Le cas Navalny : opposants et dissidents en Russie

 

Cyrille BRET et Florent PARMENTIER  – 31 décembre 2014

La condamnation des frères Navalny pour escroquerie et détournement de fonds au détriment de la société Yves Rocher Vostok, filiale du groupe français Yves Rocher, probablement la plus célèbre des entreprises françaises en Fédération de Russie, soulève une série de questions sur la place de l’opposition politique actuellement : les opposants peuvent-ils agir efficacement en Russie sans verser dans la contestation du régime, c’est-à-dire dans la dissidence ? Le statut ménagé à l’opposition politique en Russie est-ilaujourd’hui en train de basculer de la difficulté à la précarité ? Les pays occidentaux doivent-ils – et si oui comment – prendre parti pour tel ou tel type d’opposant ?

 

La précarité de l’opposition politique en Russie

La trajectoire d’Alexandre Navalny est symptomatique de la précarité de l’opposition en Russie.

D’un côté, c’est un opposant politique classique, jouant le jeu des institutions (même si le terrain de jeu est bien inégal) : en 2013, il s’est présenté aux élections municipales à Moscou où il a remporté plus de 27% des voix. Sa campagne a créé l’événement face au successeur de Youri Loujkov, qui était déjà en place depuis 2010.

De l’autre, Alexandre Navalny adopte des méthodes d’action, choisit des thèmes de lutte et poursuit des objectifs qui ne sont pas ceux d’un opposant inclus dans le jeu normal des institutions. En effet, il a encore rappelé aujourd’hui que le but de l’opposition en Russie doit être le changement de régime et non pas la conquête du pouvoir à périmètre institutionnel inchangé.

L’équilibre confine ici à l’ambiguïté entre rival et martyr du président russe.

Le statut de l’opposition politique en Russie : alternative ou « cinquième colonne » ?

Le statut de l’opposition politique est précaire dans la Fédération de Russie telle qu’elle s’est formée depuis les années 1990.

Dans sa conférence de presse du 18 décembre 2014, le président de la Fédération de Russie a réitéré une déclaration – volontiers provocatrice – concernant l’opposition politique. Il a en effet souligné la difficulté de distinguer entre opposition politique et réseaux au service d’intérêts étrangers. De sorte que le statut politique de l’opposition en Russie est ambigu : soit il s’agit de forces alternatives aux forces partisanes au pouvoir, et dans ce cas les poursuites judiciaires sont injustifiables, soit il s’agit de structures visant à déstabiliser le régime, et dans ce cas on comprend mal pourquoi elles seraient tolérées.

En Russie, l’opposition ne remplit pas les rôles qui lui sont dévolus dans les démocraties libérales parlementaires : concurrencer les responsables sortants lors des compétitions électorales, contrôler, notamment via le Parlement, l’action du pouvoir en place, et contester la ligne politique par des moyens politiques. Force est d’admettre que ce n’est pas le cas aujourd’hui en Russie.

L’opposition surgit des forces civiques (les associations de mères de soldats), économiques (les oligarques comme Khodorkovski) ou artistiques (comme Boris Akounine). Mais elle n’est pas politique en dépit des efforts pour constituer par élection un conseil de l’opposition.

Les structures d’opposition sont elles aussi particulières en Russie. Le parti dominant « Russie Unie » a créé sa propre opposition « de gauche » sous la forme du parti « Russie juste » ; les libéraux sont portés par Mikhaïl Prokhorov, ce dernier étant toléré par le pouvoir, au contraire de Khodorkovski. Un peu comme dans certains pays, on parle de « l’opposition de sa majesté ». La tactique est évidente : saturer l’espace politique afin d’empêcher l’émergence de véritables rivaux : c’est ce qu’Andrew Wilson a appelé la « politique virtuelle ».

Là encore, du côté du Kremlin, l’équilibre confine à l’ambiguïté entre reconnaissance d’une opposition institutionnelle et éradication des oppositions qui ne seraient pas organisées par le pouvoir central lui-même.

Les pays occidentaux et les opposants russes : malentendus et ambiguïtés

Les Occidentaux ont un rapport également peu clair avec l’opposition russe. Ils sont coutumiers du soutien à des figures très prisées à l’Ouest et peu rassembleuses à l’Est : Soljenitsyne durant les années 1970 (en opposition au système soviétique), Gorbatchev durant les années 1980 (en opposition aux conservateurs) ou encore Iakovlev (en opposition au régime) durant les années 2000. Souvent les opposants favoris de l’Ouest n’ont aucun impact réel sur l’échiquier politique russe ; pire, cette caution de l’extérieur peut accréditer l’idée de la cinquième colonne auprès d’un public sceptique. Kasparov peut bien exhiber ses différents titres de champion du monde d’échecs, et Limonov et ses Nasbols faire valoir ses faits d’armes en Bosnie ou en Transnistrie, rien n’y fait. On notera au passage l’extrême diversité de l’opposition, qui va des démocrates aux nationalistes. C’est autant pour éviter d’être considéré comme une cinquième colonne que par conviction qu’une partie de l’opposition a approuvé le retour de la Crimée en Russie.

Concernant Navalny la question reste entière : va-t-il rejoindre la cohorte des opposants choyées par l’Occident mais peu capable d’émerger en Russie?

 

 

 

 

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