Entretien avec N. ESCACH : de la Hanse au mythe de l’espace baltique unifié (1/3)

Lundi 20 avril 2015

Nicolas Escach, vous êtes géographe et vous avez soutenu une thèse sur les réseaux de ville dans la région de la Baltique. Comment vous est venu cet intérêt pour cette région ? 

Ma fascination pour l’espace baltique est apparue à l’occasion d’un stage dans la rédaction d’un journal de la région de Hambourg. La famille qui me logeait m’a accompagné en excursion à Lübeck, l’ancien point de convergence des échanges marchands d’Europe du Nord au Moyen Âge. Au-delà de la beauté de l’architecture (gothique en brique rouge, pignons à gradins) et de l’atmosphère maritime de la ville, j’ai été frappé par la concentration de références aux autres municipalités riveraines qu’elle abrite. Partout, les statues, les noms des commerces et des rues créent une forme d’intertextualité d’un territoire baltique à l’autre (Wolfgang Wildgen parle de « sémiotique visuelle »). Lübeck résume l’existence, à une échelle transnationale, non pas d’une identité commune mais d’un référentiel commun, véritable boîte à outils de symboles, de récits, d’images et de discours qu’acteurs et habitants s’approprient en fonction de leurs propres sensibilités.

En raison de mon intérêt pour la mémoire de la Hanse, j’ai interrogé, au début de mes recherches, une possible relation entre l’existence de réseaux anciens et l’émergence contemporaine d’une région baltique unifiée. Les premiers travaux de terrain menés à Brême, Gdańsk et Riga ont montré que je m’engageais alors sur une fausse piste. Malgré un passé partagé, il n’existe pas de région baltique marquée par des limites nettes et une unité interne avérée. L’identification d’un espace cohérent autour de la mer Baltique, à partir du début des années 1990, est le fruit d’initiatives politiques qui ont contribué, grâce à un discours performatif récurrent, à faire exister l’ensemble qu’elles ne cessaient de promouvoir. Les territoires riverains présentent en réalité une grande hétérogénéité linguistique, culturelle, socio-économique et politique. Cette mosaïque m’est apparue comme particulièrement captivante. Je pouvais au cours d’un même voyage renouer avec les envolées nordiques de Selma Lagerlöf, les méditations de Thomas Mann, le complexe géographique de Czesław Miłosz et les errances décrites par Nicolas Gogol et Alexandre Pouchkine.

À mesure que je découvrais la richesse de l’espace baltique, je mesurais aussi combien il était méconnu en France et dans une partie de l’Europe. Cette position de marge explique sans doute la nécessité, pour les acteurs riverains, de recourir à une symbolique fédératrice et de participer à de multiples forums de coopération, pour exister dans un double contexte d’européanisation et de mondialisation. En préparant ma thèse, j’ai voulu comprendre ce que les municipalités baltiques étaient susceptibles d’apporter non seulement à l’Union européenne mais à l’Europe toute entière et quelle place elles pourraient occuper dans l’archipel des plus grandes métropoles. Pour la plupart des cartes ne considérant que des indicateurs de concentration des activités financières et bancaires à l’échelle du monde, l’espace baltique reste une zone grise, un impensé… D’autres interactions plus discrètes aboutissent pourtant, lorsqu’elles s’accumulent, à intégrer les municipalités riveraines dans des processus à longue distance.

Les villes baltiques présentent-elles des caractéristiques singulières à l’échelle européenne ? 

Si l’on excepte l’agglomération de Saint-Pétersbourg, les rives de la mer Baltique sont structurées autour de moyennes et petites villes, présentant une taille comparable, assez bien espacées entre elles, de sorte qu’aucune ne s’impose naturellement comme capitale incontestée. Les seuls pôles d’importance sont plutôt situés en périphérie de l’espace baltique ou en position intérieure, le long d’une écharpe s’étendant de Hambourg à Moscou via Berlin, Varsovie et Minsk.

L’absence d’un centre de l’espace baltique explique la vitalité des réseaux de villes : il s’agit, pour des municipalités qui ne peuvent s’insérer, seules et directement, dans des processus européens et globaux, de créer ensemble une masse critique suffisante à l’émergence de nouveaux relais. La position périphérique influence profondément les acteurs municipaux : ceux-ci craignent une marginalisation à des niveaux de décision supérieurs mais espèrent, grâce aux réseaux, tirer profit de leur position intermédiaire aux marges de l’Europe. Les échanges d’expériences sont marqués par la « coopétition » : une collaboration opportuniste qui pourra être utilisée différemment en fonction des stratégies individuelles.

Le recours à une telle démarche est assez ancien et n’apparaît pas, contrairement aux idées reçues, avec la fin de la guerre froide. Dès les années 1950, les villes des deux blocs atlantiques et soviétiques initient une coopération avec les municipalités des pays nordiques plus ou moins neutres (Suède, Finlande). La politique d’ouverture du social-démocrate Willy Brandt en RFA à partir de 1969 offre l’occasion d’interactions inter-blocs plus nombreuses. Au moment du choc de 1991, les jumelages intra-baltiques servent d’appui à la modernisation économique et administrative des villes baltes et polonaises : envoi de matériels, de médicaments, de livres mais aussi de juges et d’employés municipaux pour faciliter la transition démocratique.

Aujourd’hui, les municipalités baltiques restent très fortement interdépendantes : politiquement, grâce à des projets communs mais aussi fonctionnellement par l’intermédiaire d’un dense réseau de liaisons ferries. Les échanges entre municipalités baltiques leur permettent d’atteindre un haut niveau d’innovation et de créativité à l’instar de villes suédoises produisant du biogaz à partir d’algues vertes. La position périphérique place les acteurs riverains dans une perpétuelle incertitude qui constitue un fondement de leur stratégie et leur permet d’adopter une démarche proactive. Ils disposent d’un large panel d’options qui peuvent former autant d’alternatives à un simple ralliement au centre.

Si le rôle des villes en Baltique est donc incontestable, la représentation de l’urbain y est cependant ambivalente. Mis à part dans la partie ouest (Allemagne et Pologne), la grande ville porte souvent une connotation étrangère : Riga et Tallinn ont été fondées par les Allemands alors que Vilnius est longtemps restée une ville polonaise. De ce fait, le refuge national s’ancre dans l’espace rural, véritable antithèse d’un monde urbain considéré comme angoissant, déstructurant et vertigineux. J’ai été frappé, en me rendant chez une amie lettone, alors que je lui demandais quel sentiment elle associait spontanément au mot « ville » de l’entendre évoquer la peur. Dans le film letton Vogelfrei (2007), qui suit la vie du jeune Teodors en quatre actes (proposés par autant de réalisateurs), la candeur de l’enfance et la sagesse de la vieillesse s’expriment dans les plis du cocon forestier tandis que les errements de l’adolescence et les mirages de l’âge adulte se confrontent à la violence du monde urbain. L’espace participe à la construction de l’individu et de la Nation dans un dialogue entre environnement extérieur et tourments intérieurs.

Il en est de même, bien que le contexte historique diffère, dans les pays nordiques. La phrase de la poète suédoise Madeleine Gustafsson « Vivre en ville pour un Suédois n’est pas une chose naturelle » est assez révélatrice. La plupart des œuvres littéraires qui se déroulent en zone urbaine appartiennent au genre du polar ou du roman policier. Pour se retrouver ontologiquement, mieux vaut fuir la ville. Dans Le lièvre de Vatanen d’Arto Paasilinna, le journaliste Vatanen censé rentrer avec son collègue photographe à Helsinki, décide spontanément, après sa rencontre avec un lièvre sur la route, de prendre la direction du nord vers Nurmes puis Sodankylä. Le voyage est interrompu par son arrestation pour divers délits commis sur la route. Il finit par rentrer à Helsinki en compagnie du lièvre en fourgon cellulaire. À la liberté gagnée sur le travail, sur un foyer insatisfaisant et sur un quotidien ennuyeux, le trajet vers la ville marque un retour en prison.

La ville baltique est donc profondément ambivalente : incarnant l’influence étrangère à l’échelle nationale, elle offre, à une échelle transnationale et européenne, un imaginaire propice à l’interterritorialité par le réseau.

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