Vladimir Poutine est-il réellement un leader d’exception?

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Cyrille BRET – 25 décembre 2014

Une exception volontariste parmi des Européens amollis ?

Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, le président de la Fédération de Russie, Vladimir Vladimirovitch Poutine, s’est imposé, durant les années 2000, comme une des principales figures de la politique, de l’économie et de la géostratégie en Europe.

Nombreux sont les observateurs, les intellectuels et même les politiques Français à reconnaître au président russe un statut d’exception. Le « maître du Kremlin » serait bien différent de nos dirigeants entravés par leurs opinions publiques, paralysés par le « politiquement correct », engoncés dans le culte des droits de l’homme et pusillanimes dans la défense des intérêts nationaux. Volontarisme politique, autorité personnelle, nationalisme invétéré et même cynisme chauvin permettraient au « nouveau tsar de la Nouvelle Russie », de forger le destin de son pays, d’imposer ses volontés à ses voisins et de défendre de façon décomplexée les intérêts de la Russie.

En somme, cet homme que les Occidentaux adorent détester serait le dernier exemplaire des avatar des grands leaders charismatiques et autoritaires que notre continent a produits à foison. Cette image d’Epinal alimentée par le folklore occidental sur l’« ours russe », résiste-t-elle à une analyse dépassionnée de science politique ? Rien n’est moins certain. Tacticien hors pair, le président russe est loin d’imposer des oukazes conquérants à des Européens passifs, naïfs et iréniques. Il se pourrait même que ses succès éclatants se soient destinés à cacher une certaine misère stratégique.

« ça c’est un chef ! »

Depuis une grande décennie, ses déclarations, ses initiatives et parfois même ses provocations rythment la vie de son pays-continent, influencent l’évolution de la partie orientale de l’Europe et agitent même l’extrémité atlantique de « l’appendice occidental de l’Asie » selon la célèbre formule de 1924 de Paul Valéry pour désigner l’Europe. Sans même mentionner les actions du président russe dans le Pacifique nord, sur la frontière chinoise ou encore en Iran.

De la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000) à l’assimilation de l’opposition politique interne à des réseaux d’espionnage (2014) en passant par la résolution tragique des prises d’otages à au théâtre de la Doubrovka (2002) et à Beslan (2004), le président russe a choisi des modes d’action pour le moins brutaux pour imposer le « monopole de la violence légitime » d’un Etat russe à restaurer. Et la parenthèse de la présidence Medvedev (2008-2012) n’a pas infléchi ce mode de gouvernement. L’autorité et le pouvoir du président russe dans son propre pays jouissent d’un statut hors norme par comparaison avec les autres dirigeants européens. Sur notre continent, il est le seul président à dominer ainsi sa scène nationale. De sorte qu’on entend souvent s’exclamer « Poutine ? Enfin un vrai leader ! »

En Europe, la présidence russe a également choisit des voies peu conventionnelles et même agressives pour défendre et imposer les intérêts du pays. De la lutte explicite contre les révolutions de couleur durant les années 2000 au Blitzkrieg diplomatique, économique et paramilitaire déployé en Ukraine depuis l’automne 2013 en passant par la guerre en Géorgie (2008), les crises récurrentes d’approvisionnement en gaz et la gestion active (chaude) des dits « conflits gelés », le président russe a réussi à secouer les multiples entraves qui bridaient la politiques étrangères russe depuis la dissolution de l’URSS (1991). Il a réussi à dicter son tempo et son agenda, à de multiples reprises, dans les crises qui ont agité l’Europe depuis le tournant des années 2000. De sorte que l’idée s’est affirmée progressivement dans les opinions occidentales : la politique extérieure russe, après la faiblesse passagère des années Eltsine a repris son élan vers les destinées impériales tracées par Pierre Ier, Catherine II, Nicolas Ier et par Staline ou encore Brejnev dans la période soviétique.

Vladimir Poutine imposerait à l’Europe ses volontés au profit de son pays. Là résiderait sa grandeur pour ses admirateurs. Là se tapirait le danger pour ses critiques : de même que Nicolas II en 1914 aurait fait marcher l’Europe à la guerre par expansionnisme panslave comme l’a montré Christopher Clark dans la première partie de son magistral ouvrage Les somnambules consacré au déclenchement du premier conflit mondial.

Un génial tacticien de crise mais un stratège incertain

Les succès brutaux du président russe, doublés d’un sens aigu de la provocation contrôlée et d’un art consommé du contre-pied, ne doivent toutefois pas obscurcir le jugement. Loin d’imposer ses volontés à l’Europe et aux Européens, Vladimir Poutine est surtout un tacticien de crise. La prétendue restauration de l’empire soviétique tant soulignée par ses thuriféraires comme par ses opposants, n’est pas à l’ordre du jour.

Comme EurAsia Prospective l’a souvent soutenu depuis le début de la crise ukrainienne, la ligne d’action des autorités russes est moins dictée par une ligne offensive que par la défense angoissée de lignes rouges.

En politique extérieure, le prix consenti par la présidence russe est exorbitant : tous les efforts de communication liés aux événements internationaux (Jeux olympiques, G20, Coupe du monde 2018, etc.) ont été annulés par la défense des intérêts russes à ses frontières. Loin d’être un empire en essor, la Russie lutte aujourd’hui à ses portes pour préserver des lambeaux de son influence en mer Baltique et dans la Mer noire. Vladimir Poutine n’est pas l’imperator triomphant qu’on se complaît à décrire. Il est le dirigeant d’une puissance de second ordre qui peine à garantir sa zone d’influence.

En matière économique, la Russie fait face à une triple crise : monétaire (-40% de dépréciation du rouble face à l’euro depuis 2013), financière (fuite massive de capitaux et interdiction d’accès aux marchés financiers internationaux) et commerciale (dégradation de la balance commerciale notamment en raison de la chute du prix des hydrocarbures en dessous des 100 US$ le baril de pétrole sur lequel les finances publiques russes sont bâties. Loin de trouver dans le gaz « l’arme absolue » pour « mettre à genoux » l’Europe, la Fédération de Russie a vu sa dépendance aux capitaux, aux importations et aux technologies européennes lui être cruellement rappelée. A l’opposé d’un potentat de l’énergie européenne, le président russe devient graduellement est progressivement poussé vers les marge de la mondialisation, contraint de chercher une alliance de revers en Chine, à des prix peu avantageux pour le gaz sibérien.

La ligne stratégique du « génial joueur d’échec » qu’on s’obstine à voir dans le président russe est bien maigre : il ne s’agit rien moins que de lutter pour la préservation d’intérêts vitaux fortement menacés. La tactique brillante est destinée à masquer les avanies de la stratégie de long terme.

Vladimir Vladimirovitch Poutine est loin de faire ce qu’il veut en Europe. Il se pourrait même qu’il lutte pour que l’Europe ne fasse pas ce qu’elle veut de la Russie.

NB : une synthèse de cet article est publiée par Atlantico.fr : http://www.atlantico.fr/decryptage/sos-repas-fete-10-choses-intelligentes-retorquer-sujets-qui-risquent-bien-echauffer-entre-deux-bouchees-dinde-aux-marrons-1922173.html/page/0/2

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