Une nouvelle guerre dans le Donbass est-elle imminente ?

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Entretien Cyrille BRET – Atlantico.fr – 19 mai 2015

Suite aux informations diffusées par l’OTAN et l’OSCE sur l’accumulation de matériels militaires d’origine russe dans le Donbass, plusieurs commentateurs redoutent le déclenchement d’une offensive séparatistes à l’été, comme en 2014. Un reprise massive des hostilités est-elle imminente et inévitable ?

Pour retrouver l’entretien : http://www.atlantico.fr/decryptage/poutine-serait-en-train-preparer-mauvais-coup-militaire-pour-ete-cyrille-bret-2148566.html

L’OTAN et l’OSCE signalent que des blindés et de l’artillerie russes ont été dirigés vers la ligne de front. La présence de missiles anti-aériens de type Strela-10, généralement utilisés en soutien d’un déploiement militaire au sol, a aussi été repérée à l’intérieur de la ligne de démarcation à proximité de Donetsk. Quelle est la nature de ce déploiement ?  Peut-on croire qu’il s’agit juste de renforcer la ligne de front ?

Cyrille BRET : Les analystes en désarmements de l’OSCE et les experts militaires de l’OTAN sont dans leurs rôles respectifs lorsqu’ils décrivent les risques qui semblent peser sur la ligne de démarcation et donc sur le respect des accords de Minsk II, du fait du déploiement de ces équipements à proximité de la ligne de front.

L’OSCE a en effet pour vocation générale de mettre à la disposition des gouvernements qui le constituent, depuis l’accord d’Helsinki de 1975, des informations vérifiées sur l’état des armements, équipements et effectifs militaires dans la zone. En soulignant les concentrations d’équipements, les mouvements de troupe et les difficultés de ses propres drones d’observation de la zone, l’OSCE remplit sa fonction d’alerte précoce soulignée et réaffirmée par les accordes de Minsk II. Mais cette organisation sait bien que la massification d’un dispositif militaire ne suffit pas pour rendre l’opération militaire elle-même nécessaire.

Le positionnement de l’OTAN est, lui, plus orienté : l’objectif de l’Alliance est de faire pièce, en l’occurrence, à tout renforcement de la position de la Russie sur le terrain. Or, les troupes ukrainiennes ont enregistré, depuis la chute du chainon stratégique de Debalstevo, de nombreuses reculades. L’OTAN pourrait fort être tentée de crier au loup pour rassembler les Occidentaux dans un soutien plus appuyé aux autorités ukrainiennes. Et donc pour ranimer la flamme contre la Russie.

Des concentrations de troupes manifestes et des accumulations d’équipements aussi visibles peuvent s’interpréter de deux façons. Soit, on suit l’OTAN (et Emmanuel Kant) et on réalise une inférence simple : plus de troupes préparent plus de conflictualité. L’offensive est donc proche. Soit on adopte une lecture plus stratégique et on soutient (avec Sun Tzu et Clausewitz) que la démonstration de force et la parade militaire peuvent être utilisées précisément pour éviter d’engager une offensive en décourageant l’adversaire. Le message pourrait tout à fait être, de la part de la Fédération de Russie et des séparatistes : ne profitez pas de l’été pour lancer une nouvelle opération « anti-terroriste » semblable à celle qui avait été engagée par le président Porochenko dans la foulée de son élection en mai 2013.

L’accumulation d’équipements peut éviter le conflit comme elle peut le hâter. Tout dépend de l’appréciation politique des autorités russes.

En quoi peut-on craindre que Poutine prépare un coup militaire pour l’été ?

Cyrille BRET : Outre les indices purement militaires, certains facteurs peuvent laisser présager une offensive militaire durant l’été. Pour une Fédération de Russie qui, en 2015, connaîtra l’année la plus dure des sanctions, le calcul peut être simple : quitte à subir des sanctions financières et à acquitter un coût diplomatique important, autant empocher les gains militaires de terrain les plus importants. Depuis mi 2014, la Fédération de Russie est en effet vainqueur sur le terrain et défaite sur la scène internationale. La tentation peut être forte de faire un calcul coût bénéfice rustique : ne perdons pas sur tous les tableaux. Engrangeons les gains militaires sûrs et payons les sanctions certaines comme le prix correspondant. Ne pas attaquer serait payer le prix sans aucun bénéfice autre.

Le tempo politique peut aussi être différemment apprécié par les autorités russes : depuis mars, la Fédération de Russie essaie de sortir de son isolement, en se rapprochant de plusieurs Etats membres de l’Union européenne (Chypre, Grèce, Hongrie) afin d’introduire la division au sein d’Occidentaux gagnés par la « fatigue des sanctions ». Sur le plan économique, le pays a cherché des alliances de revers en Chine (par un accord gazier en mars). Elle est également de retour au Moyen-Orient dans les questions syriennes et iraniennes. Relancer une offensive comme celle de 2014 pourrait ruiner les efforts diplomatiques et, par exemple, empêcher tout rapprochement solide avec Athènes en réactivant les solidarités européennes. Dans la perspective d’un apaisement, les éléments militaires constatés par l’OSCE et l’OTAN pourraient donner lieu à une interprétation géopolitique plus indirecte : démontrer la solidité du bastion pro-russe dans le Donbass pour asseoir la solidité des initiatives diplomatiques lancées depuis six mois.

Le tempo politique n’est sans doute pas favorable à une offensive militaire rapide.

Quel est l’objectif de Poutine ?

Cyrille BRET : Comme j’ai eu l’occasion de le souligner maintes fois ici, les objectifs du président Poutine sont tactiques et non stratégiques, ils sont défensifs et non offensifs. Ce qui ne retranche rien aux risques que cette tactique défensive fait courir à l’unité de l’Europe, à la sécurité du continent et à l’intégrité de l’Ukraine.

L’objectif de la présidence russe n’est pas stratégique : il n’est pas en mesure financière, économique et politique de rétablir l’empire. Les autorités russes visent à éviter tout nouvel empiètement de l’OTAN et de l’Union européenne à ses marches. Le but tactique est de rendre impossibles tout à la fois la constitution d’un Etat ukrainien fort, d’une Ukraine potentiellement candidate à l’Union européenne et d’une Ukraine susceptible d’entrer dans l’Alliance atlantique. C’est un ensemble de buts négatifs et non pas positifs ; défensifs et non pas offensifs.

En l’occurrence, une nouvelle offensive d’été pourrait galvaniser l’Etat ukrainien et ses soutiens occidentaux radicaux, comme certains membres du Congrès américain, et conduire à  une situation défavorable aux intérêts de la Russie : un renforcement de l’Ukraine et de son appareil militaire.

Mais l’objectif du président russe pourrait également être simplement d’amasser des équipements pour forcer le gouvernement de Kieve à se lancer (enfin) dans une réforme de l’organisation institutionnelle du pays. Nous serons bientôt à mi-chemin des échéances fixées par les accords de Minsk : si fin 2015, la réforme constitutionnelle n’a pas eu lieu, alors une reprise des hostilités pourrait être bien plus facilement justifiée.

L’objectif du président russe peut tout à fait d’accroître la pression militaire pour obtenir une réaction politique de la part de Kiev.

Quelle forme pourrait prendre cette nouvelle agression en Ukraine ?

Cyrille BRET : Dans l’hypothèse d’une offensive d’été, et si le but est d’affaiblir encore Kiev, les soutiens russes n’auraient pas besoin de déployer des modes d’action et des équipements radicalement différents de ceux qui sont aujourd’hui présents sur le terrain. La situation de l’appareil militaire russe ne doit pas être surestimée : les forces spéciales, l’infanterie et les blindés sont de qualité et ont déjà joué un rôle important dans les campagnes ukrainiennes. Passer à l’aviation ou à des moyens plus visibles ne permettrait plus de maintenir la fiction du soutien humanitaire aux séparatistes.

L’accompagnement diplomatique serait, quant à lui, différent. Il devrait nécessairement se baser sur les violations de l’accord de Minsk II et notamment des avancées trop lentes en matière de réformes institutionnelles. Là encore, le calendrier de l’offensive éventuelle n’est peut être pas celui qu’annonce l’OTAN.

Vers quelle région l’appétit de Poutine se concentrerait-il ? Pour quelle raison ?

Dans l’hypothèse d’une offensive, le but tactique ne pourrait être que l’établissement d’une continuité territoriale plus grande entre les différentes poches qui séparent la LDR, la LNR et la Crimée. Mais, là encore, l’intelligence tactique des autorités russes doit être rappelée : l’effet de surprise est un des premiers leviers d’action, y compris dans le choix des théâtres d’opération.

A Kiev, on s’inquiète que Washington ne bouge pas si les accords de cessez-le-feu sont bafoués. En quoi cette situation peut-elle être utilisée par Poutine ?  

Cyrille BRET : Les relations entre les Etats-Unis et l’Ukraine ont connu une inflexion très grande depuis cet hiver. En effet, la solidarité entre ces deux pays les conduisait même à envisager l’envoi d’équipements militaires de défense en Ukraine et d’experts militaires américains.

Aujourd’hui, la tonalité est différente : du côté du gouvernement de Kiev, on souligne les nombreuses visites de John Kerry à Moscou ; on note que la façon dont il envisage l’application des accords de Minsk II est moins catégorique qu’il y a quelques mois ; on relève une absence de soutien à la rhétorique militaire du Président Porochenko concernant la reconquête de l’aéroport international de Donetsk. En somme, on remarque une « européisation » des Américains.

Du côté autorités méricaines, on commence à entrer dans une période de « fatigue des sanctions » différentes de la lassitude économique des Européens et des Français. Les Américains sont aujourd’hui placés dans des situations difficiles au Moyen-Orient où ils ont besoin que la Russie évite de broder leurs initiatives. Le pouvoir de nuisance de la Russie dans la région est réel de sorte qu’un ton plus conciliant avec Moscou est adopté. Epouser inconditionnellement la cause kiévienne n’est plus à l’ordre du jour pour le moment aux Etats-Unis.

Une offensive russe à l’état pourrait tout changer et faire revenir l’administration Obama et le Congrès à des positions plus dures. La tension militaire est certaine mais le déclenchement d’une opération d’envergure est loin d’être certain.

La Guerre de Troie peut évidemment avoir lieu à brève échéance. Mais elle peut tout aussi bien être repoussée à un constat d’échec de Minsk II fin 2015 ou une échéance plus lointaine.

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