Elections législatives ukrainiennes : les enjeux d’un vote

 

A l’approche des élections législatives ukrainiennes, demain dimanche 25 octobre 2014, le politologue et spécialiste de l’Europe centrale et orientale, Florent PARMENTIER revient sur les enjeux politiques du scrutin à la lumière de la crise de l’année passée. C’est le premier article d’une série que EuraAsia prospective a souhaité consacrer à ce scrutin à la portée proprement historique.

De l’Ukraine, il a beaucoup été question cette année. Naturellement, il est tentant de se dire que nous allons assister, dimanche 26 octobre, à la clôture d’un cycle politique initié avec la fuite de Viktor Ianoukovitch en février dernier. Précisément, cela aurait dû être le cas, et constituer la seconde phase de normalisation après les élections présidentielles de juin 2014. Une élection destinée à donner les coudées franches au président en place, dont la victoire au premier tour des présidentielles ne souffrait aucune contestation. Toute chose égale par ailleurs sans doute, mais l’année ukrainienne n’a pas suivi ce chemin qui semblait tout tracé.

Qu’on en juge : l’Ukraine se trouve face à des questions de nature territoriale, politique et géopolitique.

Tout d’abord, contrairement aux précédentes élections législatives, le corps électoral se trouve amputé de la Crimée, probablement de manière définitive, et de la région du Donbass, après un conflit ayant fait 3700 victimes et 430 000 déplacés. Ce n’est donc pas toute l’Ukraine qui vote, mais il est certain que l’Ukraine qui vote s’exprimera très majoritairement en faveur d’un rapprochement avec l’UE et l’OTAN, du fait de l’absence de 5 millions de votants pro-Russes. Ce conflit, pas totalement éteint par ailleurs (il reste par exemple des affrontements autour de l’aéroport de Donetsk), ne prendra pas fin avec cette élection, puisque les séparatistes ont leur propre scrutin le 2 novembre.

Il est assurément vrai que les élites de la Rada (le Parlement ukrainien) vont être amenées à changer. Le Parti des régions ayant été fractionné d’une part (à voir si les héritiers franchiront la barre des 5%), récupéré d’autre part (y compris au sein du parti présidentiel), il reste à voir qui gagnera la majorité et avec quelle marge. Il est très vraisemblable que le Bloc Porochenko arrive en tête, aidé du parti UDAR de Vitali Klitchko, l’actuel maire de Kiev et l’un des politiques présents sur Maidan. Ce parti présidentiel sera concurrencé par le Front Populaire d’Arseni Iatseniouk et Oleg Tourtchinov, issu de l’ancien Bloc Timochenko, et que l’on peut assimiler, avec d’autres partis nationalistes, au « parti de la guerre » – ceux qui pensent qu’il est plus coûteux de laisser un conflit non-résolu dans le Donbass que de le résoudre militairement. Si les partis pro-russes sont déconsidérés et privés d’électorat, ce qui pourrait entraîner la disparition du Parti communiste de l’Assemblée, cela ne signifie pas que les partis nationalistes ont pour autant un boulevard électoral devant eux, comme cela n’avait pas été le cas à la présidentielle. Point important, malgré la venue probable au Parlement d’une cinquantaine de personnes de la société civile et des volontaires du Front, les oligarques ne disparaitront pas du paysage politique, ni la corruption avec eux. La raison en est simple : ce n’était pas l’interdiction de la langue russe qu’il fallait voter le 22 février 2014, mais une loi de réforme du financement des partis politiques. Sans cela, les efforts de lutte anti-corruption resteront vains. Les partis politiques resteront essentiellement formés autour d’oligarques, qui pourront intégrer des éléments de la société civile.

Enfin, la question géopolitique reste ouverte. La Russie ne semble plus en mesure de peser sur le scrutin comme elle l’avait par exemple fait en 2004, lorsqu’elle avait soutenu Viktor Ianoukovitch en utilisant tous les moyens possibles. Comme en 2010, elle ne prendra position pour personne avant l’élection, et tentera simplement de contrôler le gouvernement de l’Ukraine, à tout le moins à limiter les décisions qui pourraient lui être défavorables. Le statu quo ne satisfaisant personne, il n’est pas certain que cette élection trouve la synthèse de la contradiction politique de l’Ukraine. L’UE sera désirée par une majorité de votants, mais celle-ci paraît manquer de courage. C’est sans doute partiellement injuste : les sanctions ont en réalité un coût pour les Européens, et non pour les Américains. En l’espèce, on ne voit pas très bien en quoi elles permettent de faire progresser l’Ukraine ; l’argent mis à punir la Russie serait mieux utilisée à aider l’Ukraine à se réformer, précisément à un moment où ce pays est ruiné.

Il est fort à parier que les élections se déroulent dans de bonnes conditions, en dehors des régions séparatistes (cela a été le cas lors des élections présidentielles de 2010 comme celles de 2014). Reste à savoir quel message les électeurs ukrainiens vont envoyer le 26 octobre, dont l’enjeu essentiel est de savoir si Petro Porochenko sera libre de mener sa politique, sinon de savoir avec qui il devra composer, et quels contre-pouvoirs lui seront opposés.

Florent PARMENTIER

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