L’Union eurasienne a un message ambivalent (VERCEUIL, INALCO)

Afficher l'image d'origine

logo

Julien Vercueil, vous êtes économiste à l’INALCO, spécialiste des économies post-soviétiques. Vous organisez une journée d’études sur l’Union économique eurasienne le 16 octobre : pourquoi avoir choisi ce thème ?

L’Union économique eurasienne est une construction institutionnelle qui présente un intérêt certain : en seulement une poignée d’années, ce qui n’était qu’une collection d’accords de libre échange pauvres en contenu au sein de la CEI s’est transformé, par la volonté politique de Vladimir Poutine, en un processus d’intégration ambitieux, couvrant non seulement ce qu’on appelle les « quatre libertés » de circulation (marchandises, services, capitaux et personnes), mais également la coordination de certaines politiques économiques.

C’est aussi une construction qui véhicule un message intéressant en termes d’économie politique, parce qu’ambivalent : d’un côté, on trouve la tendance séculaire à la protection du tissu productif des pays membres, dont le retard technologique, financier et commercial sur le monde occidental et sur de nombreux pays asiatiques s’est accru durant la transition post-soviétique ; il s’agirait alors de la construction d’une Union-forteresse.  De l’autre côté, on trouve aussi l’idée qu’une intégration dans les flux économiques mondiaux est indispensable et qu’il faut se placer comme un point de passage obligé dans les flux euro-asiatiques ; ce serait alors davantage une Union-passerelle. Les deux conceptions coexistent au sein des pays membres.

Enfin, cet ensemble est mal connu en Europe occidentale, alors que l’Union Européenne est son modèle explicite. Le nombre d’économistes qui s’intéressent à cet ensemble est faible au regard des spécialistes de sciences politiques, mais aussi au regard de l’intérêt qu’il suscite auprès des entreprises par exemple.  C’est de plus une construction récente, dont on a du mal pour l’instant à mesurer les retombées économiques effectives sur le terrain. Il faut donc l’étudier de plus près.

Les membres de l’Union eurasienne ne semble pas tous partager les mêmes motivations. Cette zone économique va-t-elle vers davantage de convergences ou de divergences à moyen terme ?

La question des intentions des dirigeants des pays membres est évidemment centrale dans les analyses produites jusqu’ici en Occident. Le fait qu’aucun des pays concernés ne soit un modèle de démocratie explique en partie cela. Si l’on pose la question du point de vue économique, jusqu’à la relance du projet d’intégration, la tendance était univoque : les forces centrifuges l’emportaient largement sur les forces centripètes. L’UEE peut donc être vue comme une tentative de contrer cette tendance. L’une des questions que posera cette journée d’études est celle de savoir si elle peut y parvenir.

Au-delà de sa dimension économique, comment évaluez-vous la dimension politique et sociale de cette Union ?

Indéniablement, c’est la dimension politique qui domine l’UEE pour l’instant, sans doute du fait de la conception même de l’économie qui anime ses fondateurs. Mais il n’est pas dit que ce soit de toute éternité. La dimension sociale de l’ensemble n’est pas inscrite dans ses institutions, mais plutôt dans le passé soviétique commun de ses membres et l’idée, plus récente dans son développement, d’une forme de communauté eurasiatique qui dépasserait les clivages historiques et politiques et distinguerait ces peuples des peuples européens et asiatiques. Il ne faut pas cependant surestimer la force de l’idéologie eurasiatique, comme le montrent les sondages réguliers que conduit le centre d’études sur l’intégration de la Banque eurasiatique de développement. Enfin, sur le plan des relations de travail, la libre circulation des travailleurs existe au sein de la région depuis plus longtemps que l’UEE , mais il n’existe pas pour l’instant d’harmonisation des politiques sociales entre les pays membres et les institutions de l’UEE ont encore à faire la preuve qu’elle peuvent constituer un rempart effectif contre les discriminations sur le terrain.

Bio :
Julien Vercueil, maître de conférences de sciences économiques à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, est directeur de recherches au Centre de Recherches Europes-Eurasie de l’INALCO et rédacteur en chef adjoint de la Revue de la Régulation (MSH Paris Nord, CNRS). Il dirige également le département « Commerce International » de l’INALCO.

Ses travaux portent sur les transformations des économies post-soviétiques (en particulier la Russie, l’Ukraine, l’Union Économique Eurasienne) et des économies émergentes.

Quelques publications récentes :

·      « Le moment politique de l’économie russe », Revue de défense nationale, octobre 2015, p. 91-97.

·      « L’économie russe à la remorque de sa diplomatie », Analyse financière, n°55, avril-mai-juin 2015, p. 31-33.

·    « De la Russie à la Chine ? Le basculement énergétique de l’Asie centrale», Mondes en développement, 1/2015 (n°169), p. 47-60. DOI : 10.3917/med.169.0047

·      « Could Russia become more innovative ? Coordinating key actors of the innovation system », Post Communist Economies, 26:4, 498-521 (December 2014), DOI:10.1080/14631377.2014.964464.

·      « L’Union Économique Eurasiatique : l’intégration régionale au prisme de la Russie », Géoéconomie, N°71, juillet-septembre 2014, p. 133-150.

·      « L’économie russe en 2013 : sortir de l’enlisement », Diplomatie, n°66, janvier-février 2014, p. 60-63.

·      « Russie : la « stratégie 2020 » en question. Une analyse du substrat productif et financier de la politique industrielle », Revue d’Études Comparatives Est-Ouest, vol. 44, n°1, mars 2013, p. 169-194.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s