Entretien avec N. ESCACH : les russophones de Lettonie ne sont pas un bloc homogène (3/3)

Vendredi 24 avril 2015

Nils Ušakovs, le maire russophone de Riga

La présidence lituanienne était en bonne partie consacrée au Sommet de Vilnius du Partenariat oriental. Dans quel état d’esprit les autorités lettones préparent-elles le Sommet de Riga ?

Le sommet de Riga s’inscrit dans la troisième priorité de la présidence lettone du Conseil de l’Union européenne intitulée « l’Europe engagée » dont l’objectif est de renforcer le rôle de l’Union européenne sur la scène internationale.

Il s’agit notamment de penser l’UE du futur sur ses marges occidentales et orientales dans un contexte de délimitation de son aire d’influence vis-à-vis de puissances voisines. Concernant le partenariat oriental, plusieurs fronts sont menés parallèlement : la ratification de l’accord d’association avec l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie par une majorité de parlements des États membres, la signature d’un régime de délivrance facilitée des visas et une poursuite du dialogue sur le « partenariat de modernisation » avec la Biélorussie, une avancée des négociations sur le « partenariat stratégique pour la modernisation » en Azerbaïdjan.

Le sommet, présenté comme celui de la dernière chance par le ministre des Affaires étrangères letton, révèle une réelle attente de résultats de la part des autorités du pays. Les gouvernements des États baltes, hier lituanien et aujourd’hui letton, insufflent progressivement l’idée qu’ils peuvent, en raison de leur histoire, s’ériger en relais entre l’UE et les pays du « nouvel entre-deux », tirant ainsi profit de leur situation intermédiaire. Ils promeuvent des liens individualisés avec les différents États partenaires afin de renforcer l’ancrage de ces derniers à l’Europe tout en ne négligeant pas leurs propres intérêts économiques.

La possible invitation au sommet d’Alexandre Loukachenko, président biélorusse, a initié une controverse sur la scène européenne malgré un réchauffement récent des relations avec l’UE. En 2014, les investissements lettons occupent la onzième place en volume des IDE dirigés vers la Biélorussie. Les ports lettons constituent également une porte de sortie pour des États « enclavés » comme la Biélorussie, dans un contexte où le transit des hydrocarbures russes est doublement menacé par la situation diplomatique et par la politique de redéploiement des flux vers les ports nationaux du golfe de Finlande.

L’axe Mer Baltique-Mer Noire qui fait partie des corridors paneuropéens d’Helsinki et reprend l’ancienne route de commerce médiévale dite « des Varègues aux Grecs » est particulièrement stratégique sur un plan économique. Le train-bloc « Zubr » transporte ainsi depuis 2009 des conteneurs entre Riga et Minsk, avec un prolongement occasionnel jusqu’à Illitchivsk dans l’oblast ukrainien d’Odessa.

Riga a la particularité d’avoir un maire russophone. Les russophones ont-ils une analyse distinctive du reste de la population du conflit en Ukraine ?

La Lettonie possède en effet en 2014 une forte composante russophone qui représente 26% de la population du pays parmi lesquels environ un tiers sont considérés comme non-citoyens. Les différences territoriales sont importantes avec une forte implantation dans la capitale (38% de russophones dans la ville de Riga) et à l’Est du pays (37,5% en Latgale et 50% dans la ville de Daugavpils parfois qualifiée de « petite Crimée balte »). Une partie de ces russophones sont les descendants de familles provenant de l’ex-URSS.

La construction progressive de la Nation lettone aboutissant à deux reprises à l’indépendance du pays (1918 et 1991) s’est cristallisée autour de l’image d’un peuple résistant aux occupations successives notamment russes. Les trois éveils nationaux se sont accompagnés d’une lutte contre la russification puis la soviétisation. Le film Le Letton (Latvietis) de Jānis Cimermanis met en scène un Letton écrasé par des occupants successifs qui finit par retrouver la liberté. Dans ce contexte, l’intégration entière de la dimension multiculturelle comme partie intégrante de la Nation tient pour le moment de l’impossible. Une frontière symbolique continue de séparer des espaces propres aux deux communautés (écoles, églises). Pourtant, depuis quelques années, les dialogues interculturels se font plus nombreux, à l’instar de collectifs comme Orbita ou Dirty Deal Teatro proposant des performances en letton et en russe.

La crise ukrainienne fait donc principalement écho à une problématique intérieure d’autant que l’appartenance de la Lettonie à l’OTAN la protège, je le crois, de toute agression extérieure. Une partie des russophones peuvent néanmoins craindre que le débat sur leur place dans la société lettone ne quitte cette sphère interne. À Moscou, la tentation pourrait être grande d’utiliser l’argument des « frères russophones en danger ». À Riga, ils pourraient être soupçonnés de ne pas rester indifférents aux ambitions impériales russes, relayées grâce à une propagande active du pays voisin. Une partie des russophones lettons, non citoyens, pourraient en effet éprouver des difficultés à trouver leur place, étant nés en Lettonie mais pas toujours totalement intégrés à la société lettone.

Pour la plupart, le sentiment d’être russe n’est pourtant pas incompatible avec celui d’être patriote letton. Beaucoup tiennent d’ailleurs à distinguer la politique de Vladimir Poutine de la culture russe dans son ensemble, qu’ils soient ou non liés à des mouvements d’opposition actifs en Russie. En l’absence actuelle de sondages sur la réaction des russophones à la crise ukrainienne, il n’est possible que d’émettre des hypothèses sur la manière dont cette dernière peut faire bouger les lignes à l’intérieur du pays. Si une crispation est à craindre, les autorités lettones ont pris conscience, en Baltique, de l’évolution du conflit avec la Russie sur un modèle de guerre hybride avec forte composante de soft power (désinformation à travers les médias, encouragement à la subversion politique, violation des espaces aériens et maritimes). L’accord du 31 mars dernier, conclu avec les Estoniens pour la promotion d’une chaine nationale de télévision en langue russe, proposant une alternative aux programmes émis depuis la Russie, contribue à cette dynamique. Des chaines comme RBK Ren TV, RTR Planeta ou NTV Mir semblaient en effet insuffler régulièrement l’idée qu’une cohabitation entre Russes et Lettons en Lettonie devenait impossible.

Un autre élément à prendre en compte, et non des moindres, est la difficulté à définir ce que l’on nomme trop facilement depuis la France « les russophones de Lettonie ». Ils ne forment pas un bloc homogène en fonction de l’histoire familiale, du niveau d’intégration dans la société et des convictions politiques. Les événements ont suscité un spectre large de positions : quelques très rares appels à « une république populaire de Latgale », des manifestations marginales devant le siège du Parlement européen associant une trentaine de personnes autour de l’eurodéputé russophone Tatjana Ždanoka pour soutenir les séparatistes ukrainiens mais aussi des pétitions défendant l’intégrité territoriale de la Lettonie.

Les réactions ont également varié selon le degré de confiance porté à l’Union européenne : entre des russophones déçus que l’élargissement de 2004 n’ait pas amélioré leur statut et d’autres, comme Igor Vatolin et les membres du mouvement des russophones européens, qui associent l’intégration européenne à une plus grande stabilité. Politiquement, le principal parti pro-russe n’est en revanche pas un indicateur fiable permettant d’interpréter les contours des principales forces en présence. Ses scores sont le miroir de clivages dépassant la simple composante ethnique.

Lors des élections législatives de 2014, le Parti « Harmonie » soutenu par le maire de Riga Nils Ušakovs et décrit comme proche de « Russie unie » (le parti de Vladimir Poutine), est arrivé en tête du scrutin avec 23,26% des voix sans pour autant renverser la coalition majoritaire sortante. Il semble que les mesures d’austérité économique (coupes dans les salaires, baisse des aides sociales) menées dans le pays sous la pression du FMI et de l’UE depuis 2008-2009 aient joué un rôle particulièrement important dans le résultat du vote.

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