Les sanctions contre la Russie : oligarques, élites et populations

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Entretien Florent PARMENTIER – Cyrille BRET – 4 mars 2015.

Retrouvez  l’entretien sur : http://www.atlantico.fr/decryptage/amis-oligarques-poutine-pourraient-finir-lacher-strategie-president-russe-atteint-trop-interets-economiques-2031250.html

Depuis que l’implication de la Russie dans la crise ukrainienne ne fait plus de doute pour personne, ce pays subit de fortes sanctions économiques de la part des pays occidentaux. On sait que les richissimes oligarques russes sont très proches du Kremlin. Si leurs fortunes s’avèrent menacées, y a-t-il une possibilité que leur opinion de leur puissant protecteur change ? Avec quelles conséquences pour Poutine ?

Cyrille BRET : la coexistence des oligarques et de Vladimir Poutine repose sur un contrat très clair de protection mutuelle des intérêts économiques d’un côté et politiques de l’autre. Si les fortunes des uns sont entamées, le pouvoir de l’autre est mis en danger. La question principale est donc de savoir si les sanctions pénalisent effectivement les grandes fortunes russes, en particulier celles liées aux hydrocarbures. Malheureusement, si les grandes fortunes souffrent, c’est plutôt en raison de la baisse du prix du pétrole qui plombe leurs revenus de ventes d’hydrocarbures. Les sanctions européennes quant à elles font plus de dommages aux citoyens ordinaires et à la santé économique de la Russie dans son ensemble qu’aux oligarques. L’année 2015 pourrait être celle où le revenu moyen des Russes commence à diminuer, on s’attend à une chute de plus de 25% de revenu réel entre 2013 et 2015 ! L’ampleur de cet effet tient à l’effet conjugué avec la chute du rouble : les sanctions ont un effet. Mais les revenus des plus grandes fortunes sont en grande partie en euros et dollars et ne sont pas atteintes. Elles ont d’ailleurs largement fui le pays à l’approche du conflit. Ainsi, c’est la stratégie saoudienne qui fait plus de mal aux soutiens directs de Poutine, alors que celle-ci est principalement dirigée contre l’Iran, contre le pétrole de schiste les États-Unis et vers la reconquête des parts de marchés en Asie. Rien à voir avec l’Ukraine !

De manière générale, les élites russes ont des architectures et des dynamiques très différentes de celles des pays libéraux. Dans les pays libéraux, notamment occidentaux, une certaine compétition règne entre les élites : quand les élites économiques ne sont pas satisfaites de telle ou telle décision publique, elles font pression sur les pouvoirs publics. Réciproquement, quand les élites politiques cherchent à influencer les comportements des élites économiques, elles prennent des séries de mesures dans ce sens. Pluralité, compétition et interaction entre élites sont constitutives des démocraties occidentales, comme cela a été montré notamment par Joseph SCHUMPETER et Friedrich HAYEK. En Russie, c’est la symbiose qui prévaut : il est impossible d’agir dans le domaine économique sans l’aveu, le soutien et l’autorisation du pouvoir politique. C’est vrai à l’échelle locale pour les petits entrepreneurs. C’est vrai à l’échelle nationale et internationale pour les oligarques. Faire pression sur les élites économiques russes pour qu’elle contraignent le pouvoir central à infléchir ses décisions stratégiques n’est pas une ligne d’action efficace à court terme en Russie.

Peut-on imaginer que Poutine, pour préserver une partie de la fortune des oligarques (et donc la sienne aussi), décide de nuancer sa position en Ukraine, par exemple en n’annexant pas purement et simplement le Donbass, ou en ne prenant pas Marioupol. Ainsi il pourrait finalement « avoir le bon rôle » et alléger la pression qui pèse sur son économie ?

Cyrille BRET : A coup sûr, dans les mois qui viennent, la président russe – et plus largement l’ensemble des élites économiques, politiques, administratives et financières – vont tenter de faire se relâcher l’étau des sanctions. La pression de celle-ci sur l’économie russe – déjà prise dans une spirale récessive pour 2015 et sans doute 2016 – sera en effet de moins en moins supportable à mesure que les réserves de change s’amenuiseront. Alléger la pression sur l’économie, retrouver un accès aux financements internationaux et se réintégrer dans les flux d’échanges commerciaux est de toute façon une priorité pour les autorités russes.

Toutefois, les autorités russes n’infléchiront pas leur position sur le Donbass avant tout pour complaire aux puissances économiques. Le rattachement du Donbass – Donetsk, Luhansk et peut-être Marioupol constituerait en effet une charge budgétaire, administrative et diplomatique inutilement lourde pour les autorités russes. Il y a une très grande différence entre intégrer une péninsule militairement stratégique, largement peuplée de russophones et territorialement circonscrite et absorber un territoire continental, peuplé de groupes attachés à l’Etat ukrainien et perméable aux influences continentales, y compris européennes. Les décisions – conciliantes ou au contraire  dures – des autorités russes seront avant tout guidées, comme dans les mois passés, par les ouvertures tactiques qu’elles décèleront : si le gouvernement de Kiev commet des faux pas diplomatiques et politiques, Moscou sera tenté de prendre immédiatement son gain sur le terrain par la solution militaire. Le verrou de Marioupol sera alors l’objectif tactique prioritaire car sa conquête donnera un levier de pression supplémentaire aux séparatistes sur Kiev grâce à la continuité territoriale entre Luhansk, Donetsk et Crimée. Au contraire, si Moscou estime que ses intérêts sont préservés, la pression militaire se relâchera.

Un éditorialiste de Bloomberg View affirmait que si Poutine était si populaire, c’est grâce à ses politiques qui ont permis l’amélioration sur le plan socio-économique de la société russe, par rapport au marasme des années 90. Un retour en arrière à cause des sanctions pourrait-il retourner l’opinion du peuple russe contre lui ?

Florent PARMENTIER : il est indéniable l’effondrement des années 1990 a laissé des séquelles durables au sein de la population. Cela n’a rien à voir dans l’ampleur et la durée avec notre crise économique qui a suivi 2008 dans la plupart des pays développés, ou même la crise grecque : la chute de l’URSS a non seulement constitué un profond changement systémique conduisant à un effondrement de moitié de la richesse par tête, mais également cassé des solidarités naturelles, à l’exemple de chaînes de production qui s’étendaient sur plusieurs républiques. De nombreux retraités ont vu leurs économies d’une vie disparaître sans crier gare, et d’autres découvrir le chômage. L’effondrement du niveau de vie s’observe d’ailleurs sur le plan démographique : au cours des années 1990, l’espérance de vie des hommes avait diminué de cinq ans et celle des femmes de deux ans ! Un rebond est perceptible dans les années 2000, mais la démographie russe reste durablement différente des pays de l’Europe de l’Ouest.

Dans ce cadre, on comprend que la grande majorité de la population russe a déjà subi une crise prolongée sans précédent durant les années 1990, et que si les conséquences des sanctions aujourd’hui sont réelles, elles restent comparativement bien limitées dans leur impact. La popularité de Poutine s’appuie bien évidemment sur les améliorations sur le plan socio-économique, mais également sur une fierté retrouvée et le sentiment d’un retour à l’ordre après le chaos. Sur ces deux derniers points, les sanctions ne le mettent pas en difficulté. Et chaque preuve d’isolement international peut aussi bien être retournée par le pouvoir, qui ne manque pas d’avancer que l’on cherche à empêcher un retour au premier plan de la Russie. Si la crise économique dure au-delà du raisonnable, y compris après une accalmie sur le front ukrainien, l’opinion publique pourrait se lasser, mais pour le moment cela ne semble pas être le cas

Sur le long terme, quelles seront les conséquences de ces sanctions sur la Russie ? Peut-on imaginer la fin de Vladimir Poutine ?

Florent PARMENTIER : il est peu vraisemblable que les sanctions européennes aboutissent directement au renversement d’un dirigeant, encore moins si celui-ci est solidement ancré. Les sanctions ont des effets à moyen terme sur les économies visées, et les effets de cette politique s’estompent à long terme, dès lors que des solutions de substitution se mettent en place, éloignant des partenaires naturels. La Russie en a elle-même fait l’expérience : après avoir interdit certaines exportations moldaves et géorgiennes vers le marché russe, les acteurs économiques de ces pays ont fait le choix d’une réorientation géo-économique vers les marchés européens, affaiblissant la capacité de nuisance des mesures russes.

Trop souvent, on imagine un Vladimir Poutine dirigeant seul la Russie, gouvernant selon son bon-vouloir ; on oublie un peu trop vite un proverbe russe qui dit qu’il y a plusieurs tours au Kremlin, ce qui sous-entend que le pouvoir du Président russe dépend non de sa volonté personnelle, mais plutôt de sa capacité à garder un équilibre entre un certain nombre d’acteurs aux intérêts parfois divergents. Ainsi, la fin de Vladimir Poutine ne signifierait pas la fin du système qui l’accompagne ; et Dimitri Medvedev, qui apparaît comme plus modéré, a gouverné avec Vladimir Poutine, qu’il connaît depuis les années pétersbourgeoises ; il peut exister des différences, mais les deux travaillent en bonne intelligence. Et l’on ne voit pas de successeur qui serait en mesure, aujourd’hui, de prendre la suite de Vladimir Poutine en imposant de profonds changements, sur le programme de gouvernement comme sur la manière de gouverner…

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