Les succès paradoxaux de Gazprom (BRET)

Vincent COSTE

Alors que les tensions avec l’Europe et les Etats-Unis sont fortes, Gazprom affiche des résultats 2015 en hausse. Vincent COSTE explique les raisons de ces réussites paradoxales.

Abstract: Whereas the collapse of the Russian ruble mainly explains the 29% increase in Gazprom’s net profit for the second quarter of 2015, the economic situation of the Russian giant appears more contrasted. Moscow intends to reorient its energy diplomacy towards China and Turkey, but the major contracts recently signed by Gazprom on the European market and the difficulties encountered with Turkish Stream underline its financial dependence on European clients.

Résumé : Si la chute du rouble a largement contribué à la hausse de 29% du bénéfice net de Gazprom enregistrée sur le deuxième trimestre 2015, la situation économique du gazier russe apparaît plus contrastée. Moscou souhaiterait réorienter sa diplomatie énergétique vers la Chine et la Turquie notamment, mais les récents contrats importants signés par Gazprom sur le marché européen contrastent avec les déboires du projet Turkish Stream, et témoignent de sa dépendance financière à l’égard des clients européens.

Les effets bénéfiques de la chute du rouble sur le résultat de Gazprom

Alors que le PIB russe a chuté de 4,6% au deuxième trimestre 2015 (par rapport à la même période en 2014) et que le baril de pétrole est passé sous les 50 dollars, Gazprom a enregistré un bénéfice net en forte hausse sur le deuxième trimestre 2015 à 4 milliards d’euros (29% de plus que sur la même période en 2014). Les analystes s’attendaient certes à voir ses profits augmenter sous l’effet de la chute du rouble, mais pas à un tel niveau!

Les gains financiers dus aux effets de change – les ventes de gaz sont réalisées en dollars – se sont ainsi élevées à 1,4 milliard d’euros. Les sanctions européennes et la chute du cours du baril de pétrole, qui ont été deux des causes principales de la dépréciation du rouble, ont donc permis indirectement à Gazprom de doper « mécaniquement » ses bénéfices.

Néanmoins, ces chiffres ne doivent pas occulter une réalité économique contrastée pour le gazier russe, qui pâtit de l’atonie de l’activité économique mondiale. Le chiffre d’affaires du groupe a diminué de 4% sur le deuxième trimestre et les ventes en volume ont baissé de 9% sur les six premiers mois de l’année à 221 mmc (-7% en Europe ; -32% en ex-URSS ; -4% en Russie). Gazprom doit par ailleurs faire face à une concurrence accrue sur le marché domestique tandis que le monopole à l’exportation du groupe est de plus en plus contesté. Le conflit gazier avec l’Ukraine, dont les livraisons en gaz russe sont interrompues depuis juillet, les tensions avec l’Union européenne et la faiblesse de l’activité économique expliquent largement le gel d’un tiers des capacités de production de Gazprom prévu en 2015. Le ministère de l’Economie russe évalue à 414 mmc la production de gaz du groupe, ce qui serait le niveau le plus faible depuis la chute de l’URSS[1]. Gazprom espère, malgré ce contexte tendu, maintenir a minima ses parts de marché, notamment en Europe.

Des contrats majeurs en Europe en dépit des tensions diplomatiques

Le début de l’année 2015 a été marqué par une recrudescence des tensions entre la Russie et l’Europe. Gazprom, outre les sanctions américaines, fait l’objet d’une enquête pour abus de position dominante menée par la Commission européenne, que les responsables russes considèrent comme une manœuvre destinée à réduire les importations de gaz russe. En représailles, Gazprom a fait de la diversification de ses clients un objectif stratégique afin de restreindre la dépendance financière à l’égard de l’Europe.

Pourtant, le groupe a récemment conclu plusieurs contrats importants avec des sociétés européennes. La compagnie russe a ainsi signé une alliance stratégique avec Shell sur des échanges d’actifs et l’accès à de nouveaux marchés en juin dernier. A. Miller, directeur général de Gazprom, avait alors déclaré que « des documents d’une telle importance ne sont signés que tous les cinq ou même peut-être dix ans »[2]. Le 4 septembre, à l’occasion du forum de Vladivostok, Gazprom a annoncé la conclusion de deux accords majeurs. Le premier porte sur un échange d’actifs avec l’allemand BASF, longtemps bloqué par le gel des relations diplomatiques. BASF doit céder à Gazprom les activités de commercialisation et de stockage de gaz qu’ils gèrent ensemble en Allemagne (Wingas et Noordzee) contre 25% du champ Urengoy en Sibérie occidentale. Le second officialise le projet Nord Stream 2 prévoyant la construction de deux nouveaux gazoducs reliant l’Allemagne par la mer Baltique qui devraient doubler la capacité d’approvisionnement de l’Europe par cette route d’ici 2019, pour un coût de 9,9 milliards d’euros[3]. Ce projet répond à l’objectif que s’est fixé la Russie de ne plus faire transiter de gaz à destination de l’Europe par l’Ukraine d’ici 2019[4]. L’envoyé américain du Département d’Etat, Amos Hochstein, n’a d’ailleurs pas manqué d’évoquer une menace pour la sécurité énergétique européenne.

Il ne paraît pas anodin que ces accords soient signés alors que la Russie réintègre progressivement le jeu diplomatique sur les questions syrienne et iranienne notamment. Un officiel allemand du ministère des Affaires étrangères a cependant refusé de parler de rapprochement avec la Russie. Ces accords sont aussi le signe que la Russie ne dispose pas à l’heure actuelle d’alternative crédible aux clients européens.

Des « nouvelles alliances énergétiques »[5] avec la Turquie et la Chine en demi-teinte

Si Gazprom pourrait recouvrer son statut de premier fournisseur de gaz de l’UE grâce à ces accords[6], les nouveaux partenariats énergétiques défendus par la Russie ne donnent pas pour le moment les résultats escomptés. Le projet de gazoduc Turkish Stream, censé remplacer South Stream pour l’approvisionnement de l’Europe en gaz naturel par la mer Noire et la Turquie, semble au point mort. Alors que le gouvernement d’Ankara apparaît affaibli sur le plan intérieur, les négociations début août sur le gazoduc n’ont pas abouti et ont été repoussées à l’automne malgré la proposition russe d’une ristourne de 10,75% sur son gaz[7].

Le grand partenariat énergétique sino-russe tant convoité par Moscou ne séduit pas autant Pékin, en dépit d’une communication abondante de Gazprom sur l’avancée des projets bilatéraux, traduisant surtout l’impatience russe. Gazprom souhaiterait en effet ouvrir une seconde route d’approvisionnement en gaz naturel reliant la Sibérie occidentale à la Chine[8]. Cette « route de l’ouest », que Moscou veut développer pour réduire la dépendance à l’égard des clients européens, peine pour le moment à convaincre Pékin du fait des difficultés techniques et financières qu’elle pose[9]. Un protocole d’accord a bien été signé en mai dernier, mais aucun contrat n’a jusqu’ici été conclu entre Gazprom et PetroChina. Enfin, la Chine refuse d’ouvrir ses financements aux projets énergétiques russes dont Gazprom aurait pourtant bien besoin[10], les sanctions américaines ayant réduit son accès aux marchés financiers.

Chiffres-clés

  • Bénéfice net au deuxième trimestre 2015: 4 milliards € (+29%)
  • Chiffre d’affaires au deuxième trimestre 2015: 17,3 milliards € (-4%)
  • Ventes en volume sur les six premiers mois 2015: 221 mmc (-9%)
  • Ventes en valeur sur les six premiers mois 2015: 22 milliards € (+2%)
  • Production estimée pour 2015: 414 mmc
  • Nord Stream 2: coût de 9,9 milliards d’euros pour une capacité d’approvisionnement de 55 mmc/an

Références :

[1] http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/pourquoi-gazprom-dope-ses-profits-en-depit-de-la-crise-russe-501661.html

[2] http://fr.reuters.com/article/businessNews/idFRKBN0OZ0Z920150619

[3] http://www.wsj.com/articles/basf-gazprom-renew-abandoned-asset-swap-plan-1441345243

[4] Près de 50% du gaz russe à destination de l’Europe transite par l’Ukraine

[5] « Les nouvelles alliances énergétiques russes : mythes et réalités », V. Milov, Juillet 2015, Ifri

[6] 29% au premier trimestre 2015, derrière la Norvège (chiffres Commission européenne)

[7] http://www.lefigaro.fr/societes/2015/08/06/20005-20150806ARTFIG00300-echecs-en-serie-pour-le-geant-russe-gazprom.php

[8] Une première est déjà en construction pour relier la Chine aux champs de Sibérie orientale

[9] « Les nouvelles alliances énergétiques russes : mythes et réalités », V. Milov, Juillet 2015, Ifri

[10] Ibid.

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