La Baltique face au défi russe

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Wilfred SUDDATH –  20 avril 2015

« La leçon est claire : les développements observés dans les pays baltes méritent une attention particulière. Ils illustrent les questions plus larges posées par le monde post-communiste et sont destinés à avoir des répercussions bien au delà de leur région ». Carl BILDT, 1995.

Il y a tout juste 20 ans, le premier ministre Carl Bildt prenait la plume dans Foreign Affairs pour se faire l’écho de vives préoccupations : son article intitulé « l’examen de passage Baltique » soulignait, non sans courage, l’importance géostratégique de la mer Baltique. Il y percevait un enjeu volontiers équivalent à celui de la projection des grandes puissances sur le théâtre balkanique, où les massacres concentraient pourtant toutes les inquiétudes.  En survolant et en sillonnant une mer imprenable, force est de constater que la menace russe se fait aujourd’hui plus prégnante en mer Baltique que dans l’aire d’influence de son allié serbe. Si le rapprochement du frère orthodoxe de l’UE et de la reconnaissance russe aussi implicite qu’ironique de l’indépendance kosovare (utile précédent pour justifier l’annexion de la Crimée), la Russie tient plus que jamais à signaler sa présence en Europe septentrionale. La flotte du Nord et la flotte de la Baltique représentent la moitié des navires de combat de la marine Russe (85 sur 171).

La revanche de l’histoire

Durant les années 1990, tout portait à croire que les patriotismes baltes – parmi les plus fervents des ex-Etats membres de l’URSS – auraient raison des velléités offensives d’une Russie désormais apeurée par l’hegemon américain appuyé notamment par les dix F-16 américains qui constituent la pièce centrale de la mission permanente de police du ciel en Baltique née en 2004, date d’entrée dans l’OTAN des pays Baltes. Après tout, la révolution déclenchée en 1987-1988 sur les rives de la Baltique avait précipité le divorce avec le grand frère russe et annoncé l’échec d’une politique soviétique à la fois assimilatrice et colonisatrice. Le refus catégorique d’adhérer à la Communauté des Etats Indépendants a consacré la rupture définitivement (les 12 autres membres nouvellement indépendants l’avaient rejointe). La fenêtre de tir ouverte par l’aventure libérale post-soviétique et pré-poutinienne était unique. L’arrimage fut donc pacifique et naturel des pays baltes au continent européen, dont les valeurs s’assortirent sans peine à la revendication cardinale de ces pays : le droit à la différence.

L’affirmation des identités baltes

 Rapidement, les Etats baltes se sont empressés d’assumer leur rôle d’interface à la frontière de deux mondes. De prêcher par l’exemple comme pour faire de leur appartenance à la communauté de valeurs européenne une évidence. Est-il de meilleure illustration de ce phénomène à l’œuvre que l’action de la Lituanie qui, à peine une dizaine d’années après avoir reçu de la Suède les fondations de son système judiciaire (au terme d’un « appel d’offre » auquel la France s’était portée candidate), déploie des experts juridiques en Géorgie dans le cadre de la mission EUJUST Themis ?

Incapables de tisser des liens de confiance avec les pays baltes, les tactiques russes s’avèrent d’autant plus inquiétantes aujourd’hui qu’elles recourent à l’intimidation. Le point de non-retour a été franchi il y a une vingtaine d’années, un ensemble de positions maximalistes s’est développé dans les chancelleries baltes. En novembre 2014, la présidente lituanienne Dalia Grybauskaitė qualifiait la Russie d’ « Etat terroriste » et son ministre des affaires étrangères condamnait les Etats européens partisans de « l’apaisement » en les comparant sans scrupule à ceux qui relativisaient l’annexion des Sudètes en 1938. Devant l’annexion de la Crimée en mars 2014 et les violations des espaces aérien estonien, finlandais et suédois, les pays de la région ne pouvaient se contenter de simples déclarations.

Scandinavia vs. Russia

Confrontés à leurs responsabilités et leurs électeurs, les exécutifs scandinaves réagissent, portés par un élan de solidarité d’une part et de mutualisation de leurs moyens d’autre part. Ainsi, les ministres de la Défense danois, finnois, norvégien et suédois (et le ministre des affaires étrangères islandais) ont récemment publié une déclaration dans un journal norvégien annonçant une augmentation des exercices militaires conjoints, une coopération renforcée en matière de cyber défense et entre les services de renseignement. L’alarme de cinq nations unissant leurs voix pour désigner la menace russe comme « la menace la plus grave pour la sécurité européenne » n’a curieusement pas été amplement relayée par d’autres médias européens.

Cette annonce reflète une dégradation préoccupante des relations avec la Russie, avec qui les pays du Conseil Nordique entretenaient de bonnes relations. La Finlande est dépendante de la Russie pour absorber une proportion importante de ses exportations  : c’est le 2e marché pour ses débouchés, dont la seule industrie laitière a perdu un demi milliard d’euros à la suite du « contre-embargo » Russe. De plus, la Finlande se tient à distance de l’Alliance Atlantique et la Norvège, membre de l’Alliance, qui a couronné en 2010 des années de relations cordiales avec l’établissement d’une zone de libre circulation à sa frontière. Désormais, des « crises ou incidents » ne sont pas à exclure : les ministres craignent que les hausses annuelles massives du budget militaire Russe ne servent à atteindre des objectifs politiques. Donné favori pour le poste de Premier ministre, le centriste finlandais Juha Sipilä, a priori opposé à une adhésion de son pays à l’OTAN, appelle à la précaution, refusant de « fermer la porte » à cette option. Le Premier ministre sortant, estime quant à lui que cette adhésion va dans le sens de l’histoire : 40% des finlandais y sont défavorables contre 28% pour.

L’avenir d’un espace stratégique en question

Tirant profit de leur réputation de pays pacifistes, les Premiers Baltes ont déclaré leur ferme intention de coordonner leurs commandes d’équipement militaire. Le fait que la quasi-totalité de leurs équipements ne soient pas interopérables relève en effet de l’anomalie. L’approfondissement des alliances défensives est-il le prodrome d’une inclinaison à user de l’art. 5 du Traité de l’Atlantique Nord ? La perspective de ce pas critique n’est plus irréaliste. Les grandes manœuvres de la nouvelle opération de l’OTAN baptisée « fer de lance » qui se dérouleront en juin sur le sol polonais témoignent d’une résolution à renforcer la crédibilité d’une éventuelle riposte qui soit rôdée et structurée. Durant sa conférence de presse du 16 avril 2015, Vladimir Poutine confiait qu’il ne « souhaitait pas redonner vie à l’empire » et que la Russie ne portait « aucune ambition impériale ».

Il n’est pas certain qu’une telle réassurance suffise à rasséréner ses voisins.

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