Les ambiguïtés de la Russie en matière de liberté d’expression

Florent PARMENTIER et Cyrille BRET – 25 janvier 2015

Suite aux manifestations, largement suscitées par le président Kadyrov, à Grozny en Tchétechénie contre les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo et suite aux réactions des autorités russes vis-à-vis des attentats en France, Atlantico.fr revient sur les ambivalences des pouvoirs publics de la Fédérations de Russie concernant la liberté de conscience, la liberté de culte et la liberté d’expression. Depuis plusieurs siècles, la Russie entretient, à travers les régimes (empire, URSS) des relations complexes avec la liberté religieuse : dominée, entre le 17ème et le 20ème siècle, par l’alliance entre l’autocratie et l’orthodoxie, puis régie par un athéisme d’Etat durant le court 20ème siècle soviétique, la Russie actuelle peine à défendre la tolérance religieuse et s’éloigne actuellement des principes de neutralité de l’Etat en la matière. Il en va de même en matière de liberté de la presse : même si celle-ci s’illustre chaque jour, elle est fort précaire.

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1. Selon la presse officielle comme  « Komsolmolskaïa Pravda » et des politologues proches du Kremlin comme Alexander Zhilin, les attentats de Charlie Hebdo ont été organisés par les américains. Le président du comité des affaires étrangères de la Douma, Aleskeï Pouchkov, a quant à lui expliqué que les attentats en Europe était dus à son idéologie libérale ainsi qu’à sa politique d’immigration massive. Comment expliquez-vous une telle position des médias officiels ?

Florent PARMENTIER : l’expression des médias officiels russes est intéressante dans la mesure où elle met en lumière la manière de penser des officiels, qui ont été marqués par les années 1990. Ils sont préoccupés par la place de la Russie dans le monde et la hantise du déclin (déclassement du pays) d’une part, mais aussi par la décadence (perte des valeurs morales) d’autre part. Selon leur approche, l’une des explications du drame réside ainsi dans l’étude des calculs géopolitiques, consistant à se demander à qui profite le crime. L’hypothèse avancée est que les Américains auraient trouvé là un moyen de faire pencher les Européens en faveur de la transmission de données personnelles et de la signature de l’accord de libre-échange transatlantique. Il s’agit d’une confusion entre la cause et les éventuelles conséquences.

L’autre hantise des dirigeants russes, celle de la décadence, les conduit à considérer que l’Europe est empêtrée dans son « politiquement correct », incapable de faire respecter sa souveraineté ou ses frontières. Pour ces médias, il y a quelque chose d’illogique à faire venir des migrants du Sud de la Méditerranée tout en tolérant le blasphème, la critique de l’Islam.

2. Comment expliquez-vous ce double discours des autorités russes qui soutiennent la France tout en la condamnant pour sa manière de vivre ? Le ministre des Affaires Etrangères russe Sergueï Lavrov à assister en France à la manifestation du 11 janvier  réunissant plus de 4,5 millions de Français pour la liberté d’expression. Au même moment, la Russie emprisonnait un militant russe qui défilait sur la place du Kremlin avec une pancarte « Je suis Charlie ».

Cyrille BRET : d’un point de vue Français et occidental, la position de la Fédération de Russie paraît paradoxale au risque de l’incohérence ou du double discours. Cette perspective vient du fait que les démocraties européennes et américaines sont monistes : les positions défendues sur la scène internationale doivent être cohérentes et même substantiellement identiques avec celles qui prévalent sur le plan intérieur. Ainsi, la défense des droits de l’homme ne doit souffrir d’exception ni au plan interne ni au plan externe. L’opinion publique veille tant à ce point qu’elle dénonce fréquemment les relations diplomatiques entretenues avec des dictateurs, comme Mouammar Kadhafi, ou encore le dialogue stratégique entretenu avec des régimes démocratiquement imparfaits comme la Chine. En régime moniste, l’opinion publique nationale se place du point de vue de la conscience universelle.

Dans le cas de la Russie, l’approche est radicalement dualiste : les principes d’organisation interne d’un pays ne déterminent pas ses positions sur la scène internationale. De surcroît, le respect jaloux de la souveraineté nationale par la Russie récuse par avance toute porosité entre politique intérieure et positionnement international. Dans les relations interétatiques, la Fédération de Russie poursuit ses intérêts, défend ses lignes rouges et promeut ses positions. L’opinion publique russe est majoritairement dualiste. En l’occurrence, quand le ministre des affaires étrangère participe aux manifestations du 11 janvier 2015, il réaffirme la relation privilégiée de la Russie avec la France, dans le sillage de l’alliance de 1892 au sein de la Triple Entente, du combat des Alliés contre l’Allemagne nazie de 1941 à 1945 ainsi que le rapprochement entre De Gaulle et l’URSS en 1966. Ce témoignage de solidarité est stratégique. Il n’a pas de contenu idéologique. La Fédération de Russie n’entend pas « être ou devenir Charlie », elle entend seulement rester un des principaux partenaires stratégiques séculaires de la France.

3. Pourtant, Après avoir défilé auprès d’une cinquantaine de chefs d’Etats étrangers le dimanche 11 janvier pour la marche républicaine, Sergueï Lavrov a réaffirmé à Laurent Fabius « la nécessité de renforcer les efforts menés ensemble pour lutter contre la menace terroriste ». Quelle est la nature des intérêts stratégiques communs de la Russie et de la France dans leur lutte contre le terrorisme ?

Florent PARMENTIER : si elles ont partagé les mêmes positions sur l’Irak en 2003, les diplomaties française et russe ne dressent pas aujourd’hui les mêmes constats sur le Moyen Orient et les menaces principales. Ainsi, la France était prête à une action déterminée contre la Syrie de Bachar al Assad, dont la Russie est le principal soutien. Paris a une position exigeante sur l’Iran, quand Moscou est sur une ligne plus compréhensive.

Toutefois, à la lumière des attentats en France et en Belgique, de nouvelles convergences pourraient apparaître, à la faveur de la lutte contre l’Etat islamique, dont l’existence même peut être considérée comme une menace pour la sécurité régionale et l’ensemble des acteurs internationaux, Russie et Iran compris.

4. L’autorité russe de surveillance des médias a interdit aux médias officiels de publier des caricatures du prophète Mahomet, tout en soulignant les dangers de la liberté d’expression. Selon Alekseï Pouchkov, la France aurait besoin d’adopter une loi « anti-blasphème », comme celles qui figurent déjà en Russie. Comment expliquez-vous l’importance de la religion en Russie ?

Cyrille BRET : La Fédération de Russie n’accorde ni le même poids ni la même signification à la liberté de conscience, d’expression et de croyance. Il s’agit là d’un fil rouge historique. La Russie impériale était ouvertement « césaro-papiste » autrement dit, depuis les réformes de Pierre 1er, l’Eglise orthodoxe était subordonnée à la couronne impériale en échange de l’octroi du statut de religion d’Etat. La liberté religieuse recevait donc, au mieux, le sens d’une concession faite aux confessions minoritaires : musulmans, catholiques, uniates, etc.

L’URSS avait, quant à elle, mené une politique ouvertement anti-religieuse, sauf durant la parenthèse de l’union sacrée de 1941-1945. Mais, paradoxalement, sa législation avait une parenté étroite avec le régime précédent : les opinions et les croyances étaient justiciables des tribunaux.

La Fédération de Russie actuelle, quand elle se dote d’une législation interdisant le blasphème reprend ce double héritage où la laïcité entendue comme abstention du politique en matière de dogme et où la liberté de conscience ne sont pas garanties. Le poids de l’Eglise orthodoxe dans la Russie poutinienne joue assurément beaucoup en la matière.

Loin d’être une pure provocation, la déclaration de M. Pouchkov reflète les catégories fondamentales d’un pays où le politique se mêle du contenu des croyances, de la substance des dogmes, de l’organisation des églises et du déroulement des cultes. La religion en Russie n’est pas une affaire de croyance personnelle mais un enjeu de grandeur nationale.

5. Les autorités russes se cachent-elles derrière le délit de blasphème pour réduire la liberté d’expression ?

Florent PARMENTIER : on tombe finalement là sur l’un des grands paradoxes actuels de la Russie. Les Européens y sont considérés comme étant limités dans leurs pensées et dans leurs actes par le « politiquement correct ».

Pourtant, les Européens et les Russes sont à front renversés sur la question de la religion : ce sont les Européens, largement sécularisés, qui pourront critiquer le « politiquement correct » du pouvoir russe à propos de sa défense des valeurs conservatrices. Et plus ouvertement, les Européens opposeront leur modèle, fondé sur le libéralisme politique et les droits de l’Homme, à celui des dirigeants russes cherchant à limiter l’expression des opposants, dissidents et journalistes. Quant aux autorités russes, elles mettront en effet en avant leur rôle de garant de la cohésion nationale contre l’extrémisme – ou le blasphème. Et ce d’autant plus que les Russes sont moins défiants envers l’Islam qu’envers des communautés ethniques en provenance notamment du Caucase ou de l’Asie Centrale.

6.    Alors qu’aux quatre coins du monde, les internautes se sont mobilités sur internet avec le Hashtag #jesuischarlie, twitté plus de trois millions de fois, le soutien des Russes sur le web a été faible, sauf à Moscou. Qu’est ce qui explique que les Russes aient été si silencieux ?

Cyrille BRET : la Russie de 2015 est en proie à ses questions intérieures. Après une décennie où la lutte contre les forces centrifuges a mobilisé une grande partie de l’action publique, notamment dans le Caucase et après une année de sanctions et de dégradations de la situation économique, les Russes sont aujourd’hui bien plus indifférents à la situation en Europe de l’ouest.

En outre, pour l’homme de la rue, la France paie tout à la fois son laxisme en matière de mœurs, son irénisme dans son rapport avec le terrorisme et sa naïveté dans ses positions sur l’Islam. L’exception de Moscou ne doit pas faire illusion : la solidarité de l’opinion russe avec la France est limitée.

Cet entretien a été publié sur Atlantico.fr, retrouvez-le grâce au lien suivant :

http://www.atlantico.fr/decryptage/allo-moscou-ici-terre-mais-pourquoi-cet-appetit-russe-pour-theories-complot-et-autres-visions-fantasmees-attentats-charlie-hebdo-1972053.html

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