An unexpected global player : Sweden

Wilfred SUDDATH, Sciences-Po Paris – 23 janvier 2015

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Barack OBAMA et Fredrik REINFELDT, le 4 septembre 2013

Swedish geopolitical stance : the virtues of active neutrality

Abstract : the return of geopolitics to Europe has not spared Sweden. The Scandinavian nation has found itself in the spotlight as portentous events took place, from President Obama’s accolades, a resolute support to overthrow Colonel Kaddafi’s regime in 2011, to an aggressive if unsuccessful hunt for a Russian submarine vessel.

While Sweden vindicates its singularity when sustaining a healthy criticism vis-à-vis military alliances and ideological coalitions, it proves equally circumspect when it comes to interpreting its more ancient past. Its golden age is contemporaneous: indeed, the country reached the climax of its prosperity in 1970 (when it ranked fourth in the world in GDP per capita terms), creating wealth from little more than the ingenuity of its people. These successes notwithstanding, Sweden has resisted a common Western temptation to proselytize, trusting that its socio-economic achievements reflected by many indicators would speak for themselves. This article chronicles Sweden’s fateful geopolitical orientations in order to present and assess strategic choices it can choose from today. While it is rightly known for its neutrality, Sweden has embarked wittingly or unwittingly on a transversal reconsideration of its strategic position in Europe.

NB : cet article répond à l’entretien du 20 octobre 2014 « Les relations Suède – Russie de Poltava à la crise actuelle » du 20 octobre 2014. Retrouvez-le sur la page « entretiens et interviews du site.

Les vertus d’une neutralité active : la Suède acteur de la géopolitique européenne

La géopolitique est de retour en Europe, y compris en Scandinavie. Preuve en est de la place de la Suède dans les relations internationales. Si, dans l’imaginaire collectif, elle est un pays neutre, pacifique et presque irénique, dans la réalité géopolitique européenne contemporaine, elle est un acteur qui compte. En effet, de la participation à une opération militaire de l’OTAN en 2011 à la traque d’un sous-marin russe en 2104 en passant par la première visite d’Etat d’un président américain en exercice en 2013, la spécificité, l’originalité et même l’excentricité de la géopolitique suédoise ont été récemment mises en lumière.

Acteur qui revendique sa singularité en préservant un scepticisme fort salutaireà l’égard des alliances militaires et des coalitions idéologiques, la Suède se garde bien de parer son passé plus lointain d’attributs mythifiés. Elle se hissa en 1970 au rang de la quatrième nation la plus prospère du monde (en termes de PIB/habitant) alors qu’elle n’avait pour seule ressource que l’industrie de son peuple. Le royaume luthérien fait grâce au monde d’une diffusion prosélyte de ses valeurs, se contentant de bâtir un modèle social dont l’exemplarité parlerait d’elle-même.

Sans arrogance ni révisionnisme, la Suède se prévaut d’un passé glorieux

La conscience historique de la Suède porte en germe une neutralité active, fille de l’orgueil d’une des rares nations en Europe à n’avoir jamais été occupée et s’honorant par ailleurs de l’expérience d’un âge de liberté avant toutes les autres. En Suède, il s’agit de la période qui s’étendit de 1718 à 1772. De manière emblématique, les femmes exercent le droit de vote pendant les cinq décennies qui précèdent l’arrivée de Gustav III sur le trône, avide de gloire et bénéficiant du soutien précieux de Louis XV de France. A la faveur d’un coup d’Etat, le francophile Gustav III lance la Suède dans le commerce triangulaire et l’aventure coloniale. Cette tendance s’avère toutefois de très courte durée, ce qui explique le faible besoin de repentance ultérieure. Les adresses du souverain galvanisent le Parlement, prononcées désormais systématiquement dans la langue nationale.

Plus tard, un des fondateurs de la géopolitique (on lui attribue communément la paternité du terme), Rudolf Kjellen, donne un écho à la Stormaktstiden (‘ère de la grande puissance’ de 1611 à 1721). Ses deux ouvrages alimenteraient, par les concepts qu’ils forgent et diffusent, les thèses les plus dévastatrices du vingtième siècle : Stormakterna (‘Les grandes puissances’) en 1905 et Staten som livsform, en 1916 (‘L’État comme forme de vie’). Aujourd’hui, ces thèses sont connues pour les détournements tragiques dont elles ont fait l’objet, notamment par l’instrumentalisation qu’en a fait Karl Haushofer, le maître à penser de l’expansionnisme nazi.

Or, en Suède, la culture de l’expertise géopolitique semble s’être sagement gardée de servir des desseins grandioses ou de romancer le récit national. Son rapport d’ouverture au monde la protège plutôt qu’il ne la tente. Il y a concordance des temps et des approches entre le souffle irénique d’un Alfred Nobel et l’énergie déployée par les chercheurs du Stockholm International Peace Research Institute pour théoriser la paix.

 Du retrait de la puissance à la neutralité de la raison

Au début du vingtième siècle, la Suède pâtit de l’affront que la Norvège lui assène en choisissant la sécession unilatérale (dissolvant une union presque centenaire en 1905) et en la poussant à assumer sa neutralité qu’elle peine tant à consolider : en effet, une alliance avec l’Allemagne semble si naturelle que la France, l’Allemagne et la Russie la craignent. Mais Gustave V se refuse à prendre parti, bien qu’il soit confronté à une constante historique : le péril russe. La Suède s’inquiète de voir l’identité finlandaise rongée par une russification rampante en 1909 et 1910 (sauvée in extremis, la Finlande arracherait son indépendance de l’Empire russe en 1917).

Une Suède pusillanime enracine sa tradition de neutralité : dès 1914, elle réduit à la marge son commerce avec les puissances européennes, dans un geste symbolique. Bénéficiant des dividendes que la paix offrit, la tendance se confirma avec une nouvelle assurance dès le début du deuxième conflit mondial (non sans pression de la part des alliés qui n’obtinrent gain de cause qu’en 1943 avec la suspension des relations commerciales avec le IIIe Reich).

Durant la deuxième moitié du XXe siècle, la Suède cherche plus à satisfaire les blocs par des gestes bienveillants qu’à s’isoler, ce qui lui aurait valu les remontrances des grandes puissances. Une manifestation éclatante de cet esprit s’illustre par le prêt conséquent d’un milliard de couronnes consenti à l’Union Soviétique qui n’aurait sans doute pas été accepté si la Suède s’était réduite à une adhésion inconditionnelle au Bloc Occidental.

Néanmoins, le rayonnement suédois doit sans doute plus à des citoyens ordinaires devenus illustres, tels que Dag Hammarskjöld ou Alva Myrdal, parangons de l’inclination suédoise pour la résolution pacifique des différends, qu’à une gestion « stato-centrée » de la chose publique. La mort tragique et mystérieuse du Secrétaire Général des Nations Unies sur ce champ d’honneur en 1961 cristallisa l’image flatteuse désormais naturellement prêtée à sa patrie.

L’éclat de ses individualités a donc popularisé et diffusé une doctrine humaniste. Hier par le téméraire Raoul Wallenberg, cette dernière se sublime aujourd’hui en faisant de la Suède le pays le plus accueillant envers demandeurs d’asile en Europe par rapport à sa population. En valeur absolue, elle se range derrière l’Allemagne et juste derrière la France, avec environ 55 000 demandes d’asile acceptées en 2013 selon Eurostat.

 La Suède n’est pas une Suisse scandinave !

L’histoire de la politique étrangère suédoise dans la deuxième moitié du XXe siècle ne se résume pas à une série de succès. Elle est aussi celle de ses échecs répétés de son projet de bloc scandinave de défense mutuelle (qui avorte aussitôt), de sa participation infructueuse à la construction européenne, et découragée devant les refus opposés à la Grande-Bretagne impétrante. La fin du paradigme bipolaire lui confère un prétexte idéal pour se rapprocher des Communautés européennes. Ce ne fut qu’une admission tardive de la dépendance économique du pays au marché européen, alliée à la crainte réelle ou supposée de sombrer dans l’isolation d’un petit état marginal (randstat). En revanche, cette approche plus confiante se conditionna à l’équilibre géopolitique de la sécurité en Europe de l’Est, dont elle devenait, en rejoignant l’Union Européenne en 1995, une des garantes. Il ne s’agit plus d’investir la région de Poltava (Ukraine) où le Royaume de Suède dut s’incliner en 1709 face aux armées russes pour se projeter outre-Dniepr. Pour autant, la nécessité de se préoccuper de l’équilibre géopolitique fragile qui risque de déchirer l’Ukraine demeure une évidence.

L’abandon conscient et déclaré de la neutralité en tant que politique revendiquée s’opère sous le signe d’une « claire identité européenne », selon la formule du Premier Ministre Carl Bildt qui accède au pouvoir en 1991. Il la poursuivrait en pacifiste militant jusqu’en 2014, adoptant en tant que ministre des affaires étrangères à l’exceptionnelle longévité des positions maximalistes sur la douloureuse question ukrainienne à l’encontre du rival traditionnel : la Russie.

Si un socle de valeurs est certes partagé avec le reste de l’Europe, la visite du président Obama en 2013 tenait à rendre hommage à des conquêtes sociales qui restent à entreprendre en Europe méridionale : il s’agissait de louer les « performances » sociales emblématiques et sommairement décrites telles que la célébration de la diversité – ethnique et sexuelle, par exemple – et le libéralisme dans sa dimension socio-économique, qui protège l’individu sans pour autant craindre les méfaits d’une intégration résolue dans une économie mondialisée.

Les nouveaux habits de la neutralité suédoise

Mais la Suède ne serait pas promise à un destin de neutralité pure et parfaite, car les grandes puissances ne lui imposèrent jamais. La Suède ne fut jamais une Belgique ou une Suisse scandinave, dont la neutralité aurait pu se prescrire irrévocablement. Le pays dispose de frontières naturelles, d’une singularité linguistique et ethnique et, du fait de son excentricité géographique, pourrait difficilement devenir le proconsulat d’une grande puissance. Par conséquent, une puissance se construit dans l’indépendance, les conditions sont réunies pour propulser la Suède au neuvième rang mondial des exportateurs d’armement (2ème lorsque rapporté à la population). Portée par ses Gripen, elle intervient en Libye en 2011 en tant qu’alliée certes dispensable, mais en tant que l’unique participant à l’opération non-membre de l’OTAN ou de la Ligue Arabe.

Cette neutralité qu’il convient de qualifier d’ « active » n’est pas un fait nouveau. Naguère verbale, lorsque le Premier Ministre Olof Palme compara les bombardements américains au Vietnam à ceux du IIIème Reich en Europe, coûtant à son pays une rupture des relations avec les Etats-Unis de 1972 à 1974, elle s’affirme aujourd’hui avec toujours plus de force. En témoigne les récentes déclarations le Premier Ministre social-démocrate Stefan Lofven promettant une augmentation du budget militaire en compagnie de son homologue estonien. Il s’agit sans aucun doute d’un aggiornamento graduel, qui devrait être couronné par une adhésion conjointe à l’Alliance Atlantique avec le voisin finlandais si la situation géopolitique venait à se détériorer gravement.

En tout état de cause, la mutation la plus symbolique de l’identité suédoise sera celle de sa neutralité. En Europe, la Suède est d’ores et déjà un acteur géopolitique aussi important qu’original.

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