Ukraine : le réveil de la puissance allemande ?

Jean LANOTTE – 12 février 2015

Traditionnellement structurée par le mercantilisme et l’idéalisme, la politique étrangère allemande vit aujourd’hui une mutation notable,. Consacrera-t-elle un retour de l’Allemagne sur la scène internationale en tant que grande puissance politique et diplomatique ?

Abstract : Seit Anfang der ukrainischen Krise, spielt Deutschland eine zentrale Rolle auf der internationalen Bühne. Deutschland ist normalerweise ein diskreter Akteur, der traditionell zwei Hauptaußenpolitik führt. Einerseits ein erfolgreicher und erfinderischer Merkantilismus, der der deutsche Wirtschaftslage teilweise erklärt; und anderseits ein Art von Idealismus, im Sinne von der Förderung Deutschen Werten. Bisher war die erste Strömung auf Kosten von dem zweite als viel wichtiger gehalten. Die ukrainische Krise zeigt aber, dass die wirtschaftlichen Interessen Deutschland nicht ständig prioritär sind und, dass Deutschland seine Verantwortung gewissermaßen übernehmen kann. Es wird jedoch keine internationale Großmacht wieder geworden, hauptsächlich aufgrund der Tatsache, dass die Deutschen sich weigern, wieder machtvoll zu werden.

« Hier maudits les jeunes Allemands sont aujourd’hui promis au rôle d’héritiers du nouvel empire européen »

Roger Nimier, dans « Siegfried en blue-jean », 1959, Réalités-France Illustration).

La crise ukrainienne a révélé le poids de l’Allemagne, acteur géopolitique jusqu’alors discret. L’Allemagne ne paraît plus cantonnée à la seule scène européenne, où sa prééminence politique et économique est désormais acquise. Certes, l’Ukraine à proche de l’Union européenne, et l’Allemagne s’est gardée d’agir de façon unilatérale. Elle est toutefois à l’initiative depuis le début de cette crise, ce qui est une véritable révolution au regard de ces orientations traditionnelles. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale la politique étrangère ouest-allemande – puis allemande après la réunification – , s’est construite autour de deux axes parfois en tension : le mercantilisme, au sens d’une priorité donnée à la promotion des échanges commerciaux, et l’idéalisme, au sens d’une défense de valeurs moralement supérieures.

La diplomatie du mercantilisme

Après 1945, le modèle économique ouest-allemand a été fondé sur la production de biens manufacturés, de niche mais de qualité. Ce modèle a été étendu à l’Allemagne de l’Est après 1990. L’ensemble de l’appareil diplomatique a été mis au service des exportations allemandes. Le mercantilisme allemand a sans aucun doute des racines plus profondes[1], mais les technologies de l’information et de la communication et la globalisation actuelle des échanges ont exacerbé cette ligne directrice de la politique étrangère allemande. Les 200 Mds € d’excédents commerciaux allemands en 2013 en témoignent.

Petites entreprises ou multinationales, associations professionnelles sectorielles – les Verbände – ou générales, ministère fédéral de la coopération et du développement (BMZ) ou banque publique d’investissement[2], l’Allemagne a peu ou prou les mêmes outils de diplomatie économique dont disposent les autres pays développés. Elle dispose aussi d’un réseau de diplomatie économique, les chambres de commerce extérieur (AHK). Présentes dans 90 pays, employant 1700 collaborateurs, les AHK servent aussi de réseau  international et d’aide à l’exportation à plus de 45 000 entreprises allemandes.

Mais l’Allemagne s’appuie aussi sur des institutions originales et efficaces, qui participent de son pouvoir commercial. On peut développer ici l’exemple caractéristique de la société allemande de coopération internationale (GIZ GmbH). La GIZ est une SARL dont le cœur de métier est la coopération technique avec les pays en développement. Son expertise recouvre quasiment tous les domaines techniques[3] . Présente dans 130 pays, elle emploie près de 16 500 personnes[4] pour un chiffre d’affaire de 1,9 Mds € (2013). Ses principaux clients sont les ministères fédéraux allemands, auxquels s’ajoutent des Länder, des acteurs privés mais aussi des organisations internationales[5] ou des gouvernements étrangers. On peut citer trois des nombreux marchés remportés par la GIZ en 2013 : la construction, pour le gouvernement éthiopien, de 475 centres sanitaires et dont bénéficieraient 12 millions d’Ethiopiens ; la modernisation du système de santé libyen, mission financée par la Commission européenne et, à la demande du ministère de l’industrie allemand, une mission de trois ans consistant à mettre en place des contrôles de qualité dans les usines chinoises et aboutir à terme à l’harmonisation des normes techniques entre l’Allemagne et la Chine.

Un idéalisme actif

Il serait réducteur de ne voir dans la politique étrangère allemande traditionnel qu’un mercantilisme inventif. Il semble en effet qu’une autre ligne de force soit apparue dans la politique étrangère allemande après 1945, à savoir une sorte de magistère moral.

Le régime totalitaire national-socialiste (et la destruction morale et matérielle de l’Allemagne qui s’ensuivit) reste un véritable traumatisme. Le régime fédéral a par conséquent été pensé comme étant un nouveau système politique et social devant empêcher, à tous les niveaux, l’élection démocratique d’un parti totalitaire. En témoignent notamment la décentralisation du pouvoir à tous les niveaux d’administration ; l’organisation de l’économie sociale de marché, où les corps intermédiaires jouent un rôle capital ; la consécration de libertés fondamentales inviolables ; la mise en place – notamment par le droit – de nombreux contre-pouvoirs, etc. Afin qu’elle ne retombe plus jamais dans un tel régime, l’idée est, en quelque sorte, de protéger l’Allemagne « contre elle-même ». Ce traumatisme a eu aussi des conséquences dans la politique étrangère allemande : relation transatlantique privilégiée, participation active à la construction européenne, soutien ferme et constant à Israël[1], politique de mémoire et de réparation des atrocités commise par le régime, etc. L’Allemagne est aussi un acteur vigilant qui s’est toujours fortement engagée pour la défense des droits de l’homme ou la prévention de crimes contre l’humanité, au besoin militairement, mais jamais de manière unilatérale. En 1994, l’Allemagne n’a d’ailleurs pu intervenir en Bosnie qu’après les autorisations de la Cour de Karlsruhe et du Bundestag et dans cadre de l’OTAN.[2]

Aujourd’hui, un des représentants allemands de cette tendance est le Président de la Fédération (Bundespräsident), Joachim Gauck. Depuis son arrivé au Schloss Bellevue en 2012, ce pasteur de 75 ans a multiplié les interventions sur la scène internationale. Profitant du fait que son rôle n’est pas clairement circonscrit dans la Loi fondamentale, il défend avec ferveur les droits de l’homme. L’année dernière, trois de ses interventions ont été particulièrement remarquées : en février, en signe de protestation, il a refusé d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi ; lors de son voyage à Ankara, en avril, il a ouvertement critiqué la politique du gouvernement turc[3]  et, en septembre à l’occasion d’une commémoration à Gdansk, il a à nouveau réprimandé le président Poutine. Ces initiatives personnelles, souvent décidées sans concertation, ne sont d’ailleurs pas sans irriter le ministère des Affaires étrangères et la Chancellerie.

 La crise ukrainienne et le retour de la puissance géopolitique allemande

Jusqu’alors, la priorité avait presque toujours donnée aux intérêts commerciaux aux dépends des valeurs morales. Or la crise ukrainienne prouve que l’idéalisme allemand peut prendre le pas sur ce mercantilisme si les partenaires commerciaux de l’Allemagne – fussent-ils aussi importants et aussi proches à l’instar de la Russie – dépassent des lignes rouges.

L’annexion de la Crimée, en mars 2014, a été le déclencheur. Les Allemands vont rapidement comprendre que cette crise peut dégénérer en des évènements plus dramatiques encore. Le ministre des finances chrétien-démocrate, Wolfgang Schäuble, ira jusqu’à déclarer qu’en 1938, Hitler utilisa « les mêmes méthodes pour annexer les Sudètes ». Horrifiés à l’idée que l’histoire puisse se reproduire et conscients de leur responsabilité devant elle de par leurs moyens de pression sur la Russie, les Allemands vont se lancer dans la mêlée. Tout en continuant à refuser des modes d’actions militaire – comme la livraison d’armes[4] – l’Allemagne va proposer la mise en place, dès la mi-mars 2014, puis le renforcement – en août, en septembre et en décembre derniers – de sanctions économiques au niveau européen à l’encontre de la Russie. A côté de ce volet économique et répressif, la chancelière chrétienne-démocrate, Angela Merkel, profitant des bonnes relations qu’elle entretient avec le président russe, Vladimir Poutine, et le ministre des affaires étrangères social-démocrate, Frank-Walter Steinmeier, qui avait déjà été à ce poste entre 2005 et 2009, vont multiplier les initiatives diplomatiques en direction de Moscou, la plupart du temps aux côtés de la France.

Cette crise va-t-elle être un déclencheur ? L’Allemagne va-t-elle redevenir grande puissance ? L’Allemagne le pourrait : son armée vétuste en voie de modernisation, son réseau économique répandu à travers le monde et son autorité morale toujours plus acceptée jouent en sa faveur. Mais l’Allemagne ne le fera pas, car elle ne le veut pas. L’Allemagne ne veut pas redevenir puissante. Ce refus catégorique, relevant presque de la psychose, a été admirablement exprimé par un historien disposant d’une certaine autorité outre-Rhin, Heinrich August Winkler. Dans une entrevue récente donnée à l’hebdomadaire Der Spiegel, à la question de savoir si l’Allemagne pourrait s’arranger intuitu personae avec la Russie pour régler la crise ukrainienne, ce dernier a rétorqué : « L’idée que nous pourrions, nous, nous entendre avec la Russie (…) signifie une rechute dans la pensée de la grande puissance. Ces temps sont passés, irrévocablement »[5].

[1] En 2005, Angela Merkel déclarera devant la Knesset : « La sécurité d’Israël ­relève pour l’Allemagne de la raison d’État. » Cette proximité avec l’Etat hébreux est d’ailleurs utilisée par la chancelière pour critiquer de manière impartiale la politique menée par le gouvernement israélien.

[2] Ce fut la première intervention militaire de la Bundeswehr en dehors de l’Allemagne depuis 1945.

[3] A propos du blocage de sites internet multimédia ou de réseaux sociaux par le gouvernement d’Erdogan, il déclarât : « Cette évolution m’horrifie ».

[4] Le ministre de la défense chrétienne-démocrate, Ursula von der Leyen, l’a encore confirmé le 6 février dernier lors de la Sicherheitskonferenz de Munich.

[5] „Die Vorstellung, wir könnten uns mit Russland verständigen (…) bedeutet einen Rückfall in deutschen Großmachtdenken. Diese Zeiten sind unwiderruflich vorbei“. in SPIEGEL-Gespräch „ »Ein neuer Sonderweg »: Der Historiker Heinrich August Winkler über den Verrat westlicher Werte durch die USA, den Unterschied zwischen Irak-Krieg und Krim-Krise sowie die Ahnungslosigkeit von Helmut Schmidt, Helmut Kohl und Gerhard Schröder“, in Der Spiegel, 29.12.2014, n°1, pp. 26- 30

[1] On peut notamment penser aux villes hanséatiques (XIIème-XVIIème).

[2] Kreditanstalt für Wiederaufbau

[3] La GIZ propose ses services dans sept domaines : développement rural ; infrastructures durables ; sécurité, reconstruction et paix ; développement social ; Etat et démocratie ; environnement et climat ; économie et responsabilité.

[4] Sur ces 16 500 employés, 70 % est du personnel autochtone, auxquels s’ajoutent des professionnels, des experts détachés et des jeunes professionnels allemands.

[5] Union européenne, Nations-Unies, Banque mondiale…

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