Syrie : l’autre allié de la Russie au Moyen-Orient (BRET sur Atlantico)

Cyrille BRET répond aux questions d’Atlantico sur les intérêts russes en Syrie. Retrouvez le texte sur : http://goo.gl/hUFw5z

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Atlantico : Depuis plusieurs mois et plus encore ces dernières semaines, les différents mouvements militaires russes laissent à penser que la Russie prépare une intervention en Syrie, sans que pour autant Vladimir Poutine le déclare officiellement. Sur le terrain, quels éléments concrets laissent penser cela ?

Cyrille BRET : l’évaluation exacte de la situation militaire en Syrie est  difficile et repose nécessairement sur du renseignement militaire confidentiel. Toutefois, l’aide militaire au régime Al-Assad est ancienne et date de la Guerre froide. L’armée syrienne est dotée d’équipements russes, est formée en partie par des instructeurs russes et bénéficie des conseils de conseillers militaires qui jouent un rôle en matière de planification et de renseignement. Depuis le déclenchement de la guerre civile, les autorités russes ont apporté un soutien diplomatique constant au régime Al-Assad, doublé d’un renforcement de ses appuis militaires.

Les éléments sur des blindés ou des troupes russes en Syrie éventent un secret de Polichinelle : la Russie est active dans la région pour des raisons stratégiques structurelles que je détaillerai plus bas.

De façon générale, le conflit syrien a depuis longtemps cessé d’être national ou même simplement régional : les drones et les forces spéciales américaines opèrent contre Daech, les troupes d’élites iraniennes mènent des opérations sur tous les théâtres militaires syriens et, plus largement, contre les rebelles opposés au régime Al-Assad, les Turcs surveillent avec minutie ce conflit à leur portes, etc. Il n’est pas jusqu’aux Français qui n’envisagent aujourd’hui d’intervenir.

Le conflit syrien est désormais le carrefour des interventions militaires internationales plus ou moins officielles.

Quelle analyse peut-on faire de cette situation ? Quelles seraient les intentions russes ? Quel(s) intérêt(s) la Russie aurait-elle à agir seule ?

Cyrille BRET : les intérêts de la Russie dans la région en général et en Syrie en particulier sont bien connus. Ilssont historiques.

Le premier point d’attention des autorités russes est aussi ancien que l’empire. L’accès aux mers chaudes c’est-à-dire libres de glaces est aussi ancien que la fondation de la marine russe par Pierre 1er en 1696 et que l’expansion de l’empire vers le sud, notamment sous l’impulsion de Catherine II. La base navale de Tartous, sur la côte syrienne, est essentielle pour la présence russe en Méditerranée orientale. Depuis l’accord de 1971, entre l’URSS et la Syrie baasiste, la base de Tartous sert de point de ravitaillement et de base logistique. Comme en Crimée avec le port stratégique de Sébastopol, une large partie de la politique russe dans le pays est dictée par la nécessité de conserver cette installation militaire héritée de la fin de la Guerre froide. C’est un relais de puissance au-delà des Détroits, déterminant pour correspondre à la VIème flotte américaine.

La seconde préoccupation des autorités russes en Syrie est le soutien à un régime capable de contribuer à faire pièce aux deux grands alliés des Etats-Unis dans la région : Israël et l’Arabie Saoudite. Avec la réactivation de son alliance avec Téhéran et son soutien à Damas, Moscou s’affirme comme le point d’ancrage international de résistance aux puissances sunnites de la région (Arabie Saoudite, Qatar, EAU). Une hypothétique intervention russe aurait pour intention de consolider l’axe Damas-Téhéran en faisant en sorte que les sunnites de Daech’ ne renversent pas l’Etat syrien. L’intérêt à agir seul n’est pas démontré pour la Russie. Cela accroîtrait son isolement diplomatique relatif, autrement dit introduirait des tensions nouvelles avec les Occidentaux. Cela pourrait toutefois avoir pour vertu de montrer tout à la fois que la Russie entend mener une action extérieure résolue au Moyen-Orient, ne se limite pas aux théâtres ukrainien, baltique et arctique. Néanmoins, une telle intervention unilatérale me paraît peu probable étant données les difficultés financières de l’Etat russe actuellement.

Pourquoi les Etats-Unis craignent une intervention russe en Syrie ? Quels en seraient les conséquences (matérielles et politiques) ?

Cyrille BRET : les craintes des Etats-Unis portent sur l’influence de la Russie dans la région. Les Etats-Unis sont actuellement dans une situation délicate : ils font face au fiasco irakien qui renforce les chiites à Bagdad, ils viennent de parvenir à un accord nucléaire avec l’Iran dans le format P5+1 mais ne sont pas assurés de parvenir à une maîtrise de leur rapprochement avec l’Iran et s’aliène quelque peu leurs alliés saoudiens. En effet, en Syrie comme dans les marchés des armes, les Russes tentent de s’affirmer comme une alternative aux Etats-Unis. Intervenir plus fortement en Syrie accentuerait ce statut d’alternative stratégique aux Etats-Unis dans la région.

De façon générale, en Arctique, dans la Baltique et aux Moyen-Orient, les Etats-Unis ont le sentiment – injustifié – d’être devancés par la Russie. Rattraper leur retard supposé leur est essentiel.

Quelles conséquences aussi sur le reste de l’Europe si la Russie a de plus en plus d’influence en Syrie ?

Cyrille BRET : les autorités russes savourent aujourd’hui le plaisir d’avoir eu raison sur la situation en Syrie avant les Européens. La diplomatie européenne – et tout particulièrement la diplomatie française – avait identifié le régime Al-Assad comme le principal problème en Syrie alors que les Russes – pour des raisons tactiques – avaient depuis longtemps signalé les risques de déstabilisation par les djihadistes. L’analyse russe des printemps arabes, de la contestation du régime Al Assad et des conséquences de l’intervention américaine en Irak semble aujourd’hui la plus pertinente : au lieu de mener à une démocratisation et à une stabilisation du Grand Moyen-Orient, les mouvements profonds réalisés durant les années 2000 ont conduit à une déstabilisation profonde de la région aux conséquences terribles sur l’Europe en termes de sécurité.

La Russie a aujourd’hui le plaisir de Cassandre : elle semble avoir eu raison avant les Européens sur les crises – migratoires, militaires, sécuritaires – qui agitent la Méditerranée.

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