.

C’est se méprendre sur le talent fondamental du président russe : loin d’être un stratège omniscient comme le Koutouzov de Guerre et paix, il est seulement un maître tacticien comme le Napoléon du pont d’Arcole. Sa virtuosité manœuvrière s’est exprimée à maintes reprises : dans son adhésion à l’accord de Genève en novembre 2013 dans le dossier iranien, dans sa ligne ultra-réaliste en Syrie et dans sa réplique aux sanctions économiques nouvelles imposées par les Etats-Unis et l’Union européenne.

L’organisation du convoi humanitaire équivaut à une magistrale prise de judo, bien digne du sport favori du président russe : apparemment poussé vers le bord du tatami, entravé par les puissants bras de son adversaire et presque au sol, il retourne la situation et place tous à la fois les Occidentaux, les autorités ukrainiennes et l’armée régulière du pays en situation d’accusés qui bafouent ou sont tentés de bafouer le principe d’intervention humanitaire au profit de civils.

Non pas cheval de Troie mais baguette de Circé

Il convient de ne pas être dupe de ce renversement tactique et de cette offensive d’image. Les autorités ukrainiennes et leurs soutiens occidentaux ont quelques raisons de douter de la bonne foi russe dans l’organisation de ce convoi humanitaire : est-il si pacifique que cela alors qu’il coïncide avec le doublement des troupes stationnées à la frontière russo-ukrainienne ? pourquoi devient-il si urgent de l’organiser alors que les déplacements de population ont commencé il y a plusieurs mois ? est-il si dénué d’arrière-pensées alors qu’une initiative conjointe avec des organisations internationales gouvernementales (OSCE) et non gouvernementale (CICR) aurait eu de bien plus grandes chances de succès ?

De plus, si l’idée d’un convoi militaire ripoliné de blanc et habillé de principes humanitaire paraît farfelue (les soutiens russes aux milices de Donetsk et Lougansk n’ont nul besoin de cette cohorte pour acheminer matériels militaires et combattants en Ukraine), néanmoins les risques d’une escalade autour de ce convoi sont réels : la Russie n’a-t-elle pas souvent pris prétexte de la protection des russophones pour intervenir (par exemple en Géorgie en 2009) ?

La bonne comparaison n’est pas à chercher du côté de l’Iliade mais plutôt du côté de l’Odysée : la Fédération de Russie entend moins utiliser ce convoi comme cheval de Troie mais comme la baguette de la magicienne Circé, capable de métamorphoser les compagnons d’Ulysse et de changer un pouvoir russe affaibli en champion rayonnant des valeurs universelles. Mais, dans l’Odyssée, le sort est réversible…

Cyrille BRET et Florent PARMENTIER

Texte publié également par nonfiction.fr :http://www.nonfiction.fr/article-7204-analyse___le_convoi_humanitaire_russe_un_road_movie_geopolitique.htm

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