Entretien avec N. ESCACH : des réseaux de la Baltique à Riga (2/3)

Mercredi 22 avril 2015

Vos études sur les réseaux de villes font la part belle à la Hanse. Que reste-t-il de la ligue hanséatique aujourd’hui ? 

Les réseaux baltiques des décennies 1990-2000 n’ont en substance rien à voir avec la Hanse historique mais prolongent une géographie caractérisée par une exceptionnelle continuité. La Hanse est née de la pénétration de marchands allemands à l’Est de la Baltique (Drang nach Osten). Ceux-ci édifient des comptoirs et des villes, accompagnés d’ecclésiastiques, et s’associent afin de sécuriser le commerce maritime menacé par la piraterie. Progressivement, ils obtiennent le monopole des échanges, bénéficiant notamment de privilèges fiscaux.

Le contraste est pourtant saisissant entre l’ampleur des réalisations économiques de la Hanse et l’inconsistance de sa structure politique et juridique. Il n’existe pas de liste officielle exhaustive des membres qui entrent et sortent de la Ligue en fonction de leurs intérêts à court terme. À partir de 1356, les villes les plus actives se réunissent lors de l’assemblée générale ou diète (Hansetag) chargée d’arbitrer les affaires courantes de la communauté. Ce n’est cependant qu’avec la levée d’une contribution financière annuelle (1554) et la nomination d’un « syndic de la Hanse » chargé des affaires juridiques et diplomatiques (1556) que la Ligue hanséatique gagne, peu avant son déclin, en organisation. Avec le traité de Westphalie (1648), « l’ère de Lübeck » laisse progressivement place à « l’ère de Stockholm » traduisant, avec l’extension territoriale suédoise, la suprématie du modèle de l’État-nation.

En 1980, à Zwolle, des élus municipaux décident de créer une « nouvelle Hanse » afin de réactiver les échanges passés entre municipalités riveraines. Le concept est largement repris, en particulier par Björn Engholm, ministre-président du Schleswig-Holstein. Il s’agit, grâce à une relecture fantasmée de l’histoire baltique, d’amorcer une coopération entre des rives longtemps divisées par le Rideau de fer et de contrebalancer l’émergence des pays méditerranéens et la possible marginalisation du Nord de l’Europe. La métaphore de la « nouvelle Hanse » a donc surtout servi des intérêts politiques, avant que des entreprises ne choisissent de reprendre le nom, utilisant ainsi une connotation plutôt positive favorisée par le manque de connaissances scientifiques sur la Hanse médiévale.

La mémoire s’avère en effet particulièrement déformante. La Ligue historique a, semble-t-il, surtout bénéficié aux marchands allemands, impliquant à la marge les locaux et son hégémonie a été plusieurs fois contestée notamment par l’Union de Kalmar (1397-1523) associant les royaumes du Danemark, de Suède et de Norvège. Malgré l’impossibilité d’un parallèle historique, force est de constater que les anciennes cités hanséatiques comptent aujourd’hui parmi les municipalités les plus engagées au sein des réseaux d’acteurs locaux. La ville de Riga constitue la tête de pont des réseaux et projets baltiques, bien qu’elle s’insère tout aussi activement à des niveaux supérieurs. Turku (ancienne Åbo), Klaipėda (Memel), Gdańsk (Danzig), ou Rostock forment un ensemble de villes moyennes, souvent portuaires, très dynamiques sur la scène régionale. Participant à un nombre plus restreint de coopérations que Riga ou Helsinki, elles les animent cependant largement par des projets concrets.

Spatialement, le recours à la Hanse peut avoir un autre atout que d’expliquer l’intégration différenciée des villes riveraines dans des forums transnationaux. La Ligue hanséatique était représentée sur une large moitié nord de l’Europe, des côtes espagnoles et françaises jusqu’à l’hinterland russe. Les projets transnationaux actuels, cofinancés pour la plupart par des programmes européens, ont tendance à figurer l’espace baltique en région homogène aux limites nettes, ces dernières recoupant les frontières de l’Union européenne. La métaphore de la Hanse invite à considérer la Baltique comme une méditerranée, un espace de convergence, en somme un « ensemble flou » pour reprendre la terminologie de la géographe Christiane Rolland-May.

 

Riga a été capitale européenne de la culture en 2014. Qu’est-ce que cela a représenté pour la Lettonie ? 

Riga 2014 s’est déroulé selon un calendrier symbolique pour la Lettonie, dix ans après son adhésion à l’Union européenne et au moment de son passage à l’euro. La capitale lettone est la dernière des États baltes à organiser l’événement après des réussites mitigées de Vilnius (2009) et de Tallinn (2011). L’impact doit être pensé à plusieurs échelles d’analyse en considérant simultanément ce que l’événement donnait à voir (effet vitrine) et l’image qu’il a tendue aux habitants (effet miroir). Dans les deux cas, l’élaboration du programme a participé d’un travail de tri et de sélection offrant une image recomposée du territoire letton.

Sur un plan européen, l’événement a contribué à rappeler l’apport de la culture nationale à la culture européenne commune. Le cycle musical « né à Riga » (Born in Riga) a promu des artistes nés dans la capitale et connus à l’étranger à l’instar du violoniste Gidon Kremer. Parallèlement, les organisateurs ont pu communiquer sur le rôle de l’Union européenne dans le pays, en mobilisant les acteurs locaux autour de programmes comme « Europe créative 2014-2020 ». À plus grande échelle, les manifestations ont offert une importante visibilité aux principaux symboles culturels lettons sous une forme encourageant la participation de la population. Le moment est à la communion nationale, quatre ans avant le centenaire de la première indépendance du pays et alors qu’une nouvelle génération arrive à l’âge adulte sans avoir connu la chute du Rideau de fer.

Le chant, qui a joué un rôle considérable dans la construction de la Nation, a ainsi été mis à l’honneur lors d’une Flash mob au marché central en janvier ou à l’occasion des 8èmes Olympiades Mondiales des Chorales en juillet. L’ouverture a également été particulièrement symbolique avec le transfert, le 18 janvier, de livres du patrimoine national par une chaîne humaine vers la nouvelle bibliothèque nationale. La démarche rappelle la « voie balte » formée le 23 août 1989 de Vilnius à Tallinn pour réclamer l’indépendance des trois États. Au-delà des références historiques, l’événement a permis de valoriser, auprès des investisseurs et du public, plusieurs ressources nationales comme l’ambre, qui peut être utilisé dans l’industrie cosmétique et pharmaceutique.

Sur le plan local, Riga 2014 a constitué une étape importante dans la requalification d’une grande partie des anciens quartiers industriels en « districts créatifs ». Pendant la période de préparation, j’ai assisté à une conférence dans un centre culturel du quartier de Kalnciema pour un projet intitulé Big Life Riga 2012. Un homme d’affaires en costume-cravate expliquait en anglais à des habitants comment réaliser leurs rêves et changer de vie en menant des projets innovants dans leurs quartiers.

Des villes comme Riga et Vilnius sont en effet à la pointe de la dynamique d’empowerment en Europe. Il s’agit, pour les membres de la société civile, de prendre conscience qu’ils peuvent s’investir à l’échelle des territoires du quotidien, en mobilisant l’ensemble des compétences et des savoir-faire existants et donc innover malgré les lourdeurs administratives et la crise économique. Les manifestations organisées au sein du cycle « Kit de survie » de Riga 2014 ont généré une multiplication des initiatives de ce type. Une telle dynamique suscite bien évidemment l’intérêt d’investisseurs plus traditionnels attirés par des actions contribuant à l’image positive de la ville.     

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s