Marioupol, prochain objectif en Ukraine?

30 juillet 2015 – Cyrille BRET (@cy_bret)liberation-sous-le-feu-des-attaques

Le sort de la cité côtière ukrainienne sera, dans les prochaine semaines, le laboratoire des accords de Minsk 2 pour la fin de 2015. Dans une tribune pour Libération, Cyrille BRET expose les enjeux de la bataille de Marioupol.

http://www.liberation.fr/monde/2015/07/29/ukraine-marioupol-la-prochaine-conquete-de-vladimir-poutine_1355875

Alors que les opinions publiques européennes glissent dans l’indolence de l’été, les relations avec la Russie connaissent un regain de tension : l’OTAN vient de réaliser des exercices dans la Baltique (BALTOPS du 1er au 15 juillet) et à Lvov, dans l’ouest de l’Ukraine (Rapid Trident depuis le 20 juillet). De leurs côtés, les séparatistes renforcent leurs positions par la base militaire de Sontseve et les troupes russes se concentrent à la frontière. Tous ces événements rappellent que le feu qui couve entre la Russie et ses adversaires peut se ranimer à chaque instant.

Dans cette période critique, le sort de Marioupol sera un test : il manifestera les intentions des parties au moment où le bilan des accords de Minsk 2 est en gestation. Aujourd’hui, trois scénarios sont envisageables pour Marioupol, véritable laboratoire du cessez-le-feu.

Marioupol, ville de toutes les convoitises

Depuis au moins l’automne dernier, la ville est devenue un enjeu militaire de premier plan. Située sur les rives de la Mer Noire et plus précisément sur le golfe de la mer d’Azov qui sépare la péninsule de Crimée du continent, ce centre industriel est encore contrôlé par le gouvernement de Kiev. Dotée de près d’un demi-million d’habitants, Marioupol est la deuxième ville du Donbass russophone. Jouxtant la Russie et la République auto-proclamée de Donetsk, elle est un verrou pour la bataille du Donbass et pour l’intégration de la Crimée dans la Fédération de Russie.

D’un point de vue territorial, la région de Marioupol constitue un « coin » enfoncé entre les Républiques séparatistes au nord et la Crimée (re ?) devenue russe depuis mars 2014, au sud. Pour les séparatistes, prendre Marioupol donnerait un territoire contigu, le long de la frontière russe et renforcerait la crédibilité étatique de leurs Républiques.

De plus, Marioupol est un centre névralgique pour les communications : située sur la route entre la Russie à l’est et la Crimée, au sud-ouest, c’est un jalon sur la route de la reconstruction de la Crimée entre Moscou et Simféropol, la capitale administrative de la péninsule. Il en va de même sur le plan maritime : cette ville industrielle est un port essentiel pour l’exportation de la production du Donbass, première région minière et métallurgique du pays. Prendre Marioupol, serait remédier à l’enclavement de l’appareil productif ukrainien et préfigurer un Etat viable économiquement.

Carrefour de tous les axes de la sous-région, Marioupol a depuis longtemps été identifiée comme un objectif militaire par les prorusses et comme un bastion à défendre coûte que coûte par le gouvernement de Kiev. Ville de tous les désirs, elle cristallise le destin des accords de Minsk 2, déjà mal en point.

Songe (séparatiste) d’une nuit d’été

Plusieurs facteurs laissent présager une offensive imminente des prorusses sur la ville.

Tout d’abord, l’occasion est trop bonne pour être manquée : l’été est, avec la trêve des confiseurs, un des moments de l’année où les opinions occidentales deviennent moins attentives à la scène internationale. Le « syndrome de la plage » rend les gouvernements européens moins prompts à réagir aux initiatives militaires de leurs adversaires. Les autorités russes le savent : août 2014 avait été marqué par une offensive prorusse dans le Donbass pour effacer les pertes subies face aux « opérations anti-terroristes » du président Porochenko. De même, le conflit avec la Géorgie de Mikhail Saakachvili avait eu lieu en août 2008.

Deuxièmement, une attaque rapide de Marioupol exploiterait l’état de délabrement de l’armée ukrainienne avant que l’aide militaire américaine ne puisse produire ses effets. A la fenêtre d’opportunité temporelle s’ajoute le bon tempo tactique.

Troisièmement, une attaque sur Marioupol permettrait d’aborder en position de force les négociations de fin 2015 au moment où les partenaires du format Normandie examineront si les parties en présence ont rempli leurs engagements : désarmement, contrôle des frontières, retrait des troupes étrangères, autonomie des régions de l’est. Les séparatistes aiment à préparer les discussions les armes à la main.

Toutefois, ce scénario soulève plusieurs objections : une campagne d’été priverait Moscou de la possibilité d’attribuer à Kiev le non-respect de Minsk 2. Et elle justifierait une nouvelle campagne républicaine, aux Etats-Unis, en faveur de la livraison de matériels militaires à l’Ukraine. Ce scénario belliqueux est assurément un songe d’une nuit d’été pour les chefs de guerre du Donbass. Sûrement pas un idéal pour Poutine.

Les attraits d’une campagne d’automne

Une attaque reportée à novembre serait plus aisément justifiable devant la France et l’Allemagne. Si elle était engagée après des débats infructueux à la Rada, le parlement ukrainien, sur l’autonomie des régions de l’est, elle pourrait arguer de la mauvaise volonté de Kiev pour procéder à une véritable réforme constitutionnelle dans le pays. Elle interviendrait après les élections locales ukrainiennes d’octobre que les séparatistes ne se priveront pas de critiquer.

Prenant acte de l’impossibilité d’obtenir une véritable décentralisation, s’appuyant sur les dysfonctionnements des pouvoirs publics à Kiev, les séparatistes pourraient ainsi prendre des gages à peu de frais dans la région de Marioupol. La crédibilité de ce scénario est forte : 2015 pourrait se conclure par une campagne éclair qui porterait un rapide coup de grâce à Minsk 2 tout en l’attribuant aux hésitations de Kiev. La crise ukrainienne repartirait de plus belle.

L’inaction peut aussi donner la victoire : vers un « conflit pourri » dans le Donbass

Toutefois, sur le moyen terme, les autorités russes auraient plutôt intérêt à temporiser. Laisser les combats à leur niveau d’intensité actuel (réel mais diffus) permettrait de placer Kiev (et l’OTAN) au pied du mur.

Le président russe a un avantage sur ses homologues : il dispose de temps pour atteindre ses objectifs. Progressivement gagné par la malédiction du « canard boiteux » (lame duck) des présidents américains en fin de deuxième mandat, Barack Obama ne pourra pas s’investir à fond sur le dossier fin 2015 et début 2016. Pris dans une dynamique de précampagne, François Hollande devra se recentrer sur les dossiers domestiques où ses résultats sont plus contestés que sur la scène internationale. Angela Merkel est, quant à elle, tributaire de l’agenda grec pour définir son degré d’investissement international. Le temps joue pour le président russe.

Il n’a donc pas besoin de précipiter la chute de Marioupol. Il a déjà payé le prix de son implication sous forme de sanctions et de récession économique. Il tisse patiemment des alliances de revers en Bulgarie, à Chypre, en Grèce, en Italie, en Chine et en Hongrie. A condition de maîtriser leurs protégés dans le Donbass, les autorités russes auraient tout intérêt à attendre pour remporter vers la seule victoire possible : créer, sur les marges de l’Europe, non pas un conflit gelé mais un conflit pourri.

Vladimir Poutine converti aux vertus de la temporisation ?

Durant la deuxième guerre punique, le consul romain Quintus Fabius Maximus gagna le surnom de « Cunctator », c’est-à-dire de « Temporisateur » en emportant des victoires grâce à son génie de l’attente. Esquiver les attaques et attendre patiemment le moment propice pour anéantir l’adversaire au moindre coût, telle était sa martingale.

Désormais, le président russe, si actif durant les derniers mois, pourrait bien se muer en Cunctator pour cueillir Marioupol comme un fruit mûr, au début de 2016 après que l’oraison funèbre des accords de Minsk 2 aura été prononcée.

La fin 2015 sera cruciale pour la résolution ou le regain des tensions en Europe. Mais pour suivre le destin de Marioupol, évaluer le degré de faiblesse du gouvernement de Kiev, sonder les intentions et les marges de manœuvre des séparatistes, évaluer la réalisation des accords de Minsk ou comprendre les intentions de Moscou, il est nécessaire de s’inscrire dans le temps long. Rien ne serait plus dangereux, pour les autorités européennes, de se réveiller en décembre sans comprendre ce qui se joue à Marioupol, dès aujourd’hui.

2 commentaires

  1. Beaucoup de conjectures et peu de faits dans cet article. La concentration de l’armée russe à la frontière est un leitmotiv de l’OTAN ; l’Allemagne comme la France (cf. déclaration du directeur du renseignement militaire à l’Assemblée nationale) ont déjà fermement blâmé l’OTAN à propos de ses nombreuses alarmes infondées. Je pense que pour tenter de deviner l’avenir, il ne faut pas faire l’impasse sur les immenses difficultés politiques, économiques et financières qu’affronte à Kiev le gouvernement ukrainien. Il ne faut pas faire l’impasse non plus sur la profonde division de l’Union européenne quant aux relations économiques et politiques avec la Russie, ainsi que, me semble-t-il, avec l’Ukraine.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s