La Russie réarme : pourquoi ?

Russian Defence Minister Sergei Shoigu reviews troops during the Victory Day parade at Red Square in Moscow, Russia, May 9, 2015. Russia marks the 70th anniversary of the end of World War Two in Europe on Saturday with a military parade, showcasing new military hardware at a time when relations with the West have hit lows not seen since the Cold War. REUTERS/Host Photo Agency/RIA Novosti ATTENTION EDITORS - THIS IMAGE HAS BEEN SUPPLIED BY A THIRD PARTY. IT IS DISTRIBUTED, EXACTLY AS RECEIVED BY REUTERS, AS A SERVICE TO CLIENTS - RTX1C73F

Cyrille Bret – 16 juin 2015

Le 16 juin 2015, le président de la Fédération de Russie a annoncé le déploiement de 40 missiles Intercontinentaux supplémentaires. Cette mesure intervient dans un climat de tension récent mais s’inscrit également dans un plan de modernisation des armées engagé depuis plus de 5 ans. Depuis 2009, la Fédération de Russie réalise un effort de défense considérable: celle-ci consacre en moyenne 4% de son PIB aux dépenses de défense et de sécurité, contre 2,8% pour les Etats-Unis, 2,1% pour la République Populaire de Chine et 2,2% pour la France. A quoi correspond ce mouvement profond de modernisation de l’appareil militaire russe manifesté par les célébrations du 9 mai 2015 ? Est-il porteur de menaces pour l’Europe et, plus largement, pour la sécurité collective? 

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1. Les sommes consacrées à l’armement par le gouvernement de Vladimir Poutine ne cessent d’augmenter. La provenance de ces fonds demeure opaque. Avons-nous des pistes quant à la provenance de cet argent ? Pourrait-il s’agir de prêts de pays alliées à l’ex-URSS ?

Depuis l’annonce, en 2009, d’un plan décennal de modernisation des armées, la Fédération de Russie a consenti des efforts financiers et humains considérables en matière de défense : selon les estimations de l’institut Gaidar, un think tank indépendant, le budget fédéral pour la défense est passé à 84 US$ ; les effectifs des formes armées ont été augmentées de 25% entre 2011 et 2014 pour atteindre 850 000 personnes pour une population totale de 143 millions de personnes. Pour mémoire, le budget de la défense en France, dans le cadre de la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2014-2019, est de 41 Mds€ et les effectifs des forces armées de 215 000 personnes.

Si on prend l’indicateur de la Banque mondiale de rapport entre le PIB et les budgets de défense – nommé « effort de défense », la Russie consacre 4,2% de son PIB en 2013 à la défense, la France 2,2%, les Etats-Unis, 2,8% et la Chine 2,1% même si le chiffre est considéré comme sous-estimé. En termes absolus, les budgets de défense stricto sensu ne sont pas énormes en Russie. Mais en termes relatifs, la Fédération de Russie est un des Etats au monde qui consacre une des plus large part de sa richesse nationale à la défense et à la sécurité.

En ce qui concerne le caractère secret, la provenance et la ventilation des dépenses, il convient d’opérer des distinguos importants : les budgets dit secrets sont des budgets pour lesquels, les chiffres sont interdits de publication pour des raisons politiques et institutionnelles. Ces budgets de défense autorisés mais non détaillés ont doublé entre 2010 et 2014 en passant à 60 Mds US$. La Fédération de Russie, comme la République Populaire de Chine ou encore les Etats-Unis font le choix de ne pas publier certains pans de leurs dépenses publiques de défense. D’autres Etats, comme la France, le Royaume-Uni ou encore l’Allemagne publient le détail de la plupart de leurs dépenses de défense (hormis celles qui relèvent des budgets de renseignement) afin de faciliter le contrôle parlementaire et citoyen. La provenance des fonds secrets est – par construction – difficile à tracer. Mais les sources de revenus pour les pouvoirs publics russes sont bien connues : il s’agit des exportations d’hydrocarbures, du commerce des armes et des exportations de matières premières. Ces financements – non publiés mais institutionnels – sont à distinguer des financements occultes ou illégaux qui proviendraient de la vente illégale d’équipements militaires ou d’autres biens ou services illicites.

De façon structurelle, la difficulté de l’Etat russe n’est pas de trouver des financements : il contrôle nombre de sociétés exportatrices de ressources naturelles (Gazprom, Rosneft, etc.) et d’équipement de défense. Il est doté de réserves de change importantes accumulées durant les années fastes de prix du pétrole élevé. Ces réserves sont estimées à 400 Mds US$ La modernisation militaire engagée en 2009 butte davantage sur les déficits technologiques : par exemple, l’achat de deux bâtiments de projection et de commandement (PBC) de classe Mistral, le Sébastopol et le Vladivostok) à DNCS était destiné à pallier les retards de la marine russe en matière de télécommunications, d’articulation entre les différentes dimensions du champ de bataille aéronaval, et de gestion numérique des combats.

2.      Lorsque des achats de matériel militaire ont lieu, leur règlement est très rapide. Que pourrait cacher la zone d’ombre entourant la provenance de ces fonds ? 

Les observateurs en sont réduits aux spéculations concernant des transactions dont les conditions sont par construction opaques. Dans les années 1990, les équipements militaires russes – ainsi que les personnels des forces spéciales – ont connu une période de libéralisation complète pour ne pas dire de « grande braderie » : les exportations échappaient très largement au contrôle des autorités fédérales, les modes de règlement étaient opaques, utilisant paiements en liquide, paradis fiscaux et établissements financiers douteux. Depuis lors, certaines habitudes se sont conservées. Il n’est pas à exclure que ces logiques soient reconduites dans le cadre de l’effort de modernisation militaire.

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3.      Comment, la Russie, sur laquelle plane toujours des sanctions et qui souffre d’une crise financière peut-elle se permettre d’accorder 34% de son budget total au réarmement ?

La clé de cette question réside dans deux facteurs : les réserves de change et les choix collectifs.

Au fil des années fastes de cours des hydrocarbures élevés, la Fédération de Russie a accumulé des réserves de change considérables, estimées à 598 Mds US en 2008 et estimées à 368 Mds US$ actuellement. Ces réserves de change sont le « trésor de guerre » sur lequel est appuyé l’Etat russe dans toutes ses initiatives intérieures et extérieures : soutien au président ukrainien Ianoukovitch en 2013, résistance aux sanctions depuis 2014, plan de soutien à la natalité depuis des années, proposition de soutien financier à la République Hellénique en 2015, accord naval avec Chypre en mars 2015, financement de séparatistes dans le Donbass, etc. Ces réserves peuvent d’ailleurs être complétées – de façon discrète – par le retour de capitaux placés à l’étranger par les pouvoirs publics, leurs banques ou les particuliers proches du pouvoir. Toute la richesse de la Russie n’est pas comptabilisée.

Le deuxième facteur d’explication est, lui d’ordre collectif : la place de l’armée dans la nation russe est considérable depuis la militarisation de la société par Pierre le Grand à la fin du 18ème siècle jusqu’à la victoire contre l’Allemagne nazie durant la « Grande guerre patriotique ». Alors que, en France, aux Etats-Unis ou en Italie, l’administration civile a largement déterminé l’institution militaire, en Russie, c’est l’armée qui a servi de matrice à l’administration civile : Pierre le Grand au 18ème siècle, puis Nicolas 1er au 19ème siècle, Staline au 20ème siècle ont bâti l’Etat russe à partir d’une organisation militaire des pouvoirs publics et, plus largement, de la société.

Comme en Israël, les hommes publics, les intellectuels et les hommes d’affaires anciens militaires sont parés d’un immense prestige : Tolstoï a bâti ses premières gloires sur ses récits de bataille, Staline a tenu, contre toute évidence, à se faire passer pour un stratège de première force, Lebed a presque conquis le pouvoir durant les années 1990 sur ses gloires dans le Caucase. Et Vladimir Poutine, pourtant issu du renseignement, met en évidence les aspects les plus martiaux de son parcours. Pour mesurer la force de l’institution militaire dans la vie de la nation, il n’est besoin que de consulter Guerre et paix de Tolstoï où c’est le « peuple en arme » qui défait Napoléon, Vie et destin de Vassili Grossmann où les petites gens de l’URSS paient de leur souffrance la liberté de la terre russe face au joug nazi ou encore Limonov d’Emmanuel Carrère où le lustre de l’engagement militaire dans les guerres de l’ex-Yougoslavie forgent toute une mythologie. Dans l’histoire des représentations russes, l’armée est bien plus qu’un instrument de puissance militaire, c’est un des éléments de la colonne vertébrale du pays.

Grades, décoration, verticale du pouvoir et principe d’obéissance sont des principes d’organisation militaire de la société qui retrouvent aujourd’hui une vigueur que tous observent dans la vie quotidienne en Russie. La préférence collective des russes pour l’armée et la militarisation de la vie sociale s’exprime dans cet effort sans précédent.

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4.      Le budget armement du pays est deux fois plus important qu’en 2010. Qu’est-ce qui pourrait justifier le réarmement du pays ? Est-ce une sorte de New Deal à la russe en vue de renflouer les caisses de l’Etat ? A l’inverse, cette attitude illustre telle l’ambition russe de créer un état de guerre permanent tel que l’a déclaré la National Defense Academy of Latvia (agence de l’Union Européenne et du Traité Transatlantique) ? 

Les motifs de cet effort de modernisation de l’appareil de défense russes sont loin d’être secrets. Ils ont été maintes fois expliqués, depuis 2009, par le Président de la Fédération de Russie, par le Premier ministre et par les ministres de la défense successifs.

Ce choix est d’abord historique : pour les autorités russes, les décennies 1990 et 2000 doivent constituer des parenthèses dans l’histoire militaire russe. Un Etat faible et contestée, doté d’un appareil militaire affaibli et en réduction, appuyé sur des équipements de défense obsolètes ou de seconde catégorie, voilà l’armée russe de ces deux décennies : l’armée russe qui a mené les deux guerres de Tchétchénie (1996 et 1999-200) et la guerre contre la Géorgie est une armée de second rang au point de vue tactique, technologique et doctrinale. Le choix de 2009 est de revenir à un modèle militaire technologiquement avancé, socialement et démographiquement fort, politiquement significatif et facteur de dissuasion à l’extérieur. Le but de cet effort est d’abord de rétablir l’autorité de l’Etat à l’intérieur et le prestige du pays à l’extérieur, en un mot de renouer avec la grande tradition militaire russe qui court du 18ème de Pierre le Grand au 20ème siècle de Stalien.

Ce choix est également géopolitique : la Fédération de Russie essaie de faire croire à une nouvelle Guerre Froide notamment pour se présenter comme victime fondée à recourir à la force pour défendre ses intérêts. Elle tente également de diffuser l’idée d’une résurrection de l’empire afin de décourager ses rivaux : OTAN, UE, etc. Mais la Fédération de Russie n’est pas en expansion : elle fait en sorte, y compris par un effort militaire disproportionné, de préserver ce qu’elle considère comme ses intérêts vitaux sur ses frontières : en Ukraine, dans la Baltique, en Arctique, ou encore au Moyen-Orient. L’effort militaire russe reflète la tentative de revenir sur le devant de la scène géopolitique et d’éviter d’être écrasé par les Etats-Unis, contesté par l’Union européenne et éclipsé par la Chine.

L’état d’instabilité que la Fédération de Russie instille à ses frontières grâce à des cyberattaques dans les années 2007 et 2008-2009 dans les pays baltes, par des actions clandestines dans le bassin du Don, etc. n’est pas un état de guerre ouverte. Il s’agit, pour la Russie, de faire sentir sa présence par son pouvoir de nuisance.

Quand à la rationalité économique de cet effort de défense, elle n’est pas évidente : consacrer 4% de son PIB à la défense alors même que le sous-investissement est criant dans les autres industries entraîne un effet d’éviction très fort. A cela s’ajoute que la croissance russe est, depuis plusieurs décennies, essentiellement tributaire des revenus d’exportation de ressources naturelles, par de la croissance endogène de son industrie.

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